la Société
Française de Théologie
La Société Française de Théologie est
un forum théologique. Ses membres soumettent leur production théologique
à la critique et à l'étude. Les questions d'éthique
de la technique sont au centre de la réflexion.
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Trois grandes lignes de la théologie de Paul
Tillich, Philippe Aubert.
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Le Front National ou comment ne pas se tromper de cible
et rater ses pâques, Sylvain Dujancourt.
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De la Mission à l'Église, Sylvain Dujancourt.
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Le Front National ou comment ne pas se tromper de cible et rater ses pâques
La lutte contre le Front National a échoué parce qu'elle
s'est trompée de cible. La confirmation de cet échec sourd
de l'affolement semblant gagner certaines sphères de notre société.
La cible retenue jusqu'à présent vise l'organisation politique,
son chef charismatique, et l'idéologie qu'ils sont censés
véhiculer. En imposant Le Pen à la TV publique, l'ancien
président de la République et ses acolytes n'ont pas seulement
relancé la carrière trouble de Le Pen, ils ont aussi installé
pour longtemps l'extrême droite dans le paysage politique français,
présence durable entretenue par le chiffon rouge du droit de vote
des immigrés agité devant une opinion rétive ou par
les changements incessants des lois d'immigration. Ce faisant, ils ont
agi avec la même inconséquence que les gouvernements arabes
- algérien en particulier - qui, voulant réduire leur opposition
de gauche en soutenant l'islamisme, ont allumé un feu qu'ils ne
parviennent pas à éteindre ni même à circonscrire.
Depuis, les modes de lutte variés et contradictoires employés
contre le FN soulignent l'embarras et l'inquiétude de beaucoup.
Ces modes sont politiques, juridiques, moraux et économiques. La
lutte politique oscille de l'exclusion au compromis. L'exclusion du FN
du jeu politique cherche son isolement, voire sa marginalisation, par exemple
lors des élections par la constitution d'un front républicain
destiné à faire élire tout sauf un membre du FN. Or,
cette attitude confirme le discours du FN, seul contre tous, réduisant
le jeu démocratique à une inversion sans portée :
blanc bonnet/bonnet blanc. On ne peut lui donner tort sur ce point tant,
d'une part, la démocratie exige l'alternance, le risque du vote,
quel qu'il soit, la critique et la différenciation des programmes
et des politiques et, d'autre part, l'histoire récente de l'alternance
et la faible distinction des programmes et des politiques proposées
rendent flou tout choix, d'autre part. La violence utilisée par
quelques groupes pour interdire la présence du FN dans certaines
manifestations publiques ne fait que renforcer le FN. Casser du flic ou
cogner sur un militant produit toujours l'effet inverse de celui recherché.
Le compromis relève de la stratégie d'assimilation d'un parti
extrême à la classe politique, autrement dit à réduire
la force et l'originalité qu'il tire de sa marginalité. La
participation aux jeux du pouvoir - et à ses prébendes -
nécessite forcément négociations et transactions,
et se révèle donc incompatible avec un discours et une action
politiques abruptes et exclusives. Telle fut la stratégie politique
requise contre le parti communiste dans la plupart des démocraties.
Ce mode de lutte a les inconvénients de son nom : il faut que chacun
fasse des concessions et accepte d'en payer le prix pour que tous y trouvent
intérêt. La compromission serait de faire du FN sans le FN,
d'user de la copie sans l'original, autrement dit sans que l'auteur paie
une part de la facture politique. Telle est l'erreur majeure des lois socialistes
puis libérales sur l'immigration. Une troisième voie politique
utilisée contre le FN est l'antiracisme, la défense du droit
à la différence. Ce mode contient deux faiblesses majeures
qui expliquent son échec : être une opposition purement verbale
fondée sur le discours et l'idéologie supposés ou
affirmés du FN; avoir servi de survie électorale pour le
PS auprès des jeunes beurs. Un mode dévoyé, en quelque
sorte. Le lutte juridique vise soit à interdire le FN soit à
lui imposer des règles juridiques édictées pour la
circonstance. L'interdiction ne changera rien parce que les idées
et les problèmes demeureront. On ne tue pas une idéologie
par un oukase - les protestants français peuvent en témoigner
-, tout au plus l'effet sera provisoire. C'est pourquoi le refus de prêter
des salles de réunion au FN est un mauvais calcul. L'imposition
subite de nouvelles règles juridiques, par exemple comme la loi
Gayssot ou le projet du ministère de la culture d'obliger les bibliothèques
publiques à respecter le pluralisme dans le choix des livres et
des journaux, relèverait d'une utilisation politique du droit qui
en détruit sa portée et son autorité. Remarquons au
passage que les bonnes âmes qui s'émeuvent avec raison de
la discrimination culturelle pratiquée par les municipalités
d'extrême-droite eurent moins d'exigence pour les pratiques en vigueur
dans nombre de villes communistes dont les bibliothèques étaient
remplies de brochures de propagande des pays de l'Est et dont le sommet
de la saison culturelle se bornait inlassablement à la venue des
choeurs de l'Armée Rouge ou, plus gracieusement, des ballets du
Bolchoï. La lutte morale emprunte deux voies complémentaires
: la diabolisation, l'affirmation d'autres valeurs. La diabolisation veut
faire du FN un repoussoir parce que ses valeurs - l'inégalité,
l'intolérance, le racisme, la xénophobie, le refus de la
démocratie, etc. - attenteraient aux fondements moraux sur lesquels
repose la cohésion sociale. Participer peu ou prou à l'action
ou à la pensée du FN reviendrait à s'associer au Mal
et mettre le doigt dans un engrenage fatal. On lui oppose le bien représenté
par des valeurs positives : l'égalité, la tolérance,
les droits de l'homme, la dignité humaine, la liberté, l'accueil
de l'étranger, etc., toutes antithétiques avec celles du
FN. Cette stratégie n'est efficace qu'à la condition que
le ressort moral fonctionne encore dans notre société, ce
qui n'est pas le cas. Le FN ne pose pas un problème moral mais révèle
l'état d'amoralité de notre société. De plus,
cette stratégie prend le risque de ne convaincre que les convaincus
- qui plus est en leur donnant bonne conscience - et de ne pas toucher
ceux qu'elle vise : les sympathisants du FN. Un dernier mode semble poindre,
la lutte économique contre les municipalités du FN. Soit
par le rationnement des subventions de l'Etat, soit par la rétention
d'investissement d'entreprises, surtout publiques, comme paraît le
faire EDF pour l'étang de Berre dont sont riveraines les villes
de Vitrolles et de Marignanne. Au bilan, on constate qu'aucun de ces modes
n'est efficace, même coordonné aux autres, parce qu'on ne
s'est pas attaqué aux conditions historiques (politiques, économiques,
culturelles, morales...) qui constituent le terreau et favorisent le développement
du FN, lequel ne peut que croître. Disons aussi qu'une certaine lutte
anti-FN favorise le FN quand elle le place au centre de toutes les préoccupations,
de la même manière qu'une certaine lutte antiraciste favorise
le racisme quand, s'appuyant sur la mauvaise conscience, elle fait croire
qu'il n'y a de raciste que blanc. En défendant sa stratégie
de conquête de la campagne pour asphyxier la ville, Mao soutenait
que pour tuer le poisson qui vit dans l'eau, on peut soit extirper le poisson
- ce qui est impossible en politique, même en cas de déportation
- soit lui retirer ou transformer les conditions de sa survie : l'eau.
Il doit en aller de même pour le FN car un tel mouvement n'apparaît
pas ex nihilo et ne prospère pas sans conditions de survie. Trois
postulats doivent accompagner toute réflexion ou action à
propos du FN. Premièrement, lorsqu'une idée devient dominante
dans un corps social, c'est une force sociale et un phénomène
incontournable avec lesquels on doit composer. De même qu'on ne peut
pas ignorer 15 % de l'électorat votant pour le FN, de même
on ne peut pas ignorer les idées véhiculés par ce
parti, sans pour autant se soumettre à ses idées ou à
son interprétation de la société. Deuxièmement,
ce qui fait la réalité pour une opinion, individuelle ou
collective, est une conviction, laquelle est inaccessible à une
contre analyse objective. Troisièmement, toute propagande, fut-elle
la plus éhontée, s'appuie nécessairement, pour fonctionner
avec quelque succès, sur des éléments objectifs communément
admis. Si on prend les thèmes habituellement mis en avant par le
FN, on s'aperçoit qu'ils s'appuient tous sur des éléments
objectifs, sur une perception générant des convictions, et
qu'il est impossible de les celer : l'immigration (le chiffre de 100.000
immigrés est maintenant reconnu, non compris les clandestins), la
paupérisation (qui ne concerne pas que les SDF mais la baisse généralisée
du niveau de vie pour les salariés), le chômage (quasiment
multiplié par quatre depuis vingt ans), l'exclusion, la corruption
(le FN est le premier parti politique à avoir soulevé cette
question), la déliquescence de notre tissu social et identitaire,
la faillite des « élites » étatiques, la délinquance
et l'insécurité (le classement sans suite de la plupart des
plaintes pour les « petits » délits est admis par les
parquets). Il est évident que ces thèmes sont utilises, déformés,
reformulés, par le FN avec l'objectif de conquérir le pouvoir
et imposer un mode autoritaire et totalitaire de la société.
Il n'empêche qu'ils résonnent auprès de ceux qui sont
confrontés à ces problèmes et auprès de ceux
qui réfléchissent et s'inquiètent de l'évolution
de notre société. Leur succès trahit la brutalité
des changements imposés à notre société par
la technique, et à la réaction viscérale à
la modernité. « La modernité, c'est le vide »,
écrit Chesneaux. C'est ce vide que cherche à occuper le FN,
d'autant plus aisément que personne ne lui conteste cette place.
Ce n'est pas la pensée unique qui fait problème - l'idée
qu'il n'y aurait aucune autre voie à notre société
qu'une logique implacable à laquelle on doit se soumettre pour survivre
- mais l'absence de pensée. Qu'est-ce que le Front National ? L'enfant
dégénéré du mariage entre le socialisme bourgeois
et amoral et le libéralisme capitaliste qui, comme l'a montré
Ellul, fait le lit du fascisme. Ce parti est freiné par un handicap
: son chef, lequel, s'il a du flair, n'a pas la carrure politique d'un
Mussolini qui prit Rome avec seulement mille hommes. Ce parti dispose d'un
atout : c'est le seul parti de masse, populaire, avec dans une bien moindre
mesure le RPR. Il dispose d'une organisation militante à la hauteur
de ses ambitions, comme en témoignent son investissement dans les
entreprises, les associations, les syndicats, ainsi que la présence
de ses militants dans des quartiers désertés par les autres
militants politiques. On peut mettre en doute la cohérence de son
discours, mais son succès est dû à la fonction tribunicienne
qu'il remplit seul dans le jeu politique français. Le FN est un
parti religieux s'enracinant sur quelques mythes (la terre, le sang, la
pureté, la patrie assiégée, l'histoire, la chrétienté),
sur un antisémitisme traditionnel à l'extrême-droite,
et séparant les bons des méchants, les élus des réprouvés,
les admis des exclus. Il pose un problème religieux et spirituel.
C'est pourquoi son succès est réversible, à la condition
de s'intéresser non à ce qu'il dit mais à ce qui lui
permet de le dire avec crédibilité. Plusieurs pistes peuvent
être proposées. 1) Approfondir une réflexion plurivoque
sur notre société, en particulier sur la mutation que nous
fait opérer la technique comme phénomène social. L'impression
de ne pas maîtriser l'évolution, surtout sa rapidité
et sa sélection des hommes, suscite une peur et des crispations
légitimes parce que le contrepoids éthique est absent. Il
manque à notre société une théologie de la
technique afin que celle-ci ne soit plus religion en soi mais soit replacée
dans le cadre et le fil de notre culture. 2) Faire de la périphérie
de notre société (banlieues, SDF, chômeurs, exclus,
tiers-monde) le centre et l'unique critère d'appréciation
de tout choix politique, économique, social, industriel, culturel.
Deux décisions gouvernementales récentes, quoique réfléchies,
montrent bien l'enjeu et la difficulté : 1 milliard de francs mis
à la disposition des préfets pour les créations d'emplois
(plus exactement le soutien à des initiatives existantes) à
comparer aux 35 milliards accordés au GAN pour compenser ses pertes
dues à sa politique immobilière aventureuse des années
90 (estimée à 200 milliards pour la place de Paris), sans
compter les dizaines de milliards engloutis par le Crédit Lyonnais.
3) La restauration de la confiance en la parole publique. Tout ce qui peut
être entrepris en ce sens doit être accentué, à
la condition toutefois de ne pas faire du débat public ni de la
parole donnée au plus grand nombre une machine orientée contre
le FN, comme tend à le faire l'initiative luthérienne «
comprendre pour s'engager ». Cette restauration est affaire de transparence
dans les processus de décision, de responsabilité et de cohérence
dans les déclarations et les promesses. 4) Privilégier la
relation directe, le contact interpersonnel, l'audace de la rencontre -
fut-elle parfois rude ou contestatrice - sur toute autre forme de management
des institutions et des hommes. Cela veut dire que tous ceux qui ont quelque
responsabilité doivent consacrer l'essentiel de leur temps moins
à décider qu'à écouter, moins à expliquer
qu'à comprendre, moins à recevoir qu'à aller vers
ceux dont ils sont les mandants ou les dirigeants. Le groupe comme mode
de rencontre a vécu, le réseau personnel est à inventer.
5) faire tout avec sens. Qu'est-ce que la politique ? La gestion du bien
commun. Un politique digne de ce nom allie la prise en compte de l'opinion
avec l'affirmation d'un projet qui dégage une perspective. Il ne
s'agit pas de fournir des repères, voire de réintroduire
du sacré, mais de mobiliser les esprits. Il faut imaginer une utopie
propre à la société technicienne. L'espérance
consiste à ne pas avancer avec des freins mais à franchir
le pas pour créer une société inconnue en laquelle
on aura encore envie de vivre tous ensemble. Tous ceux qui se réfèrent
à la Bible et à notre culture sont armés pour la faire
émerger. Document SFT.
De la Mission à l'Église
Il n'est plus de synode ou de réunion ecclésiale qui ne s'intéresse
et s'attache à restaurer ce qui paraît uniment être
la vocation de l'Eglise : la mission. Comme d'autres substantifs théologiques,
ce mot d'ailleurs ne figure pas dans le Nouveau Testament, mais le concept
y est assurément. Nonobstant cet intérêt, la mission
persiste à être pensée et organisée en fonction
de critères qui feraient sortir l'Eglise de sa coquille comme le
chien sort de sa niche. Qu'elle soit à orientation tiers-mondiste
(DEFAP) ou socio-économique (mission dans l'industrie ou le monde
du travail), la mission demeure prisonnière de ce schéma
dichotomique entre l'Eglise et le monde, reflet contemporain moins d'une
sécularité que d'une marginalisation de l'Eglise. Il faut
donc parvenir à penser la mission en termes différents, tant
dans ses fondements que pour les pistes à explorer. Car nous sommes
à l'image de ces disciples lors de la multiplication des pains.
Face à la foule qui prend Jésus au pied de sa parole pour
en recueillir les fruits sans lesquels l'arbre ne serait que du vent, les
disciples sont à rebours de la foule qui estiment avoir accompli
le service du chrétien, celui inhérent au baptisé
en quelque sorte, puisqu'ils rendent compte à Jésus «
de tout de qu'ils avaient fait et tout ce qu'ils avaient enseigné
». Cette assurance les aveugle au point de ne pas voir que le service
décisif de la journée est maintenant attendu d'eux; la mission
commence lorsqu'on considère l'avoir accomplie. Inconsicents, les
disciples se déchargent sur Jésus et le dialogue subséquent
ne ressemble en rien à l'entretien entre un groupe de disciples
et leur maître. C'est néanmoins de ce dialogue étonnant
que la vérité détonnera sous forme moins de pains
et de poissons que d'une abondance inattendue, celle de la révélation
confirmée pour les uns et nouvelle pour les autres qu'une puissance
spirituelle est à l'oeuvre en ce monde pour le transformer de telle
sorte qu'il en devienne le théâtre de l'action divine et humaine
et la prolepse du royaume de Dieu. Qu'est alors la mission de l'Eglise
? Disons immédiatement que d'évidence elle ne se dissocie
pas de la mission des chrétiens, l'institution n'étant rien
par elle-même, surtout quand « l'heure est avancée »,
les magasins et les bureaux de l'Eglise fermés. L'histoire de la
multiplication des pains, acte missionnaire s'il en fut, se passe après
17 h, loin du quai Saint Thomas ou de la rue de Clichy. La mission de l'Eglise
se fonde en premier et en dernier lieu, du début à la fin
- à l'image de celui qui se définit comme l'alpha et l'oméga
- sur une parole unique. La remarque vaut son pesant dans notre contexte
de supermarché qui caractérise la religiosité contemporaine.
Il n'est que de jeter un oeil sur le rayon « religions » des
librairies pour s'en vaincre d'autant plus aisément que la part
laissée à la théologie chrétienne est plus
que congrue, celle sur le protestantisme souvent inexistante. En quoi cette
parole est-elle unique, différente par nature plus que par contenu
des autres dogmes, doctrines, livres, prophéties, révélations,
sacrés et religieux des autres religions ? En ce que, comme le sens
hébraïque le souligne fortement, cette parole ne dissocie pas
le faire, le penser et le dire. Le chrétien se nomme ainsi lorsqu'il
prêche ce qu'il fait et fait ce qu'il prêche, autant dire jamais
parce qu'il est en tension permanente entre la recherche d'une cohérence
intérieure qui l'apaiserait et une sollicitation extérieure
incommensurable comme le nombre d'affamés qui le met en porte-à-faux.
A ce stade, la religion est intenable car trop contrariante. C'est précisément
à ce point que la religion biblique, si tant est qu'elle soit religieuse,
devient unique par la parole qu'elle donne à tout homme, disciple
ou affamé, d'entendre et de vivre. Ce vivre est unique non par la
recherche d'une cohérence pour soi mais par l'acceptation d'une
dialectique du « novum » (Vahanian), la même qui génère
la création autant que la transformation de l'existant, le partage
autant que l'abondance, la création d'emplois autant que la compassion
pour les miséreux, la mise en valeur des talents de chacun - surtout
des talents insoupçonnés puisque donnés par Dieu -,
l'appel autant que l'envoi, la retraite autant que la présence,
bref la théologie autant que l'éthique. Ne nous y trompons,
ou ne nous trompons pas de foi, si recherche de cohérence il y a,
elle n'est pas là où on croit, c'est-à-dire pas dans
notre ego, ni dans notre quête de bonheur, ni dans la satisfaction
d'observer quelques principes moraux autodéfinis, voire dans l'élaboration
intellectuelle d'un autre monde qui ressemblerait furieusement à
une fuite. La première mission de l'Eglise est de ne pas dissocier
le croire et le pratiquer, le dire et le faire, le proclamer et le témoigner,
à l'instar de la Bible qui, nonobstant la philosophie grecque, ne
dissocie pas le corps de l'esprit. La première mission de l'Eglise
est de faire vivre cette indivisibilité de la parole, qu'elle soit
de Dieu ou des hommes. La parole est un tout, sans ce tout elle perd sa
crédibilité comme on le constate aujourd'hui dans notre vie
sociale où le serment n'a plus valeur de vérité, où
la promesse - qui ne vaut que pour ceux qui y croient, proclamait le «
père » Queuille - ne vaut pas engagement. La première
mission de l'Eglise est donc de rendre un immense service à la société
en faisant de la parole la source de la confiance, de l'éthique,
de la pérennité et de la conviction. Très logiquement,
nous sommes donc amenés à définir le deuxième
fondement de la mission de l'Eglise : le discernement des besoins. On ne
croit pas tout seul ni pour soi. De même que le Dieu biblique n'a
d'autre existence que celle que l'homme veut bien partager avec lui, de
même le chrétien n'a d'autre champ d'expression de sa foi
que lui-même et le monde, c'est-à-dire tous les hommes qui
croisent son chemin. Si l'on veut éviter quelques dérapages
ou contresens, il faut être ici précis. La mission de l'Eglise
ne saurait se réduire au prosélytisme ou au discours évangélique,
ni se contenter du seul résultat de la conversion. Certes, que la
prédication de l'Evangile touche un homme au point qu'il se convertisse
et confesse par le baptême sa foi en Jésus-Christ ne saurait
être non plus sous-estimé ni écarté. Mais n'oublions
jamais que cette prédication vise autant le chrétien que
l'incroyant. Dès lors, comme le premier est censé connaître
la bonne nouvelle que le second ignore, le seul point de vue qui mérite
d'être retenu pour envisager la mission est bien évidemment
le point de vue de l'incroyant. C'est en fonction de lui que doit se situer
toute perspective, organisation, théologie, diaconie, de l'Eglise.
Or, Jésus nous le souligne vigoureusement, ce point de vue est d'abord
celui d'un besoin. Qu'importe que ce besoin soit latent ou explicite, reconnu
ou ignoré, valable ou irrecevable. Qu'est-ce qu'un besoin ? Ce qui
met un homme en porte-à-faux et incapable d'entendre la parole de
Dieu parce que son existence est dominée par la nécessité
et l'absence de choix, ce qui fait la réalité d'un homme
et l'empêche de croire, d'élever le débat de sa vie,
ce qui ne se voit qu'avec la volonté de voir, c'est-à-dire
par la foi, en étant « ému de compassion ». Et
ce que la foi donne à voir ne relève jamais de l'évidence
à vue humaine (cf. 1Sa 16,7). La tâche de l'Eglise est de
discerner ces besoins, non à la manière d'un sociologue qui
ne fait que constater ou expliquer ce qui est passé, mais avec la
manière et les outils qu'elle seule possède : d'un point
de vue spirituel, c'est-à-dire en chaussant les lunettes de la Bible
pour regarder le monde avec les yeux de Dieu. Cela n'équivaut pas
à faire un choix politique ou économique d'opposition radicale,
ni faire oeuvre systématiquement iconoclaste, ni rechercher invariablement
l'anticonformisme. Par réflexe, le besoin est refusé, ou
reporté en charge sur d'autres, anonymes réputés compétents
que sont l'Etat, les collectivités locales, les associations. Mais
pour l'Eglise, ce discernement est une priorité parce que sa mission
est de présenter la société d'un point de vue spirituel
et de remettre cette dimension spirituelle au centre de la vie sociale
et individuelle. Seule l'Eglise peut accomplir ce discernement des vrais
besoins des hommes parce qu'elle le fait en empruntant une vue et des yeux
qui ne sont pas les siens mais lui sont donnés dans la prière,
la réflexion, la méditation des Ecritures, l'effort pour
dépasser le point de vue humain. Aujourd'hui, ces besoins sont la
misère et le doute spirituels et relationnels qui assaillent nombre
d'hommes et de femmes mal dans leur peau, découragés de vivre
humanisé, ne sachant en qui ni en quoi placer leur confiance. Autre
besoin, le travail, mais un travail qu'il faut envisager autrement. Autre
besoin, un approfondissement d'une éthique de la technique, dont
plus personne ne peut soutenir avec sérieux qu'elle puisse faire
sens par elle-même. Autre besoin, disposer d'une cellule de vie où
soi n'est pas le centre tout en étant mis en valeur parce qu'aimant
et aimé : la famille. Ce discernement des besoins est une tâche
spirituelle par excellence. Si elle n'est point accomplie, à quoi
bon le Saint Esprit ? Le troisième fondement de la mission de l'Eglise
vient naturellement : la relation directe. Rien que l'effort de mettre
en relation des hommes entre eux, que tout ou si peu sépare, est
une tâche révolutionnaire dans notre société.
Cette affirmation peut paraître paradoxale dans une société
où il n'a jamais été a priori si aisé de communiquer.
Or, la multiplication des outils de communication a pour pendant une incapacité
croissante des hommes à se parler entre eux, à dialoguer
- littéralement à ce que deux paroles se croisent, se confrontent
et s'enrichissent mutuellement - dans la simplicité et la spontanéité.
C'est plutôt de la carence de relation directe dont on souffre, du
besoin de s'exprimer, de dire, autant que d'être écouté
et d'écouter une autre parole. Les méfaits d'un tel état
se dévoilent chaque jour. Quand un corps humain ou social ne peut
vivre au risque de sa parole, son expression emprunte des voies trahissant
le vide de paroles : la violence, la perte de l'esprit civique, la dépression,
la révolte, la distance des élites, l'irrespect envers l'autorité,
l'anonymat. La communication - donc la relation humaine - est médiatisée,
ce qui signifie deux choses ambivalentes et même contradictoires.
D'une part existe une réelle et puissante facilité pour entrer
rapidement en contact avec l'autre, car la technique permet d'être
joint par quelqu'un et donc de se joindre à lui. Qu'est-ce qu'un
téléphone mobile si ce n'est la certitude d'être disponible
pour une relation directe ? D'autre part, la communication se pose en intermédiaire
entre les hommes, de telle sorte que la technique utilisée interfère
dans la substance du contenu de la communication et du type de relation
entre les hommes. Ecrire une lettre exige du temps, des formes, de la concentration,
une attente de la réponse, la soumission aux aléas du service
public, et, sauf le courrier électronique, laisse une trace palpable
et transmissible. Recevoir un coup de téléphone exige une
disponibilité immédiate de la parole - différée
pour la messagerie vocale -, d'autant plus précieuse qu'elle coûte
cher, une réponse aussi immédiate, une concordance entre
l'ouîe et la voix. Néanmoins, la tendance est indubitablement
à s'exprimer en style télégraphique, à aller
immédiatement à l'essentiel - gage supposée d'efficacité-.
Mais la relation humaine est comme l'amour ou la prière. Vouloir
aller à l'essentiel c'est rater l'essentiel, car on oublie que les
préliminaires et la suite conclusive donnent sa force, son sens
et sa beauté à l'amour comme à une phrase ou à
une prière. Autrement dit, le moyen de communication nous décroche
de la relation directe entre les hommes en même temps qu'il nous
invite à la repenser. C'est pourquoi il faut aussi imaginer dans
et par l'Eglise d'autres voies pour la relation directe entre les hommes,
en respectant toutefois une condition : leur offrir d'autres modalités
que les réunions en soirée et d'autres contenus qu'un engagement
pour une activité peu en rapport avec leurs compétences hors
de l'Eglise. L'Eglise dispose déjà d'un moyen aujourd'hui
en désuétude dans ses rangs mais socialement très
pertinent : la visite, l'élément relationnel réunissant
tous les sens sans autre intermédiaire que la parole. Qu'est-ce
en effet que la relation directe ? En premier lieu, le refus de se défausser
de notre état d'homme membre d'une communauté sans laquelle
nous ne serions pas homme mais fou. La relation directe c'est payer de
sa personne pour affronter le monde tel qu'il est, non pour le rendre conforme
à une image aussi idyllique que totalitaire du royaume de Dieu,
mais pour signifier à tous que décidément rien ne
peut échapper au regard de Dieu ni à la délivrance
de toute contingence par la seule parole de Dieu. La relation directe,
version amour du prochain, est l'extrême attention et intérêt
porté à notre environnement humain, social, politique, économique,
intellectuel et physique. S'y intéresser de la sorte dérange
ceux qui se complaisent du maintien de l'existant et préfèrent
l'ordre établi, même injuste, au risque d'un désordre
qui serait l'ébauche d'une justice. Dans la Russie communiste, les
dissidents furent rarement orthodoxes ou catholiques mais juifs ou protestants,
question de culture et de théologie autant que de cosmogonie. Notre
environnement change par la technique. Comment se fait-il que l'Eglise
ne soit pas à la pointe non de la technique mais de la réflexion
et de la critique sur la technique ? Si l'on ne peut soutenir que la Réforme
suscita l'imprimerie ni que l'imprimerie suscita la Réforme au XVI°
siècle, au moins peut-on rappeler que les Réformateurs et
les protestants surent saisir cette technique neuve et novatrice, et en
faire une opportunité extraordinaire pour dire Dieu à nouveaux
frais, toucher différemment un public plus vaste quoique limité,
de manière si éclatante que le premier livre imprimé
digne de ce nom fut la Bible, le meilleur procédé se situer
originalement au coeur du bouleversement culturel engendré par cette
nouvelle technique. Alors que l'Eglise devrait explorer les voies nouvelles
des techniques de communication et d'information, structurer son organisation
et son organigramme en réseau et non en hiérarchie, transcendant
clivages géographiques et contraintes historiques, force est de
regretter que des pasteurs ne savent pas faire fonctionner un ordinateur,
refusent l'intérêt d'un télécopieur, bafouillent
en public, ignorent la presse, se moquent des changements profonds que
connaissent
l'organisation du travail et la vie des entreprises. Il y a de quoi être
vexé de devoir lire le magazine Time du 16 décembre 1996
plutôt que la littérature théologique et ecclésiale
pour trouver des interrogations sur les conséquences théologiques
des réseaux informatiques et communicationnels planétaires,
en particulier Internet. Définissant Internet comme un « acte
étonnant d'intégration intellectuelle et technique »,
Time y a recensé environ 410.000 occurrences sur Dieu et 146.000
sur Jésus-Christ, et pointé les problèmes que ce réseau
pose aux Eglises et aux institutions religieuses. Il note l'avance des
fidèles sur l'Eglise; friands de cet espace vivant de dialogue qui
favorise des rencontre religieuses autrement impossibles, ils veulent envisager
de nouvelle manière leur religion et celle des autres. Internet
change l'horizon religieux, y compris l'approche des textes saints ou sacrés,
l'hypertexte produisant « l'hyperthéologie », et interroge
le rapport entre technique et foi. Un rapport ancien, observe Time, qui
n'hésite pas à soutenir que « les manuscrits donnèrent
un avantage technique décisif au christianisme sur le paganisme
qui fonctionnait encore aux rouleaux ». Technique échappant
à tout contrôle et à toute réalité, Internet
ne va-t-il pas changer notre appréhension de Dieu ? Les réponses
divergent. « Nous connaissons déjà Dieu », affirme
une none tandis qu'un sociologue soutient que Dieu est « un système
décentralisé et partagé ». Faisant référence
à la théologie du process - qui prétend que Dieu évolue
avec nous - Time conlut son étude en ces termes : « interconnectés,
nous pouvons commencer à trouver Dieu dans des lieux que nous n'avions
jamais imaginés ». Comme le résume parfaitement le
titre de cet article : « Jesus Online. How the Internet is shaping
our views of faith and religion », la technique est une question
théologique. L'Eglise ne peut échapper à cette question,
d'autant qu'elle dispose des outils pour être probablement l'institution
sociale la plus apte pour y répondre. Les attitudes frileuses à
l'égard de la technique fréquentes dans l'Eglise sont d'autant
plus regrettables que la Bible offre quelque accointance avec la technique,
et qu'on ne peut oublier que la technique qui domine le monde contemporain
est le fruit de la conception occidentale du monde, laquelle est fille
de la pensée biblique bien plus que de la philosophie grecque. La
technique s'origine plus dans le logoV que dans la teknh. Que veut dire
Jésus d'autre à ses disciples quand il leur ordonne : «
donnez-leur vous-mêmes à manger » que la technique fait
partie des moyens - disons même des bénédictions -
à notre disposition afin que la parole de Dieu soit incarnée
dans le plus prosaïque de la vie des hommes : le rassasiement des
besoins du corps ? La métaphore missionnaire de la moisson et des
ouvriers n'affirme-t-elle pas aussi - toujours dans le domaine de la nourriture
des hommes - l'accointance de la technique avec la parole de Dieu et la
mission de l'Eglise comme des chrétiens ? La relation directe fait
sauter cet obstacle à la mission de l'Eglise dans une société
technicienne qu'est la dichotomie entre l'Eglise et le monde. De même
que la technique transcende les frontières, de même la parole
de Dieu transcende toutes les frontières posées par les hommes
entre eux. L'Eglise et le monde ne sont certes pas identiques mais superposables.
L'Eglise est d'autant plus l'avenir du monde qu'elle lui est totalement
imbriquée. A la manière de Jérusalem, mot pluriel
double : il y a la Jérusalem que l'on voit aujourd'hui, et il y
a la Jérusalem promise qu'on discerne dès aujourd'hui sous
la première. Telle est la mission de l'Eglise que de révéler
sous la technique la promesse d'une relation directe tant avec Dieu qu'avec
mon prochain. De soutenir « Finding God on the web », en quelque
sorte.
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Sur cette triple base de la mission de l'Eglise - une parole unique, le
discernement des besoins, une relation directe -, il convient de suggérer
quelques pistes missionnaires. Nous en avons retenu trois principales qui
sont autant de portes à ouvrir franchement car seule l'Eglise les
connaît. En premier lieu, aussi surprenant qu'elle soit, la première
piste missionnaire est l'affirmation de la primauté de la théologie.
Dire Dieu doit gouverner toute notre Eglise en même temps qu'être
l'affaire de tous les membres de l'Eglise. Cette affirmation peut sembler
paradoxale tant elle irait de soi si malheureusement la théologie
n'avait déserté l'Eglise autant que la conscience des chrétiens.
Il est vrai que la théologie pose problème et fait obstacle
à la vie de foi dont elle pourtant constitutive. Dire Dieu est malaisé
parce que, bibliquement, c'est l'affaire des chrétiens, l'effort
demandé par le Dieu-parole de s'approprier cette parole aux fins
d'incarnation par ceux qui confessent son nom. Cette théologie ne
peut se ramener à la simple itération de formules ou de doctrines
théologiques passées, ou de rites et pratiques spirituelles,
ou d'organisation de l'Eglise. Il faut autre chose, du neuf, lequel passe
par l'appropriation de cette parole divine par chaque fidèle et
chaque infidèle, l'herméneutique de la parole, sa confrontation
avec un monde et des hommes qui, par définition, « ne la reçoivent
point », mais un monde et des hommes qui constituent son milieu de
vie sans lequel elle dépérit vite. Faire de la théologie
est une tâche ardue, délicate, exigeante, aux résultats
surprenants et aux échos souvent décevants. On comprend pourquoi
l'Eglise se complaît mieux dans le social, la politique, le tiers-mondisme,
l'humanitaire, cédant de surcroît pour sa liturgie et son
culte à la facilité et à la médiocrité
plutôt que d'élever le débat. Paraphraser l'évangile
ou le dévaluer en morale est pratique courante et facile. Mais il
est plus difficile de dire Dieu avec des mots et des concepts neufs, compréhensibles
par tous, ouvrant une perspective nouvelle de l'histoire et de l'avenir,
fortifiant d'espérance ceux qui désespérent, d'amour
ceux qui sont blessés, d'intelligence ceux qui s'interrogent, de
foi ceux qui cherchent. Propos significatif, lorsqu'on parle de théologie
dans l'Eglise, immédiatement de bons esprits rétorquent qu'il
s'agit d'une catégorie pour initiés, intellectuels, et d'une
chose trop élitiste pour être abordé par le peuple
de l'Eglise. Une telle opinion, devenue lieu commun dans l'Eglise, se méprend
gravement sur la théologie en oubliant que la parole explique la
parole et crée la parole. Outre la méprise sur la théologie,
ces gens oublient que dans l'Eglise il n'y a pas de pourceaux et que tout
est l'affaire de tous, y compris la théologie, y compris dire Dieu
avec ses mots, sa compréhension de la Bible et de la foi et du monde.
Le travail théologique consiste précisément à
annoncer la parole selon la capacité du public de l'entendre (Mc
4,33). De ce point de vue, le protestantisme actuel n'a plus rien à
voir avec le protestantisme de la Réforme. Il en est aux antipodes.
Alors qu'il persiste à proclamer que la Bible est la seule autorité
pour le chrétien, la seule source de sa foi, son seul critère
pour vivre cette foi, son seul juge de sa vie de croyant, combien de protestants
lisent leur Bible quotidiennement, la méditent avec force, prennent
le temps de lire quelques oeuvres de théologie ? La réponse
est encore plus cruelle et décevante si on demande combien lisent
leur Bible en famille, pratique pourtant particularité du protestantisme.
A l'origine, les Ecoles du Dimanche furent créées pour fournir
une éducation religieuse gratuite aux enfants non protestants du
quartier ou de la ville, les familles protestantes assurant elles-mêmes
l'éducation religieuse de leur progéniture. Aujourd'hui,
tout pasteur s'estime béni de recevoir à l'Ecole du Dimanche
la moitié des enfants protestants de son fichier. Quant aux autres...
Cependant, faire de la théologie ne se réduit pas à
lire la Bible. Soutenir la primauté de la théologie dans
l'Eglise, c'est soutenir que toute la vie de l'Eglise et des chrétiens
doit être centrée sur cette unique préoccupation :
dire Dieu, sous des formes forcément originales, diverses, innovantes,
aussi diverses que les manières de vivre la foi sont autant de révélateurs
des talents et de la diversité humains. Primauté qui passe
par le courage de dire et non le défaussement de ne pas dire en
faisant croire que notre seule attitude ou présence suffisent à
dire Dieu. Il est insuffisant et même erroné de soutenir que
la seule « atmosphère » générée
dans une institution chrétienne, singulièrement protestante
par la présence ou le dévouement de quelques chrétiens,
ou la référence à un passé et une origine chrétiens,
suffit à dire Dieu. Il faut un pas de plus, l'explicitation, le
pas qui fait que la parole originant notre foi transforme aussi la parole
publique des autres. La multiplication des pains et des poissons n'est-elle
pas un enseignement pour la foule, une forme de prédication qui
ne cache pas la source - involontaire - de cet intérêt qui
lui est porté par les disciples ? Cette foule eut la chance de voir
Jésus ordonner aux disciples de s'occuper d'elle et bénir
la rareté des pains et des poissons pour la commuer en abondance
et rassasier les présents. Combien d'hommes et de femmes aimeraient
savoir d'où vient la sollicitude dont leur témoignent associations
caritatives et diaconies d'Eglise ! Mais ceux qui les servent ont perdu
jusqu'au goût de dire Dieu parce que leurs pasteurs et l'Eglise ne
font plus de théologie. Comment les autres pourraient-ils se tourner
vers une institution et des hommes qui n'assument pas leur vocation, et
s'intéresser à une parole qu'ils ne leur aient pas donnée
d'entendre ? En renonçant à parler, à prononcer cette
spécifique, leur propre parole perd son crédit. Deux écueils
doivent cependant être éviter. Le premier est le prosélytisme.
L'affichage de versets bibliques ou la confusion des esprits ou la récitation
de chapelets de versets bibliques n'ont jamais permis de faire de la théologie,
laquelle s'accomode mal de la propagande comme de l'abstention fuyante
ou du silence têtu. Parole de Dieu et parole d'hommes sont réversibles
comme la multiplication, de sorte que l'une comme l'autre ne sauraient
être l'apanage de qui que ce soit, surtout pas de Dieu ou de l'Eglise.
Dieu parle-t-il plus hébreu que français ? Il parle, et cela
suffit à tout changer. L'important est moins le fait de la parole
de Dieu - encore qu'en elle-même elle soit événement
et bouleversement - que son contenu, qu'il faut interpréter. Peu
importe que Dieu parle hébreu, l'important est que je le comprenne
en français. Peu importe que le serpent de la Genèse ait
réellement parlé comme parle un homme, l'important est ce
qu'il a dit et qu'un homme et une femme l'aient entendu. L'important est
notre capacité à saisir le contenu de la parole de Dieu et,
partant, à penser notre foi. Telle est la théologie. L'important
est d'intégrer cet imprévu dans une vie dont le cours ne
saurait plus être identique puisqu'une bonne nouvelle l'a transformée
comme elle a transformé la vie d'hommes anonymes ou connus. La parole
de Dieu commue la vie de l'homme du récit au scénario (Vahanian),
de ce qui est écrit à ce qui est à écrire et
à inventer. Telle est la raison d'être de la primauté
de la théologie. Cette primauté n'a rien à voir avec
ce passé glorieux où la théologie était la
reine des sciences, le sommet de l'édifice intellectuel et culturel
de notre société, le point cardinal, la référence
suprême en fonction de laquelle tout était gouverné
et orienté. La théologie a été détrônée,
vive la théologie ! Car le drame n'est pas la perte de statut à
vrai dire encombrant et injustifié mais la désertion de la
théologie de la vie intellectuelle et culturelle de notre société.
Elle vient au mieux comme une potiche dont la seule présence vaut
caution et légitimité de ce qui se fait et se pense sans
elle, au pire comme un cheveu sur la soupe, en trop, inutile, pas même
embarrassante. Tout le travail théologique consiste à réinvestir
ces champs abandonnés non pour reconquérir un statut anachronique
mais pour orienter différemment l'histoire par une parole plus eschatologique
que sotériologique. En d'autres termes, la théologie apporte
aux acteurs de l'histoire un autre regard sur celle-ci, apurée des
filtres des pesanteurs du passé et de l'angoisse du lendemain, un
regard toujours renouvelé. Faire de la théologie c'est l'effort
de chausser les lunettes de Dieu et de regarder le monde avec ses yeux
bien plus qu'avec les nôtres, c'est parler avec les mots des hommes
pour incarner Dieu. Que sont les livres bibliques sinon un recueil de paroles
d'hommes devenues paroles de Dieu ? Si la théologie n'est plus première
au sens défini plus haut, la parole que l'on prétend servir,
celle de Dieu, est mort-née. Raison de plus pour réconcilier
la théologie avec l'Eglise bien plus qu'avec le monde. S'ouvre devant
nous la deuxième piste missionnaire, que l'on définira comme
la communion. Le mot et le concept ne sont point nouveaux, mais son contenu
doit être revu. La communion fait tout de suite penser à la
sainte cène, ce dernier repas du Christ, à l'un des deux
sacrements reconnus par les Eglises protestantes, à une pratique
devenue très formelle, traditionnelle, sujette à discussion
car si le méreau a disparu l'universalité de la communion
et son libre accès posent encore question à certains. De
surcroît, elle n'a jamais aussi mal porté son nom quand elle
constitue un obstacle à la participation de tous à ce qui
est jugé le coeur de la vie spirituelle de l'Eglise. On se demande
ce que vient faire une discipline qui exclut de la communion soit par l'âge
(enfants), soit par statut matrimonial (divorcés ou remariés),
soit par foi (ceux qui ne confessent pas Jésus-Christ), soit par
appartenance ecclésiale (protestants pour l'eucharistie). La communion,
comme catégorie théologique et vertu théologale, est
plus qu'un rite, fut-il mystère. La communion est la particularité
du mode de vie du chrétien et d'existence de l'Eglise. Toute activité
chrétienne n'a de sens que si elle est prétexte à
la communion. A bien y réfléchir, tout ce que fait le chrétien,
ses engagements comme ses propos, tout ce que fait l'Eglise, ses engagements
comme ses déclarations, ne peuvent pas viser à disjoindre
des hommes mais à les unir autour du même Dieu en Jésus-Christ,
non par la force mais par l'entendement d'une parole autre. Les techniques
de communication et d'information actuelles induisent une autre mode de
relation et d'autorité dans notre société. La hiérarchie
disparaît au profit du réseau, c'est-à-dire d'une disposition
des relations où nul n'est supérieur à l'autre par
fonction mais où chacun est sollicité par les autres pour
sa compétence. Une conception sacrale et quasi religieuse du pouvoir
et des relations humaines s'efface dès aujourd'hui au profit d'une
conception fondée sur le choix intuiti personae, version moderne
de la sanctification. Au lieu d'un statut, l'individu est reconnu dans
un réseau par ses compétences, sa maîtrise de la technique,
son désir d'enrichissement mutuel, sa volonté de profiter
d'un langage dont la forme surprend comme a pu surprendre l'imprimerie,
parce qu'elle oblige à reformuler en termes neufs la parole dont
on est porteur. On peut lire et relire les écrits des Réformateurs,
on y trouve nulle trace d'une méfiance envers cette technique de
l'imprimerie. Aucun n'a pensé que cette technique mettrait fin au
règne de la parole alors même que la tradition orale était
le mode dominant de la parole et de sa transmission, et l'écriture
réservée à une minorité. Dans un réseau,
chacun est à égale distance de l'autre, ni le temps ni la
distance ni l'âge ni le sexe ni le passé ni la confession
ou non-confession ne peuvent altérer cette égalité.
L'Eglise n'est-elle pas d'abord le réseau de ceux qui savent que
tout homme est à égale distance de Dieu ? L'Eglise n'est-elle
pas la communauté des sanctifiés, de ceux qui, appelés
autant qu'envoyés, choisis malgré eux mais pour eux, communient
non à un corps mystique si ce n'est mystérieux mais à
une parole sans laquelle l'être n'est point humain ? La communion
est à la théologie ce que le réseau est aux techniques
modernes d'organisation, d'information et de communication, l'indication
et la substance de cette vérité que tout homme est à
la fois centre et partenaire des autres par le langage autant que par l'amour
mais de telle sorte qu'il ne cesse de découvrir que le plus court
chemin de soi à soi passe par l'autre, un chemin qui a un nom :
Jésus. De même qu'il ne suffit pas de se connecter à
Internet pour se déclarer cybernaute, de même il ne suffit
pas d'être baptisé et de participer à l'Eglise pour
se déclarer chrétien. Je veux soulever un lièvre déplaisant
pour l'Eglise et les chrétiens : la fragilité de la qualité
de chrétien. C'est la troisième piste missionnaire de l'Eglise
dans notre monde. Comme un réflexe, la conjonction chrétien-mission
a pour résultante la mission, et tout le monde est satisfait, le
chrétien comme l'athée, l'envoyé comme l'autochtone,
le missionnaire comme le « missionné ». De fait, Jésus
envoie ses disciples partout, « dans toutes les villes et tous les
lieux », comme « des agneaux au milieu des loups ». L'idéal
du croisé affleure ici comme le suprême état de la
mission chrétienne, procurant quasiment une béatitude similaire
à celle supposée éprouvée par ceux qui nourrirent
la foule affamée. Méfiant ou lucide, Jésus prend soin
d'envoyer ses disciples « deux par deux ». Précaution
utile pour centrer la mission sur la parole, et procédé élégant
pour souligner qu'un seul homme ne suffit pas pour caractériser
le chrétien, mais qu'à partir de deux s'ébauche la
mission, surtout si elle est affaire de relation, d'interpellation, de
questionnement, de critique. Cette méfiance sourd lorsque, en dépit
de la confession de foi de Pierre, Jésus ordonne à ses disciples
« de ne dire à personne qu'il était le Christ »
(Mt 16,20). On ne peut mieux souligner la fragilité de la qualité
de chrétien lequel n'est missionnaire qu'à la condition sina
qua non de se remettre en cause avec d'autres dans le coeur de la foi qu'est
le langage pour la confesser et la vivre. Cette fragilité naît
d'une antinomie apparente et d'une impossibilité. L'apparente antinomie
éclate entre le croire et le douter. Pour la Bible, et singulièrement
pour l'homme de foi, surtout s'il croit fermement, le doute comme le croire
font partie de la foi comme l'avers et le revers d'une unique médaille.
Insécable sans mort de l'autre, et néanmoins contradictoire
et insatisfaisant. C'est la même bouche qui dans le même souffle
dit « Je crois » et « viens au secours de mon incrédulité
». Comment ne pas mettre en parallèle ces écrits contemporains
qui d'un côté font référence à un Réel
Ultime, un Etre supérieur, une Transcendance, pour nommer Dieu sans
le confesser, et d'un autre côté en sont les contempteurs
! L'impossibilité est pour l'homme de tenir soit l'un comme l'autre,
la théologie et l'éthique, le croire et le douter, le dire
et le faire, soit l'un ou l'autre, l'athéisme ou la croyance, le
questionnement ou la proclamation. L'Eglise a pour mission de vivre en
son sein cette dialectique, et sa mission ne peut être que plurivoque
et jamais acquise. La sécularisation a ainsi balayé le rêve
d'une société chrétienne. Pis, figée sur une
conception non théologique de la mission, l'Eglise n'a pas saisi
la chance historique que lui offrait la sécularisation : une véritable
Réforme, un recentrage sur sa vocation dans des conditions fort
proches des conditions historiques d'émergence de l'Evangile. Au
fond, l'Eglise est d'autant plus missionnaire qu'elle s'affranchit - en
tant qu'institution sociale - des pesanteurs propres à toute institution,
et qu'elle renonce à croire que son seul titre vaut passeport et
certificat authentiques pour le monde. Le chrétien est d'autant
plus missionnaire qu'il ne se croit pas chrétien. L'Eglise et les
chrétiens entrevoient la fidélité à leurs vocations
missionnaires lorsqu'ils n'omettent jamais de se souvenir que « il
n'y a jamais eu, il n'y a pas, il n'y aura pas d'autre chrétien
que le Christ » (Kierkegaard). Sylvain Dujancourt, document SFT.
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