JACQUES ELLUL OU LA TECHNIQUE ASSERVISSANTE
communication au colloque de Gunsbach 1999
Sa compréhension de la technique.
La technique ou l'enjeu du siècle,L'opération technique
Le phénomène technique
Les caractéristiques de la technique moderneIl n'y a pas de choix technique.
La technique est un système
La technique tend à uniformiser
la technique est devenue autonome.
Qu'en
est-il de la maîtrise de l'homme sur la technique?
La réponse d'EllulRemarques
- AR : Autopsie de la révolution. Calmann-Lévy 1969
- ATCT : A temps et à contretemps (Entretiens avec Madeleine Garrigou-Lagrange. )Le
- Centurion 1981
- BT : Le bluff technologique Hachette 1988.
- CQJC : Ce que je crois. Grasset 1987
- ENLC: Exégèse des nouveaux lieux communs Réédition La Table ronde 1994
- EO: L'espérance oubliée Gallimard 1972)
- PC : Patrick Chastenet. Entretiens avec Jacques Ellul. La Table ronde 1994
- ST : Le système technicien Calmann-Lévy 1977
- TE: La technique ou l'enjeu du siècle. réédition Economica 1990
Pour
mieux connaître Jacques Ellul
- Sous la direction de P. Troude-Chastenet: sur Jacques Ellul. L'Esprit du temps. 1994
- Le siècle de Jacques Ellul. N' spécial de "Foi et Vie " Décembre 1994.
JACQUES ELLUL OU
LA TECHNIQUE ASSERVISSANTE
SIGLES UTILISES :Dans un entretien, en 1981, Jacques Ellul fait ce constat un peu amer: "Enormément de gens se préoccupent aujourd'hui des problèmes de la société technicienne, mais mes études d'il y a vingt cinq ou trente ans sont laissées de côté. On s'en inspire, on les répète, mais en oubliant de les citer! " (ATCT 69-70). C'est un fait: les philosophes français, lorsqu'ils s'intéressent à la technique, se réfèrent plus volontiers (à de rares exceptions près) à Heidegger qu'à Ellul (qui, il est vrai s'est toujours défendu d'être philosophe). Pour écarter d'emblée l'hypothèse d'une influence de Heidegger sur les analyses d'Ellul, je me contenterai de rappeler que la rédaction de La technique ou l'enjeu du siècle était achevée dès 1950 et que c'est pour des raisons éditoriales que le livre n'a pu paraître qu'en 1954, l'année où Heidegger publie sa conférence: Die Frage nach der Technik. Ellul est beaucoup mieux connu, encore aujourd'hui, à l'étranger , en particulier aux Etats-Unis qu'en France. Il faut dire qu'il s'est toujours tenu à l'écart de toutes les modes. Snobé par l'intelligentsia parisienne, il a aussi souffert d'être trop peu entendu dans sa propre Église, l'Église Réformée, même s'il a appartenu à ses plus hautes instances.Jacques Ellul est un penseur inclassable, parce qu'il s'est voulu penseur libre. Juriste de formation et de profession, il a mené parallèlement une œuvre de théologien et une œuvre de sociologue, veillant scrupuleusement à éviter toute interférence entre les deux domaines. Ce qui ne signifie pas que les deux versants ne se rejoignent pas Dans un entretien paru dans Le Monde (13-9. 81) il dira: "L'espérance est le lien entre les deux parties de ce que j'écris, qui se correspondent dans une sorte de jeu dialectique ". Mais avant d'en venir là, je voudrais tenter d'exposer la réflexion d'Ellul sur le phénomène technicien et son emprise sur la société et sur l'homme. La technique ou l'enjeu du siècle est un livre-pionnier. Ellul s'y livre à une critique radicale non de la technique (il n'est pas plus technophobe que technolâtre) mais de la société technicienne (The technological society est le titre anglais de son livre). Il y montre que la technique est au cœur de notre modernité, non comme simple intermédiaire entre l'homme et le milieu naturel, mais comme réalité indépendante, ayant sa logique propre.
Ellul explique lui-même comment il en est venu à l'étude de la société technicienne Au début de sa recherche, il s'est posé la question: "Si Marx vivait aujourd'hui, quel serait pour lui l'élément fondamental de la société? ". Une réponse s'est alors imposée à lui: de nos jours, ce n'est plus l'économie (comme au temps de Marx) mais la technique qui est déterminante. "Je me suis donc mis, dit-il, à étudier la technique en employant autant que je le pouvais une méthode proche de celle que Marx avait employée un siècle plus tôt pour étudier le capitalisme " (ATCT 155).
À l'analyse de la société technicienne, Ellul va consacrer trois gros ouvrages (il a écrit une cinquantaine de livres) :
- LA TECHNIQUE OU L'ENJEU DU SIECLE (1954)
- LE SYSTEME TECHNICIEN (1977)
- LE BLUFF TECHNOLOGIQUE (1988)Mais si la question de la technique n'a cessé (comme le montrent les dates de ces ouvrages) d'occuper Ellul, sa préoccupation centrale est sans doute la liberté dont il dit: "Elle est au centre de toute ma vie, de toute mon œuvre… Rien de ce que j'ai fait, vécu, pensé, ne se comprend si on ne le réfère pas à la liberté " (ATCT 162).
C'est l'articulation entre ces deux problèmes, celui de la technique et celui de la liberté qui sera l'objet de cet exposé : On considère souvent non sans raisons, que la technique est libératrice, qu'elle est le lieu d'un affranchissement de l'humain. Et si elle était aussi liberticide? Pour Ellul, la technique est ambivalente, et il est impossible de dissocier en elle le positif et le négatif. Il va s'employer à montrer que, du moins dans notre société où elle est dominante, elle est la plus grande menace pour notre liberté, elle est souvent synonyme d'asservissement. L'homme moderne, en effet, a l'illusion de se servir de la technique, mais en réalité c'est lui qui la sert (Cf ST 360). Ellul résume bien l'ambivalence de la technique en disant : "Si la technique rend tout possible, elle est devenue elle-même une nécessité absolue" (BT 263).
Mais avant de nous demander ce qu'il en est pour Ellul de la maîtrise de l'homme sur la technique, il nous faut tenter de dire en quoi il renouvelle notre compréhension de la technique.
Dès la première phrase de La technique ou l'enjeu du siècle, Ellul affirme le caractère dominant de la technique dans la société moderne : "Aucun fait social, humain, spirituel n'a autant d'importance que le fait technique dans le monde moderne" (TEP 1). Cette affirmation catégorique peut surprendre: on a l'habitude de considérer la technique comme une manifestation de la culture parmi d'autres, la plus ancienne à avoir laissé des traces, mais pas nécessairement la plus importante pour comprendre l'affirmation d'Ellul, il importe de bien préciser ce qu'il entend par "fait technique " ou "phénomène technique ", et d'abord de souligner que son affirmation ne vaut pas pour la société en général. Il n'est pas question pour Ellul de traiter la relation entre technique et société comme s'il s'agissait de réalités permanentes, intemporelles, toujours identiques à elles-mêmes. Certes, il a toujours existé une activité technique, mais celle-ci se limitait à l'activité productrice de l'homme. Or aujourd'hui "la technique assume la totalité des activités de l'homme, et pas seulement son activité productrice " (TE 2 ). C'est là, dans l'application de la technique à tous les domaines de la vie, que réside la véritable nouveauté. "Dans tout le cours de l'histoire sans exception, la technique a appartenu à une civilisation; elle y a été un élément, englobée dans une foule d'activités non techniques. Aujourd'hui la technique a englobé la civilisation tout entière " (TE 117). Elle est devenue l'universel englobant.
Il faut distinguer "l'opération technique " du "phénomène technique ".
"L'opération technique " est un agencement de moyens en vue d'une fin. Elle "recouvre tout travail fait avec une certaine méthode pour atteindre un résultat. Et ceci peut être aussi élémentaire que le travail d'éclatement des silex et aussi complexe que la mise au point d'un cerveau électronique ".Le "phénomène technique " qui résulte de l'intervention de la conscience et de la raison dans le champ de l'opération technique c'est la recherche dans tous les domaines du meilleur moyen ( "the one best way "). C'est "la préoccupation de l'immense majorité des hommes de notre temps de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace ". (TE 18-19). On voit qu'Ellul donne au mot "technique" un sens beaucoup plus large que le sens ordinaire. La technique ce ne sont pas simplement les machines, mais c'est l'ensemble de tous les moyens soumis à l'impératif de l'efficacité. La technique est pour Ellul une manière de penser, une manière d'être, pas seulement de faire.
Ce qui caractérise la société post-industrielle, qu'Ellul préfère appeler "technicienne et technicisée ", ce n'est pas l'utilisation de nouvelles sources d'énergie ou le développement du machinisme, mais l'application de la technique, i.e. la recherche de l'efficacité dans tous les domaines: dans le gouvernement de l'État, dans l'économie, dans l'organisation du travail etc. Il n'est plus un domaine de l'activité humaine qui échappe à une certaine forme de "rationalisation " (au sens où on parle, pour le taylorisme, de "rationalisation du travail "). Toute limitation a disparu: dans les civilisation qui nous ont précédés, les techniques ne s'appliquaient qu'à des domaines limités et dans des moments limités de la vie humaine. Elles étaient limitées à une certaine ère géographique, celle d'une civilisation. Elles évoluaient enfin très lentement, ce qui laissait aux hommes le temps de s'y adapter. La limitation des techniques ouvrait la possibilité de refuser la technique. Plus rien de tel aujourd'hui. L'homme ne peut plus vivre sans ses "prothèses techniques " (CQJC 179). La technique s'étend à toutes les activités de l'homme, elle recouvre le monde et évolue avec une rapidité déconcertante (Cf. par exemple, les ordinateurs). La différence, selon Ellul, est de nature. La technique est devenue une puissance matérielle mais aussi spirituelle. Dans un entretien avec Patrick Chastenet, Ellul dit qu'elle est devenue une exousia (PC 175), mot qui, dans le langage biblique, désigne des puissances dominées par Dieu mais qui ont une réalité extrêmement contraignante: l'argent, le pouvoir politique sont des exousiai.
Ellul considère que la technique se développe de plus en plus de façon indépendante, échappant à tout contrôle humain. "Il n'y a plus de pilote" (ENLC 40).
Toutes les caractéristiques de la technique moderne en découlent:
Il n'y a pas de choix technique. Celui-ci se fait automatiquement à partir du moment où tout a été calculé et où on est parvenu à déterminer la méthode la plus efficace. L'homme n'est plus l'agent du choix. Il est, tout au plus, un appareil enregistreur.
La technique se transforme et progresse sans intervention décisive de l'homme. Toute technique nouvelle en conditionne plusieurs autres, et les techniques se combinent entre elles, d'où le progrès technique qui tend à s'effectuer selon une progression géométrique (TE 84)
La technique forme un tout, et il est impossible d'en séparer tel ou tel élément. C'est déjà l'idée de "système technicien " : (AR 302)
La technique occidentale, devenue universelle, tend à uniformiser les diverses civilisations et à provoquer l'effondrement des vieilles civilisations. Le phénomène technique est essentiellement niveleur. Ce qu'on a considéré jusqu'ici comme culture n'est pas à proprement parler, anéanti mais "chaque culture est rendue seulement obsolète. Elle subsiste en dessous de l'Universel technicien, sans avoir plus ni utilité ni sens. Vous pouvez continuer à parler français. Vous pouvez relire les poètes et les grands auteurs… Mais cela n'est plus qu'un aimable dilettantisme" (BT 178)
Enfin et surtout, la technique est devenue autonome. Aussi bien à l'égard de l'économie que de la politique, de la morale, des valeurs :
L'autonomie à l'égard de l'économie est bien sûr relative: si la croissance économique dépend des inventions techniques, celles-ci dépendent à leur tour des possibilités d'investissement économique. Il y a interaction.La technique est devenue autonome à l'égard de la politique: on objectera que c'est l'État qui prend les décisions politiques et que la technique obéit. Mais ce n'est pas si simple: en fait, ce sont les techniciens qui sont à l'origine des décisions politiques. Celles-ci sont donc dictées par des impératifs techniques et elles seront les mêmes quel que soit le régime (Cf L'Illusion politique). l'État devient technicien. C'est la fin du politique proprement dit. La marge de manœuvre des politiques est très faible dans un jeu dont les règles sont fixées par les techniciens.
Autonome, la technique l'est enfin à l'égard des valeurs et de l'éthique. Ellul affirme que la technique ne progresse pas en fonction d'un idéal moral. Elle "ne se développe pas en fonction de fins à poursuivre mais en fonction des possibilités déjà existantes de croissance" (ST 280). "La technique n'avance jamais en vue de quelque chose, mais parce qu'elle est poussée par derrière… le technicien travaille parce qu'il a des instruments qui lui permettent de réussir telle opération nouvelle " (ST 299). La technique est aveugle aux valeurs et rien n'est sacré pour elle. Ou plutôt, c'est elle qui prend la place du sacré, car l'autonomie de la technique a pour effet, nous dit Ellul, de rendre la technique "à la fois sacrilège et sacrée " (TE 130) : sacrilège dans la mesure où elle désacralise le monde et nie tout mystère. Mais comme il ne peut vivre sans sacré, l'homme reporte sur la technique son sens du sacré et en fait une idole.
La technique ou l'enjeu du siècle se termine par une postface dans laquelle Ellul écrit : "Ainsi se constitue un monde unitaire et total. Il est parfaitement vain de prétendre soit enrayer cette évolution, soit la prendre en main et l'orienter... C'est un nouveau milieu pour l'homme. C'est un système qui s'est élaboré comme intermédiaire entre la nature et l'homme, mais cet intermédiaire est tellement développé que l'homme a perdu tout contact avec le cadre naturel et qu'il n'a plus de relations qu'avec ce médiateur… Enfermé dans son œuvre artificielle, l'homme n'a aucune porte de sortie " (389)C'est cette idée que Jacques Ellul va reprendre et développer, 25 ans plus tard, dans Le système technicien. Il y affirme que le stade de la société technicienne est dépassé et qu'il faut à présent parler de "système technicien ". Un système, c'est un ensemble d'éléments en interaction, "un ensemble d'éléments en relation les uns avec les autres de telle façon que toute évolution de l'un provoque une évolution de l'ensemble et que toute modification de l'ensemble se répercute sur chaque élément " (ST 88). Ellul montre en particulier que cette interdépendance entre les éléments du système, entre les sous-systèmes qui le composent, s'intensifie avec l'avènement de l'informatique.
Mais le système technicien ne se confond pas avec la société technicienne.-
À plusieurs reprises, Ellul compare le développement du système technicien à la prolifération cancéreuse. Le système technicien est à la société moderne ce que le cancer est à l'organisme. Il constitue un nouveau milieu qui pénètre l'ancien, l'utilise, le phagocyte et le désintègre.
Ailleurs, il utilise une autre image : "pendant longtemps on a eu l'impression que la société était prise dans une gangue, un corset : autrement dit des rigidités s'imposant de l'extérieur... Le changement a consisté depuis vingt ans en une intériorisation: la carapace est devenue squelette" (AR 309)
Mais il existe aujourd'hui un discours sur la technique qui contribue à réduire de plus en plus la marge entre la société et le système technicien, de sorte que la société technicienne tend de plus en plus à se confondre avec le système technicien. C'est ce discours qui fait l'objet du troisième volume de la trilogie: Le bluff technologique. Ce volume concerne moins le phénomène technique lui-même que le "discours sur la technique " (c'est le sens du mot "techno-logie "), discours qui vise à obtenir l'adhésion de tout le corps social au système technicien et à persuader que la technique est la seule solution à tous nos problèmes (Cf. BT12-13) et que l'homme grandit en liberté à chaque progrès technique (BT 158). Le résultat, c'est que l'homme d'aujourd'hui est comme "fasciné" par le mirage technologique au point de ne plus savoir faire usage de son entendement, "tellement fasciné par le kaléidoscope des techniques qui envahissent son univers qu'il ne sait et ne peut vouloir rien d'autre que de s'y adapter complètement" (BT 36). Il y a un terrorisme feutré de la technologie : "Il y a un vrai chantage à l'intelligence, qui est assez global: "être in ", "être branché ", formules dont une base essentielle est l'informatique, sont des attestations d'intelligence. Et ce sont des formules terroristes. Il n'y a qu'à voir l'air de souverain mépris que l'on a, avec de la commisération pour ceux qui ne sont pas in ou branchés! " (BT 454).
Après ce constat pessimiste, il est temps de nous poser la question: qu'en est-il de la maîtrise de l'homme sur la technique? Le système laisse-t-il encore du jeu pour l'initiative humaine? Ou n'est-ce que de l'extérieur du système qu'il faut attendre une libération?
À première vue du moins, la réponse d'Ellul est sans ambiguïté : "Il y a une erreur à éviter, ce serait de croire que la technique serait un objet, et que, par rapport à elle l'homme serait le sujet " (ST p. 100). Parmi les idées reçues qu'il pourfend dans son Exégèse des lieux communs, il y a celle qui consiste à croire que "la machine est un objet neutre dont l'homme est le maître" (ENLC 223). C'est là pour lui, il ne cessera de le dire dans chacun de ses livres, "une formule de signification nulle, parfaitement absurde" (BT 383).
"Il est absolument superficiel de dire: il y a d'un côté l'homme, chevalier sans peur et sans reproche, indépendant, autonome et souverain, de l'autre la machine, objet, aussi objet qu'un bâton... C'est un homme vivant dans cette société (construite en fonction de la machine) et modifié lui-même par la machine qui utilise la machine. Mais comment pourrait-il prétendre la maîtriser et l'obliger à suivre ses propres voies, alors qu'avant même d'avoir pris conscience du problème, il est déjà transformé, adapté à la machine, et structuré par elle? Si la machine reste un outil entre les mains de l'homme, c'est d'un homme conditionné par cet outil qu'il s'agit " (ENLC p. 226).
Citons encore quelques formules tout aussi catégoriques
"Il n'y a pas de technique possible avec un homme libre… Il n'y a pas d'autonomie de l'homme possible en face de l'autonomie technique " ( TE 126)
"L'autonomie de la technique interdit à l'homme d'aujourd'hui de choisir son destin... Pas plus que son destin l'homme d'aujourd'hui ne peut choisir ses moyens " (TE 129)
"Il faut dissiper le mythe que la technique augmente les possibilités de choix" (TE 356)
C'est que l'homme à qui on attribue pouvoir de choix, de décision, d'initiative, est "un homme qui est tout entier déjà plongé dans la sphère de la technique " (ST 344), un homme déjà technicisé qui prendra ses décisions en fonction de la technique. Citons encore les derniers mots du Système technicien : "L'homme qui aujourd'hui se sert de la technique est de ce fait même celui qui la sert. Et réciproquement seul l'homme qui sert la technique est vraiment apte à se servir d'elle " (ST 360).En rester là serait toutefois méconnaître le caractère dialectique de la pensée d'Ellul. Cette pensée, on la qualifie souvent de "pessimiste". Et pourtant, Ellul n'hésite pas à dire qu'il est rigoureusement "optimiste". En 1981, dans un entretien, il confie: "je ne suis pas désespéré en face de la technique. Ce qui serait tragique, ce serait que l'homme finisse par devenir un robot totalement mécanisé. Je me suis toujours battu pour éviter que cela arrive" (ATCT 76)
"Mon attitude, dit-il encore, n'est pas plus pessimiste que celle d'un docteur qui après examen d'un patient, diagnostique un cancer. J'ai toujours essayé d'avertir, de mettre en garde. Je suis toujours persuadé que l'homme reste libre de commencer autre chose que ce qui semble fatal" (ibid 51).
En somme, Ellul a voulu, en décrivant ce qui menaçait notre société technicienne, "jouer la sentinelle". Malheureusement, regrette-t-il, seuls l'ont pris au sérieux ceux qui appartenaient à une société (les Etats-Unis) où il était trop tard pour agir. "En France, constate-t-il amèrement, cela fut considéré comme les rêveries d'un promeneur solitaire, préférant la campagne à la ville et nul ne songea qu'il serait peut-être temps de modifier le cours des choses " (BT 11). Il serait donc erroné de soupçonner Ellul de refuser à l'homme, a priori, toute capacité d'influer sur le cours des choses. "Je crois essentiellement, dit-il, à l'importance de l'initiative humaine. À mes yeux l'important est de restituer à l'homme le maximum de ses capacités d'indépendance, d'invention, d'imagination " (ATCT 174). Il n'y a, pour lui, de fatalité de l'histoire que lorsque l'homme démissionne. "Cette société n'est pas fatale, affirme-t-il, elle n'est même pas probable. Mais en préparant tous les hommes à y entrer, en ne leur donnant comme seul objectif que d'être compétent pour cette société… nous rendons celle-ci de plus en plus probable... Ce qui rend la techno-science fatale, c'est votre croyance qu'elle l'est" (BT 466). Ellul pense, en particulier, que "c'est la mission prophétique du chrétien d'essayer de penser avant que l'événement ne soit devenu fatalité. Il y a des moments où l'histoire est souple, c'est alors qu'il faut s'insérer à l'intérieur pour faire jouer les rouages" (ATCT 97).Il y a dans l'histoire des moments où on peut agir : C'est ainsi qu'Ellul a cru que l'informatique pourrait permettre à l'homme de se libérer du carcan technicien (Cf. Changer de révolution, Seuil 1982). Espoir vite déçu : "Par manque d'imagination et de volonté, l'homme s'est subordonné à l'informatique au lieu de la dominer " (PC 180). Lorsque Ellul écrit Le bluff technologique, il a définitivement abandonné tout espoir d'une reprise en main de la technique grâce à l'informatique : "Il est aujourd'hui trop tard pour espérer changer le cours de la technique. Une chance décisive dans l'histoire de l'humanité a été perdue " (9-10) "L'informatique au lieu de permettre une domination sur le système technicien, est entrée dans ce système, en a adopté tous les caractères et n'a fait que renforcer la puissance et l'incohérence des effets "Actuellement, j'estime que la partie est perdue" (p. 128). "L'informatique créatrice de liberté est un mythe et rien d'autre… Il n'y a pas de révolution informatique. Il y a bien un "choc informatique", induisant le système socio-technicien à aller plus vite dans sa propre direction" (329).
Faut-il alors conclure que l'humanité est définitivement dépossédée de son destin par une mégamachine techno-scientifique, qu'elle est définitivement asservie à la technique? À quoi peut servir l'œuvre critique d'Ellul si cette œuvre n'est porteuse d'aucun projet politique ou social de rechange?
La réponse d'Ellul, si je l'ai bien compris, me semble être finalement celle-ci: Il n'y a plus d'espoir... mais il reste l'espérance. Il n'y a pas d'espoir raisonnable de transformer le monde ("ramener l'homme à la réalité, c'est aussi parfois l'engager au désespoir") mais le chrétien ne saurait s'abandonner au désespoir. C'est ainsi qu'Ellul écrit dans L'espérance oubliée: "j'essaie de fermer les fausses issues du faux espoir de l'homme. Ce que l'on prend pour du pessimisme. Vivre avec cet espoir, c'est laisser les situations empirer jusqu'à ce qu'elles deviennent effectivement sans issues" (EO 186). À l'espoir "refus du réel, refuge pour ne pas voir" (ibid 221), il oppose l'espérance: "L'espérance, c'est la passion de l'impossible. Elle n'a de sens, de lieu, de raison d'être que là où rien n'est effectivement plus possible" (EO 189). Comme Abraham pour reprendre les termes de Paul, Ellul "espère contre toute espérance" (Rom 4, 18).
Ellul avoue que sans Dieu, son œuvre aurait "un sens éminemment tragique" (Le Monde 13-9-81). "Je décris, dit-il, un monde sans issue, avec la conviction que Dieu accompagne l'homme dans toute son histoire" (PC 40 ). Et dans Ce que je crois il écrit: "Ceux qui n'acceptent pas le Transcendant comme réalité dernière au-delà de notre connaissance et de notre expérience, doivent admettre qu'il n'y a aucun autre avenir que la fin technicienne, dans tous les sens de ce terme, et la fin de l'humain, dans le seul sens de l'élimination" (CQJC 248).
Mais ne faisons pas de contre-sens. Dieu n'est pas invoqué comme un "deus ex machina " : "Je ne veux pas dire que Dieu interviendra directement sur la technique, comme à la tour de Babel, pour la faire échouer. Mais c'est avec l'appui de la révélation du Dieu biblique que l'homme peut retrouver une lucidité, un courage et une espérance qui lui permettent d'intervenir sur la technique. Sans cela, il ne peut que se laisser aller au désespoir" (ATCT 183)
Ce n'est pas tout à fait sans raisons qu'on a vu souvent en Ellul un pessimiste. Mais à condition de bien comprendre que pessimiste ne veut pas dire désespéré. Pessimisme et espérance sont liés car l'ouverture à l'espérance passe par la critique de toutes les illusions : "L'espérance n'a de sens que par rapport à un pessimisme du réel: si nous sommes optimistes, inutile de faire appel à l'espérance" (EO 220). On espère toujours comme aime le dire P. Ricoeur "en dépit de ".
Ellul, qui donne volontiers à sa pensée un tour paradoxal fait donc de l'espérance le contrepoint de son pessimisme:
"Le pire n'est pas toujours sûr. Formule admirable pour permettre au pire de se développer sûrement. L'espérance au contraire n'a de sens que lorsque le pire est tenu pour certain" (EO 186).
1) Si la lecture d'Ellul est toujours stimulante, ses thèses peuvent être contestées. Ainsi M. Gabriel Vahanian bien qu'il soit d'accord avec Ellul sur l'importance du phénomène technique, n'en a pas la même appréciation. C'est volontairement que, pour ma part, je me suis abstenu de toute critique, dans le souci de ne pas mêler l'exposé et le critique et de laisser le plus possible la parole à Ellul.
2) Cet exposé a été présenté à Gunsbach. On pouvait à bon droit s'attendre à une confrontation entre la pensée de Jacques Ellul sur la technique et celle d'Albert Schweitzer. Peut-être pourrait-on parler d'un commun "esprit protestant " ? Il est certain que Schweitzer avait dénoncé avant Ellul "l'état d'éblouissement où le scientisme et le technicisme ont jeté l'homme moderne " et qu'il a déjà bien vu les menaces que le développement de la technique fait peser sur l'humanité. En 1954, dans son discours de prix Nobel de la paix, il dira: "Le surhomme, à mesure que sa puissance s'accroît, devient de plus en plus un homme misérable " (ein armseliger Mensch). Ellul aurait pu souscrire à ce diagnostic. Mais il parait difficile de parler d'une possible influence de Schweitzer sur la pensée d'Ellul, dans la mesure où celui-ci -à ma connaissance- ne le cite jamais. D'autre part, la technique dont ils parlent l'un et l'autre n'est pas la même: pour Schweitzer c'est encore celle de l'ère industrielle.
- AR : Autopsie de la révolution. Calmann-Lévy 1969
- ATCT : A temps et à contretemps (Entretiens avec Madeleine Garrigou-Lagrange. )Le Centurion 1981
- BT : Le bluff technologique Hachette 1988.
- CQJC : Ce que je crois. Grasset 1987
- ENLC: Exégèse des nouveaux lieux communs Réédition La Table ronde 1994
- EO: L'espérance oubliée Gallimard 1972)
- PC : Patrick Chastenet. Entretiens avec Jacques Ellul. La Table ronde 1994
- ST : Le système technicien Calmann-Lévy 1977
- TE: La technique ou l'enjeu du siècle. réédition Economica 1990
POUR
MIEUX CONNAITRE JACQUES ELLUL :
- Sous la direction de P. Troude-Chastenet: sur Jacques Ellul. L'Esprit du temps. 1994
- Le siècle de Jacques Ellul. N° spécial de "Foi et Vie " Décembre 1994.