Adam et Prométhée :
la question des techniques de communications aujourd’huiRoland Kauffmann
La société de l’écran
La tâche de la théologie : rechercher l’universel
Le problème de la théologie : sanctifier la technique comme elle a sanctifié la nature
Conclusion : la spécificité du ProtestantismeCommunication au colloque "Les nouvelles technologies de communication, chances et défis pour l'Église "
Séminaire protestant de Strasbourg
22 et 23 mars 2001
organisé par la faculté de théologie protestante de Strasbourg, les Églises réformées et luthériennes d'Alsace-Moselle et le chapitre Saint-Thomas
La société de l’écranAdam et Prométhée :
la question des techniques de communications aujourd’hui
La tâche de la théologie : rechercher l’universel
Qu’ils soient petits ou grands, à coins carrés ou plats, à cristaux liquides ou à plasma, noirs ou total, digitaux ou retroéclairés, nous vivons dans une société d’écrans. Télévision, cinéma, ordinateur, téléphone portable, Internet, Palm Pilot, e-book, autant de lucarnes ouvertes sur le monde. Qui nous le donnent à voir de manière chaque fois différente. À la société de consommation, à la société du spectacle, à la société des loisirs, à la société de l’information même, succède la société de l’écran.Car l’écran sert à tout justement, il est à la fois support d’information et de loisir. Il est indispensable à la consommation comme support de publicité et le spectacle du monde ne se donne à voir qu’à travers lui. Il est à la croisée des tendances lourdes de nos sociétés modernes. Bien sûr qu’il faut faire des différences entre les écrans. Par exemple, entre ceux qui reçoivent une image projetée comme l’écran de cinéma, ou qui s’effacent au profit de l’image comme la télévision. Entre ceux qui sont strictement utilitaires comme les consoles de commandes des machines numériques et ceux qui traduisent des données comme l’écran d’ordinateur. Mais ils ont en commun d’être omniprésents et il y a fort à parier qu’il en sera de même dans les prochaines années. Même le livre a trouvé aujourd’hui son support écran. L’e-book n’est autre qu’un livre sous forme d’écran. Si ce n’est plus un livre au sens propre d’objet imprimé, c’est toujours un écran.
Support de l’art comme de l’information, l’écran est devenu le principal moyen de communication. Même le téléphone dans sa version portable reçoit les messages ou se connecte à Internet via l’écran. Grâce aux webcams, les interlocuteurs se voient. Grâce à Internet on communique avec le monde entier, par l’écran, on découvre tout, la réalité comme l’imaginaire, le vrai comme le faux… C’est en tant que phénomène social en même temps que technique que la communication par écran interposé est en train de façonner notre société. Et c’est en cela que le phénomène concerne le champ théologique. Dans la mesure où la théologie se veut être, dans son principe, communication d’un message. Tout ce qui conditionne la communication humaine en général la concerne car devient condition de sa propre communication. Si le fond d’un message ne change pas forcément en fonction de sa forme, sa réception par contre est fortement dépendante des conditions de transmission.
Aussi convaincant soit-il, un message, qu’il soit anodin ou métaphysique ne peut être reçu si il y a trop de brouillage. La manière de communiquer influe sur ce que l'on retient du message. Et nous pensons également que la manière de communiquer influe sur ce qui est communiqué. La forme influe sur le fond et il peut y avoir des incompatibilités entre la forme et le fond. Par exemple, on ne peut prétendre transmettre un message concernant la responsabilité individuelle en faisant appel à des techniques de manipulation à moins de s’en servir comme d’un contre-exemple. En ce qui concerne la communication théologique, il en est de même. La manière de communiquer en dit parfois plus long sur le contenu du message que ce qui peut effectivement en être dit. Si la théologie prétend parler de vérité par exemple, elle ne peut employer le mensonge, cela semble évident.
Il s’agit là de faire la différence entre le moyen technique de communication employé et la technique de communication. Le moyen technique, ce sera Internet ou le téléphone, ou la presse. La technique de communication, ce sera la manière d’utiliser ce moyen. Par exemple, se sert-on d’Internet pour donner au plus grand nombre des éléments de réflexion permettant une décision existentielle ou s’en sert-on pour présenter des arguments visant à l’adhésion de l’individu à des doctrines particulières? Fait-on d’Internet une vitrine des fonctionnements institutionnels ou une interpellation personnaliste ? En vérité, tout dépend, non pas du moyen que l'on utilise mais de l’a-priori du communicant par rapport à la réalité. « Dis-moi comment tu communiques et je te dirais qui tu es », la manière de communiquer en dit plus long sur celui qui communique que sur la réalité qu’elle est censée représenter. C’est pourquoi tout acte de communication peut être un objet d’analyse, un reflet de celui qui communique. Un site Internet ecclésial est ainsi bien plus un miroir de l’Église qui le met en place que de l’Évangile.
Dans le champ extrêmement vaste de la communication, il faut bien sûr avoir constamment à l’esprit les théories de la communication. Et se souvenir qu’une réflexion sur l’éthique de la communication doit tenir compte du contexte général de la communication médiatique. Nous nous situons avec Internet dans le champ des média, en tant qu’Internet est un média. Au même titre que la presse, la radio ou la télévision. Internet est un élément parmi d’autres de ce que nous avons appelé la « société des écrans ». C’est un écran qui, dans la diversité des types d’écrans et de communication, est à notre sens typique du phénomène de la communication moderne. Par écran interposé.
Le problème de la théologie : sanctifier la technique comme elle a sanctifié la nature
Les apparences font partie de la réalité tout comme l’éphémère fait partie du temps et que l’écorce fait partie de l’arbre. C’est pourquoi d’un point de vue méthodologique, il est nécessaire de toujours réfléchir à la fois sur la situation présente et ses perspectives. Et en même temps sur la permanence. Il faut à la fois connaître le phénomène actuel avec ses développements techniques et sociologiques et s’interroger sur ce qui est de l’ordre de l’universel. L’homme de tous les temps, de toutes les géographies, de toutes les cultures. L’homme dans son universalité.
Les techniques de communications ne sont pas seulement un aspect de notre culture occidentale n’ayant qu’une intention hégémonique et hostile contre les autres cultures particulières. Il s’agit là d’un aspect de la culture universelle.Il faut reconnaître cependant que la question est obscurcie par des considérations économiques et politiques. Trop souvent l’Internet est présenté comme un élément de la « fracture numérique » entre pays riches et pauvres. Ou encore comme un élément de la mondialisation qui reviendrait à une hégémonie culturelle. L’idéal américain devenant le modèle mondial auquel il serait légitime d’opposer les « exceptions culturelles ». Il est alors paradoxal de constater que la crainte de l’uniformisation culturelle conduit aux revendications de spécificités culturelles allant même jusqu’à contester l’universalité.
Intégrismes et nationalismes fleurissent étrangement dans le Village Global. S’appuyant sur les caractéristiques locales, ils cherchent toujours à réenracinner l’homme dans sa terre, dans son sang. L’Internet devient alors le prétexte, le danger, justifiant de tels raidissements. Et pourtant une telle évolution, la contestation de l’universalité, est antérieure et extérieure au phénomène technicien. Dans le domaine philosophique par exemple, le modèle Kantien de l’universalité de la morale, base de notre modernité, est contesté au nom des déterminations culturelles de la raison . La raison n’étant plus universelle, la morale ne peut plus l’être non plus. De même que les impératifs catégoriques qui sont relativisés en raison des contextes particuliers. L’humanité redevient alors un ensemble hétéroclite. Ce n’est pas tant la technique qui menace l’universel que celui-ci ne l’est déjà par les communautarismes de toutes sortes. Bien au contraire, les techniques modernes de communication doivent permettre de découvrir ce qui est de l’homme en tout homme. Pour communiquer, il faut toujours, dans le même souffle, se reconnaître différent et semblable, il y faut une distance et une proximité.
Pour rechercher l’universel, il est nécessaire de mettre le phénomène de la communication en perspective sur le plan historique, philosophique et théologique. Ne pas céder aux effets de modes qui, d’un enthousiasme trop facile à un pessimisme alarmiste, revient à faire de notre théologie une idéologie. Car alors, même la théologie peut devenir partie intégrante de ce que nous appelons le « discours d’accompagnement idéologique » d’Internet. C’est-à-dire l’ensemble du dispositif visant à assurer le développement d’Internet, y voyant la solution de tous les problèmes et la clé du bonheur. Que l'on soit « pour » ou « contre » Internet n’a aucun intérêt, d’autant que l’une et l’autre position font partie du même dispositif de justification de la technique.
Ce qui est autrement intéressant est de s’interroger sur ce qui a fait de la technique ce qu’elle est aujourd’hui. Et ce par une réflexion historique. Il faut relire notre histoire juive, grecque et d’Église pour comprendre ce que nous avons fait de la technique. De même nos langages ont évolué. Pas uniquement les langues qui peuvent mourir mais aussi les représentations du monde. Les représentations mythologiques qui nous semblent aujourd’hui fabuleuses ont d’abord été un moyen de communication particulier de l’universel humain. Quoi de plus humain que de donner forme humaine aux dieux ? Quoi de plus humain que la piété qui s’exprime finalement partout et toujours de la même manière ? Par les mêmes prières mais adressées à chaque fois à un dieu différent ! Les mythes grecs, égyptiens, mésopotamiens, juifs et chrétiens, disent d’une manière particulière ce qui est universel.
Ces questions de la relation mythologique et de la confrontation entre la réalité et le discours que l'on tient sur elle, nous renvoient à la question de la vérité. Existe-t-il une vérité qui le soit partout et toujours ? Qui en chaque homme concerne tout l’homme ? Le philosophe grec Héraclite, au 5e siècle avant notre ère, est le premier à poser cette question dans des termes encore pertinents aujourd’hui. C’est de lui que vient notre conviction de la possibilité d’une parole qui soit universellement vraie. Indépendamment du contexte. Car il est le premier à se rendre compte que la réalité est partout identique : le feu brûle partout et toujours ! Il faut donc que le langage qui rend compte de la réalité lui corresponde.
Cette exigence se retrouve dans les travaux théologiques de Rudolf Bultmann, Paul Tillich et Gabriel Vahanian qui chacun à sa manière s’interrogent sur l’articulation du mythe et du symbole, de la réalité et du langage. Car si il n’est d’homme que de langage, Dieu lui-même s’incarne dans la Parole. Religion de la parole bien plus que du Livre, le christianisme ne peut garder sa pertinence aujourd’hui qu’à la condition d’atteindre à l’universel de l’homme. Pour être prophétie du Royaume de Dieu, la parole du Christianisme doit concerner tout l’homme en chaque homme. À la fois l’universel et le spécifique, l’identique et le particulier.
«Or dans les premiers temps, avec des yeux pour voir, ils ne savaient pas voir; avec des oreilles pour écouter, ils n’entendaient pas: semblables aux formes des songes, tout au long de leur existence, ils noyaient tout dans le désordre du hasard. Ils ne savaient point élever les maisons dans la lumière du jour: ils ignoraient les briques et ce savant tissu qui les assemble, ils ignoraient le travail du bois; comme les fourmis inlassables ils vivaient sous la terre, au tréfonds des cavernes où la lumière n’entre jamais. Pour eux nul signe sûr ni de l’hiver ni du printemps fleuri, ni de l’été futile: en toutes choses, ils agissaient sans rien connaître ! Alors je leur ai montré l’art difficile d’observer le lever et le coucher des astres. Puis je leur enseignai la science des Nombres, reine de tout savoir, et celle aussi des lettres assemblées grâce à laquelle rien ne se perd, laborieuse Mémoire qui enfanta les Muses».Conclusion : la spécificité du ProtestantismeProméthéeL’on s’accorde à reconnaître en Prométhée celui qui donna la technique aux hommes. Leur donnant le feu, ils les rendit finalement semblables aux dieux. Mais de ce mythe, les significations divergent: dans la tradition d’Hésiode, Prométhée est un voleur qui n’aurait jamais dû tromper le bon Zeus, la punition que celui-ci inflige aux hommes est exemplaire et juste , ils auraient du se contenter de ce que Zeus leur donnait. Dans la tradition d’Eschyle, c’est Zeus qui est un tyran et l’œuvre de Prométhée est bonne. Véritable philanthrope, il n’a agi que par bonté et amour pour les hommes. Il hait les dieux et veut illuminer la vie des hommes.Cette différence d’interprétation du mythe est significative. En premier lieu du fait qu’un mythe est toujours un discours interprétatif d’une réalité, un moyen de compréhension et de valorisation du monde. La réalité dans le cas présent, c’est l’existence de la technique et de la science. Cette réalité est un fait incontestable et incontesté mais quelle en est la signification ? Voilà ce que le mythe va expliquer. En second lieu, cette différence est significative parce qu’elle pose la question même de la technique. Pour Hésiode, l’ordre naturel, celui dont procèdent les hommes, n’était peut-être pas très favorable aux hommes mais du moins chacun était à sa place. Pour Eschyle, l’humanité était dans la plus profonde misère et il était normal que Prométhée s’en préoccupe puisque c’est lui qui crée le premier homme et non pas Zeus comme pour Hésiode. Ce qui est intéressant, c’est que cette misère vient de l’ignorance. Chez Hésiode, Prométhée ne fait que donner le feu tandis que pour Eschyle, l’essentiel du don consiste dans les trois disciplines intellectuelles fondamentales : l’astronomie, les mathématiques et la grammaire.
La première permet l’orientation dans l’espace et la mesure du temps qui passe.
La seconde est « reine de tout savoir ». C’est déjà poser comme à-priori que le monde, que l'on peut définir comme étant « ce qui est à connaître » (l’homme en fait donc partie intégrante) peut être connu par le calcul. Plus que l’algèbre, la science des nombres est la mère de toutes les sciences. On peut dire que c’est une méthode que Prométhée donne à l’homme, une méthode fondée sur la démonstration des hypothèses, le principe même de toute science. Mais à quoi servirait cette connaissance si on ne pouvait la communiquer ? Si elle ne peut être transmise?
C’est pourquoi Prométhée donne également la grammaire, première technique de communication de l’humanité, qu’il définit d’ailleurs comme étant avant tout une mémoire !Remarquons avant tout que la question de la technique dans notre imaginaire occidental va être marqué par cette ambiguïté prométhéenne . À laquelle s’ajoute le récit biblique qui lui aussi informe notre conception de la technique. La chute d’Adam et Eve se produit au pied de l’arbre de la connaissance. Une grande part de la tradition chrétienne aura donc un jugement négatif de la connaissance. Il ne faudrait rien connaître, ne pas chercher à comprendre le secret de Dieu. Littéralement il ne faut pas vouloir « être comme lui ». La connaissance peut alors être comprise comme la démesure de l’homme, l’hybris, l’orgueil de l’homme qui entre en compétition avec Dieu. C’est à l’aune de Prométhée que l'on juge Adam.
Mais c’est oublier que dans le récit biblique, à l’inverse du récit grec, ce n’est pas la science qui est en jeu dans l’acte de connaissance. Le fruit défendu ne concerne pas la science mais l’éthique. C’est de bien et de mal qu’il est question au cœur du jardin et pas du tout de savoir si il est légitime pour l’homme de vouloir connaître les secrets de la nature. Au contraire, cette connaissance scientifique et technique est déjà incluse dans la vocation de l’homme à gérer le jardin. Adam qui nomme toutes les espèces de la création, qui est responsable du jardin, qui doit le « cultiver » et le « garder », dispose de toute la connaissance qui lui est nécessaire. Celle que nous appelons aujourd’hui science et technique mais que le récit appelle « tous les arbres du jardin ». Il n’y a qu’une connaissance qui lui soit interdite, celle qui lui permettrait de décider ce qui est bien ou mal.
La chute d’Adam et Ève n’a rien à voir avec une quelconque hybris scientifique ou technologique, c’est une question d’éthique.
Et pourtant la science, au sens prométhéen, mettra du temps à conquérir sa légitimité dans le monde chrétien. La technique et la science poseront toujours un problème au christianisme. Alors que pour les grecs, ils avaient été volés, certes, mais il devenait légitime de s’en servir puisqu’il y avait eu sanction. Mais pour les chrétiens, la proximité d’Adam et de Prométhée a conditionné toute l’histoire des rapports entre l’Église et la technique. Dans les deux récits, le juif et le grec, il est question d’acquisition de connaissance. Dans les deux cas, cette acquisition se fait de manière illégitime par une transgression. Et dans les deux cas, le coupable est puni et avec lui toute l’humanité. L’exil pour Adam, le rocher pour Prométhée et la punition est éternelle pour l’un comme pour l’autre.
L’intérêt du récit biblique réside cependant dans ses différences d’avec le récit grec : dans le fait que la connaissance n’a pas le même objet dans les deux cas. Pour le récit juif, les sciences et les techniques sont déconnectées de la question éthique, elles font partie du projet de Dieu. Pour le récit grec, l’homme n’a pas vocation à la connaissance scientifique et technique. Celle-ci ne peut être que conquise, usurpée. Encore une fois, pour Eschyle, comme pour nous, cette usurpation n’est que justice alors que pour Hésiode, c’est l’injustice primordiale. Ce qui complique la tâche de l’Église pour une compréhension saine de la technique, c’est l’attribution de l’origine de la technique (de l’outillage) à Toubal – Caïn, de la postérité de Caïn et donc liée à la violence, tout comme d’ailleurs la ville et la musique. Elle est donc postérieure à la chute.
Devenue nécessaire à cause de la malédiction de la terre. Adam n’avait pas besoin d’outils puisque la terre lui donnait tout sans effort. Mais surtout ce qui va déterminer les rapports entre Église et technique, c’est l’assimilation des deux récits. Prométhée constitue le fond d’interprétation du récit biblique. Et aujourd’hui encore, la technique, que ce soit pour la théologie ou les médias, est associée à l’hybris prométhéenne et confondue avec une question morale, la technique est-elle bonne ou mauvaise ?
Et pourtant cette question n’a pas lieu d’être pour le récit biblique. Il n’y a pour lui aucune valorisation ou dévalorisation de la technique, elle n’est jamais qu’instrumentale et se réduit à sa nécessité. Même le récit de Babel ne parle pas de la technique mais de ce qui conditionne son usage, la volonté de puissance.
Héritière de Jérusalem et d’Athènes, la théologie chrétienne occidentale a toujours opéré une synthèse entre l’une et l’autre. Et si aujourd’hui, la technique pose une question éthique, c’est bien en raison de cette synthèse. Il nous faut tenir compte du fait que l’Église a toujours moralisé la technique et la science. Il faut faire la différence entre la « Raison » d’une part, et « Science et Technique » d’autre part. La première a été acceptée comme principe directeur de la théologie et de la foi à partir de Saint-Thomas. Quand l’Église adopte le thomisme, le conflit entre la foi fondée sur l’absurde (Tertullien ) et la foi fondée sur la raison (Saint-Augustin ) est résolu. L’Église adopte le principe de la foi raisonnable, conforme à la raison. Mais le problème de la science et de la technique est plus difficile. Bien que raisonnable, et peut-être parce que raisonnable, l’Église ne sait que faire de la science. Ou plutôt elle ne peut que chercher à la soumettre en la sacralisant, c’est-à-dire en la rendant conforme à son propre principe. Sacraliser la technique et la science s’obtient en leur conférant une telle charge morale qu’elles en deviennent indiscutables. La spiritualisation du travail, qui rend l’homme collaborateur de l’œuvre de création de Dieu et l’absolutisation de la science comme étant quasiment révélée sont deux autres aspects de cette sacralisation. L’Église ne s’est jamais opposée à la science ou à la technique, bien au contraire. Puisque ce sont des réalités humaines, indissociables de l’activité des hommes. Que l’homme cesse d’être technicien ou scientifique et il meurt. Le conflit de Galilée est à ce titre exemplaire car ce n’est pas la révélation biblique qu’il met en cause mais l’astronomie de Ptolémée et tout le système Aristotélicien. Il met en doute la vérité non de la bible mais de la science sacralisée, tenue pour évidente.
C’est là que se trouve sans doute une des innovations de la Réforme, au moins autant que l’usage de l’imprimerie. La Réforme est avant tout une désacralisation de la science et de la technique qui sont dépouillées de tout sens moral et ramenés à leur simple ustensilité. À partir de là, plus aucune science ou technique ne peut prétendre à la vérité. Celle-ci ne dépendait que de l’autorité de l’Église qui validait le concept scientifique. Le champ est alors ouvert pour la remise en cause de la science par la science elle-même, c’est-à-dire le développement de la science expérimentale au sens moderne. Relativisées par la vision religieuse du monde qu’avaient les Réformateurs, adeptes d’une lecture littérale de la bible, la science et la technique obtenaient enfin leur autonomie. Ce n’est pas un hasard si la Révolution Industrielle ou le Capitalisme naissent dans les pays protestants. Le principe protestant est une principe de désacralisation et c’est cette désacralisation qui permet l’autonomie de la science et de la technique. Ce qui dans une autre contexte paraîtra être une « profanation » sera compris dans les sociétés protestantes comme une « sanctification », une sécularisation.
Prométhée donne le feu à l’homme (la technique), l’astronomie (la mesure du temps et de l’espace), la science des Nombres (le savoir) et la science des lettres assemblées (la mémoire). C’est ce quatrième don qui constitue l’objet de notre thèse. En effet, à quoi servirait-il d’atteindre le savoir si il devait demeurer intransmissible ? Le rôle de la mémoire est d’informer les Muses qui à leur tour inspireront les hommes de l’art, c’est-à-dire de la technique et de la science. C’est de communication qu’il est question au sens de transmission du savoir, de mise en forme de ce savoir. La communication est vieille comme le monde, en tout cas comme le don de Prométhée… Aux hommes qui « agissaient sans rien connaître », elle permet d’agir en connaissant, elle informe l’action. Depuis Prométhée, nous pouvons agir en connaissance de cause.
Adam quant à lui connaît le bien et le mal. À l’homme technicien, prométhéen, doit répondre l’homme éthicien, adamique. Ce dernier étant la conscience du premier. L’un ne peut aller sans l’autre, ils ont besoin l’un de l’autre. L’éthique est indissociable de la connaissance. Tant que l'on peut arguer de l’ignorance pour justifier ses erreurs, il n’y a pas d’éthique. Mais dès l’instant où on est informé des conséquences de ses actes, de leurs causes ou de leur raison d’être, la responsabilité apparaît. Et l’éthique devient impérative.
Rappelons ce que j’appelle sanctification :
- démythologiser la technique
- laïciser l’univers Internet
- respecter impérativement l’altérité de l’usager
« L’avenir d’Internet est entre vos mains » comme l’affirme une publicité récente (Club Internet, mars 01). Tout montre qu’en raison des enjeux économiques et politiques, l’Internet de demain ressemblera plus au monde médiatique actuel qu’aux utopies libertaires des débuts. L’Internet sera pour tous ce qu’est aujourd’hui la télévision, une évidence partagée ! Qui plus est Internet fonctionnera demain comme la télévision et les médias en général aujourd’hui. Simplement, les supports seront multipliés, de l’ordinateur le réseau va migrer vers le téléviseur, le téléphone portable, le Palm Pilot et les équipements électro-ménagers . Internet intègre tous les aspects de notre vie quotidienne.Cela étant, il faut néanmoins s’affranchir des considérations sur la nécessaire adaptation de l’Église au nouveau média. Bien sûr qu’il faut que les Églises soient présentes sur le réseau, qu’elles l’utilisent comme elles ont su le faire avec la radio, la presse et la télévision. L’essentiel n’est pourtant pas là. Ce que j’appelle « sanctification » correspond à ce que dans le champ philosophique on appelle « critique » et dans le champ sociologique « laïcisation » .
Au sein de la tradition chrétienne, le protestantisme s’est toujours défini comme une attitude plus que comme un corps de doctrine. Il s’agit de toujours prendre une distance critique et désacralisante par rapport à tout ce qui prétend à l’objectivité et à l’évidence. Et la Technique en général, et les Nouvelles techniques d’information et de communication en particulier ne dérogent pas à cette règle. Il nous faut les soumettre à la réflexion, rejoignant en cela ce que Tillich appelle « la fonction de l’esprit juif » : élever une protestation au nom de l’humain au sein même de la culture face à tout ce qu’elle peut comporter d’objectivation, d’aliénation, de l’homme. Si la foi n’est autre que « se rire des dieux du monde » , encore faut-il reconnaître quels sont ces dieux ! Et dans quelle mesure ils prétendent imposer leur religion, fut-elle technicienne ou scientifique. Ramener les techniques de communications à ce qu’elles sont, simples moyens devant permettre un usage, fait partie de la fonction désacralisante du principe protestant.
Mais cet aspect négatif de la sanctification s’accompagne d’un aspect positif. Il s’agit de se rendre compte que les conditions de pertinence de notre langage religieux spécifique ont changé. Prendre en compte les transformations du langage justement nous oblige à dégager l’essentiel du message chrétien et à s’interroger sur les moyens de sa communication. La valeur d’un objet est déterminée par son usage . Il en est de même de l’Internet, l’usage qu’en fera l’Église déterminera sa valeur pour elle. Si elle ne s’en sert qu’à des fins de propagandes et de manipulation mentale, elle perdra jusqu’à sa vocation. Si elle s’en sert, comme elle a su le faire avec le livre imprimé, pour une plus grande responsabilisation, un développement de l’humain, elle sera alors fidèle à cette exigence évangélique d’être « sel de la terre ». Autrement dit, l’usage que fait une Église d’Internet ne dépend pas de la technique mais de ce qui fait le cœur de cette Église, sa théologie.
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