
La communauté
Le royaume de Dieu
La parole - L'incarnation
La notion de péché
L'identité
L'hypertexte
Conclusion
"Au fur et à mesure que le monde rapetisse, l'homme se fait de plus en plus nomade" (1), cette intuition fondamentale de Gabriel VAHANIAN n'a rien perdu de son actualité, bien au contraire. Car c'est sans doute le fait majeur de notre époque que d'avoir ainsi procédé au rapetissement du monde. Par le moyen des médias d'information, la réalité s'est affranchie des limites géographiques et spatiales ainsi que des contraintes de temps et de délai. La prise de conscience que ce qui se produit à un endroit du globe concerne d'une certaine façon l'ensemble de l'humanité est quelque chose de fondamentalement nouveau; cette compréhension d'une réalité globale prend encore plus d'acuité avec ce qu'il est convenu d'appeler la "mondialisation": c'est à dire l'interdépendance économique et culturelle de toutes les sociétés humaines organisées, quelque soit leur spécificité et leurs caractéristiques propres.En même temps que rapetisse le monde et que l'on en découvre toute la diversité s'impose un seul et même modèle social. Ce paradoxe, qui remonte en fait aux grandes découvertes occidentales, s'est amplifié dans cette seconde moitié du siècle. Non que le modèle occidental aurait acquis une valeur intrinsèque plus importante mais du fait des moyens dont il s'est doté pour assurer son hégémonie mondiale. De cette multiplication de moyens médiatiques qui sous couvert de montrer la réalité d'une société la transforme en même temps, l'Internet est le dernier exemple, le plus performant en terme d'immédiateté et d'abstraction des distances et sans doute le plus efficace pour l'abolition des frontières culturelles.
C'est la raison pour laquelle il est vital pour la réflexion théologique de prendre en compte les transformations induites par l'irruption de ce nouveau média et de se demander si effectivement l'Internet peut être un nouvel espace religieux, et surtout de distinguer les réelles nouveautés de ce qui est simple reproduction d'une réalité existante.
Les nouvelles technologies de communication constituent un défi pour la théologie dans la mesure où pour la première fois les ordinateurs ont franchi la frontière qui sépare un simple outil automatique et un véritable moyen de communication sociale, politique, culturel et économique. L'influence de ce moyen de communication sur notre mode de pensée, notre compréhension du monde et des rapports entre les individus doivent faire l'objet d'une analyse théologique sérieuse sous peine de voir la théologie devenir complètement obsolète dans une société informatisée. Essayons de préciser quels sont les domaines les plus sérieusement remis en questions par l'Internet
La communauté
La première de ces remises en question concerne la notion de communauté. Peut-on dire que l'Internet constitue un nouveau réseau virtuel comparable d'une manière ou d'une autre au réseau que constitue une communauté telle qu'une paroisse?
À l'heure actuelle la capacité de réaction d'un réseau traditionnel est bien plus élevée que celle du réseau virtuel. Du fait du faible nombre de personnes connectées, il demeure plus efficace de diffuser du courrier ou d'utiliser le téléphone pour activer un réseau d'amitiés. Cela est dû d'une part à la généralisation des médias classiques et d'autre part à un certain isolement des Internautes: pour une mobilisation d'une communauté sur des enjeux locaux, un réseau planétaire ne sert à rien. Mais ces deux aspects qui sont vrais aujourd'hui ne le seront plus lorsque l'Internet sera au moins aussi courant que la télévision et surtout que la transformation des mentalités des Internautes se sera modifiée.Mais une raison plus fondamentale fait que l'Internet n'est pas encore un réseau au sens de personnes capables d'action ou d'émotions communes. Pour prendre une image simple, les branchements sont effectués mais il n'y a pas encore de courant qui passe. Sans doute parce que nos émotions et nos actions sont le plus souvent fondées sur des affinités, des amitiés avec des personnes physiques, identifiables et reconnaissables. Des personnes dont on peut évaluer la cohérence et à qui on peut faire confiance en connaissance de cause. Tandis que sur le "réseau des réseaux", la confiance ne peut se fonder sur rien d'autre qu'une bonne volonté réciproque, et il ne manque pas d'exemple où cette bonne volonté est prise en défaut.
Dans la vie réelle, la communauté est fondée sur un certain nombres de normes et de valeurs reconnues par tous les membres comme étant valables. Y déroger serait se mettre soi-même hors de la communauté. Le christianisme, par exemple, propose une éthique qui définit ce qui est acceptable ou pas dans la communauté. Il y une réciprocité: les normes fondent la communauté qui fonde les normes. L'on pourrait penser que ces normes doivent aussi s'appliquer dans le cyberespace mais cela n'est justement pas possible dans la mesure où manque l'un des termes de la réciprocité: la communauté elle-même qui, par définition, sur l'Internet est à géométrie variable dans le sens où l'on peut être membre de diverses "communautés virtuelles" qui n'ont pas toutes les mêmes normes. Et l'immatérialité des relations fait qu'il est possible d'adopter des normes et des valeurs elles aussi variables.
Ces possibilités de variations sont un des points éthiques les plus importants et nous ramènent à l'ancienne question du libre arbitre et son corollaire la question du péché. La liberté, non seulement de choisir ses normes, mais aussi d'être qui l'on veut, implique la possibilité du péché. Mais péché par rapport à quoi? Par rapport peut-être aux normes en vigueur dans la communauté réelle à laquelle l'on appartient mais pas forcément par rapport à celles des diverses communautés virtuelles. Pour simplifier l'on pourrait dire qu'il est possible d'être dans la vie physique, un bon père de famille croyant et pratiquant et de se révéler sur le réseau un agnostique convaincu. La cohérence entre ce que j'appellerais, pour faire simple "vie physique" et "vie virtuelle" est un champ d'investigation éthique très complexe qui renvoie à la définition de l'identité ainsi qu'à notre définition de la réalité.
Le royaume de Dieu
Cette compréhension diversifiée de la réalité renvoi à notre théologie du royaume de Dieu. En effet toute religion se définit par un certain rapport avec la réalité, ou plus exactement l'on pourrait définir la religion comme étant la capacité que peut avoir l'homme à penser une réalité qui lui soit radicalement étrangère, indépendante de lui-même et de ses représentations physiologiques (2). Dans sa compréhension du christianisme comme étant fondamentalement eschatologique, Albert SCHWEITZER disait de la même manière que notre capacité à appréhender le royaume de Dieu était la clé de notre foi.Or l'analogie est frappante entre la capacité de conceptualiser le royaume d'une part et le cyberespace d'autre part. En effet, l'ordinateur est un simple objet, l'écran est vide, il n'y à l'intérieur rien d'autre qu'un courant électrique qui circule entre des transistors. Et pourtant ce vide, ce rien contient l'immensité du monde. Tout le savoir de l'humanité contemporaine y est disponible, toutes les réalités y sont accessibles. L'on peut aller jusqu'à dire que la cyberespace est un modèle de ce que pourrait être le royaume de Dieu pour nos contemporains technologiques: si l'on peut comprendre que le monde soit contenu dans une puce, fut-elle électronique, l'on peut aussi comprendre que le Royaume de Dieu "est au milieu de nous". Cette deuxième affirmation n'est pas plus difficile à saisir que la première…
Mais si le cyberespace est ainsi un paradigme du Royaume, il convient de se demander si le Royaume ne serait pas aussi à l'image du cyberespace, un non-lieu fondé sur la libre adhésion, le libre arbitre et la nécessaire relativité du bien et du mal. Ce n'est là qu'une question mais en tout cas cette "correspondance" de ces deux réalités virtuelles que sont le royaume de Dieu et le cyberespace est elle aussi très féconde et permet peut-être de résoudre la question de la communauté et des normes éthiques. En effet si le Royaume de Dieu correspond à ce que Tillich appelle l'ultime et Kieerkegaard, l'idée pour laquelle l'on peut vivre ou mourir, peut-être que le cyberespace est aussi le théâtre de cette recherche de notre vérité ultime.
La parole - L'incarnation
Une autre dématérialisation opérée par l'Internet est celle du texte. Même si le multimédia se répand rapidement, le réseau est fondé sur une logique du texte à la différence de la télévision, c'est d'ailleurs là sans doute leur différence fondamentale. Mais dans la "vie réelle", un texte a une réalité physique, sur Internet il n'est que mots sur un écran. Et alors que "les paroles s'envolent, les écrits restent" selon la sagesse populaire, l'Internet à crée les écrits qui s'envolent. En effet un texte du réseau est fondamentalement éphémère. Il peut durer bien entendu mais il peut aussi disparaître sans laisser aucune trace au point que l'on puisse douter du fait même de son existence passée. Parti sans laisser d'adresse, le texte lui aussi est devenu nomade, peut passer d'un site à un autre et peut, en changeant parfois de contexte changer également de sens.Mais s'il est éphémère, il est également devenu reproductible à l'infini avec une différence essentielle par rapport à la photocopieuse. Il ne s'agit plus d'un original avec des copies mais d'une multiplication des originaux. Chaque texte reproduit est aussi original que les autres. Ce fait est de tout première importance pour une religion chrétienne basée sur le pouvoir créateur de la parole et sur le concept de Logos. La parole a été faite chair selon la théologie traditionnelle mais dans le cyberespace la chair est faite parole. Pour le dire autrement l'incarnation signifie que l'idée s'est faite réalité, dans le cyberespace, la réalité n'a d'autre existence qu'idéale. Pour aller plus loin encore il faut reconnaître que la doctrine traditionnelle de l'incarnation n'est plus pertinente dans ce contexte.
D'autre part il convient de distinguer la représentation de la réalité sur le réseau d'une part et la création de réalité d'autre part. C'est à dire la création de communautés ou de "mondes virtuels" n'existant nul part ailleurs que dans le cyberespace comme par exemple les lieux de conversation où les connectés revêtent une identité particulière, différente de leur état civil, en se donnant des caractéristiques physiques complètement phantasmées. Là où Dieu a dit "faisons l'homme à notre image", l'on assiste au renversement de la proposition "faisons une image de l'homme". C'est une manifestation parmi d'autres d'une possibilité créatrice de la parole humaine qui devient ainsi d'une certaine façon l'égale de la parole divine.
Le concept d'incarnation se rapporte également à notre christologie. Nos Églises annoncent que Dieu s'est fait homme en Christ, c'est à dire qu'il a vécu la même existence que nous, avec ses souffrances, l'expérience de la mort et l'événement de la résurrection. Ce qui peut parler aux personnes derrière l'écran dans la "vie réelle" mais quelle est la portée métaphorique de cette proposition dans le cyberespace où justement il n'y a plus ni chair ni mort. Comment rendre compte dans ce cas de l'incarnation et de toute la christologie. La solution est sans doute à rechercher dans l'expérience personnelle que peut avoir tout internaute de la souffrance, de la mort et de la résurrection. Mais comment le dire dans la mesure où cela ne peut plus être l'objet d'une doctrine extra nos mais doit prendre en compte la subjectivité de chacun?
La notion de péché
J'ai déjà énoncé plus haut la relativité des normes éthiques. Ce qui est bon dans un code de valeur ne l'est pas forcément dans un autre. Ce qui est "péché" dans un système normatif donné ne l'est pas forcément non plus dans un autre système. Ce qui est vrai des sociétés humaines l'est aussi les sociétés virtuelles. Mais la question se pose de l'objectivité éthique sur le réseau. Que l'on définisse la conception traditionnelle du "péché" dans un sens moral, le mal fait à l'autre, dans un sens spirituel, le manquement par rapport à la volonté de Dieu ou dans un sens purement éthique comme une désobéissance à la loi commune, l'on peut distinguer deux catégories: le péché "absolu", un acte est bon ou mauvais en soi (dans nos sociétés le meurtre est toujours "mauvais", l'honnêteté toujours "bonne") et le péché "relatif", un acte est bon ou mauvais en raison de ses conséquences ou de sa motivation. Le choix de ces catégories dépend de notre compréhension du monde, de notre philosophie ou de notre théologie.Mais se pose alors la question des conséquences de nos actes dans la "vie virtuelle" où dans certains jeux ou forums de discussion il est possible de "tuer" son interlocuteur, virtuellement bien sûr, sans qu'il n'y ait de conséquence réelle. Mais quelles sont les implications physiologiques pour le "tueur" ou pour le "tué". Aucune étude n'a encore fait le tour de cette question.
La mise en place de la Netiquette, code de déontologie qui veut que l'on respecte un certain nombre de règle correspond à cette interrogation à propos de la faute, du bien et du mal. Ce qui aussi est un des points de départ de la communauté virtuelle qui cherche comme la communauté physique à se doter d'un système de valeur. Mais ce système n'a aucun fondement objectif, il dépend entièrement de la bonne volonté de ceux qui acceptent, ou non, de le respecter. Les moralistes considèrent que le "péché" affecte toute la personnalité et donc les actes commis virtuellement ont des répercussions sur la vie réelle. Mais dans cette conception ne voit-on pas revenir l'idée d'une possible contagion du péché. À ce niveau là les théories qui étudient l'influence de la violence télévisuelle sur le comportement sont sans doute les plus pertinentes. D'autres soutiennent qu'il existe une frontière entre virtualité et réalité physique et que donc les actes commis dans le virtuel n'ont aucune conséquence. Si cela se tient, reste malgré l'éventuel caractère objectif de la faute.
Si nos catégories traditionnelles ne fonctionnent plus, il faut sans doute trouver de nouvelles manières de définition d'une norme éthique qui puisse résoudre ce problème. Une piste à creuser, et qui serait dans la logique de l'Internet, serait sans doute de dire que notre vie virtuelle et notre vie physique sont "en miroir" de la même manière que deux sites peuvent être miroirs l'un de l'autre: différents dans leur adresse et pourtant semblables dans leur contenu.
L'identité
Mais peut on aussi facilement opérer une dychotomie dans notre identité entre l'identité virtuelle et l'identité physique? Il faut remarquer que dans la vie réelle, la communication est en quelque sorte parasitée ou facilitée par son contexte et par l'identité de celui qui parle. La relation humaine est ainsi faite que l'on accepte ou refuse une parole en fonction de ce que l'on peut appeler le métalangage: tout ce qui accompagne une idée. Ce qui n'existe pas sur le réseau. La parole y est livrée telle quelle, sans plus aucun autre moyen de persuasion que sa propre pertinence, sa qualité particulière. Il y a là une libération de la parole par exemple pour des personnes timides ou complexées dans la vie réelle. La parole est donnée brute sans corruption de la communication.Nous sommes là au cœur de l'une des questions fondamentales de la modernité qui est finalement celle des relations entre la sphère publique et la sphère privée (3). La disparition ou la redéfinition des frontières entre ces deux domaines est une des caractéristiques majeure de toute société médiatisée. Elle est introduite déjà par la presse, amplifiée par la radio et la télévision et remise une fois de plus sur le métier par l'Internet. En ce qui concerne l'identification d'un site, il est difficile de faire la part des choses entre des positions personnelles émises par le webmestre et la position "officielle" de la communauté qu'il prétend, ou pense, représenter. Si le site est clairement personnel, les choses sont claires mais se brouillent dès qu'il y a ambition de parler, d'une manière ou d'une autre "au nom de…". Aussi longtemps que les choses vont bien, personne n'y prête attention mais dès qu'une opinion individuelle émise pourrait être prêtée à un collectif sans qu'il y ait consensus sur la question, l'expérience montre que le collectif réagit. Pointe là une différence certaine entre une culture de masse, au sens d'une culture du collectif, et la culture individualisé induite par un média dont le fonctionnement est intrinsèquement individuel.
L'inconvénient majeur est que l'on ne peut plus savoir qui parle! Certes l'on a une identité mais l'on peut aussi en avoir une autre. L'on peut s'appeler "Michel" ou "Georges" et adopter sur un même forum et sur les mêmes questions des positions différentes. L'on peut ainsi tester des opinions contradictoires pour étudier divers arguments, l'on peut aussi tromper son monde. Ce qui devient alors fondamental n'est plus le métalangage du locuteur mais la confiance que va décider d'accorder le récepteur du message.
Cette confiance ne peut être basée sur la simple bonne volonté, elle doit être étayée par un équipement critique permettant de faire l'analyse des messages. Ceux ci deviennent d'une certaine manière indépendants de leurs auteurs. L'identité virtuelle est devenue en quelque sorte contingente. Mais ce qui est vrai de l'auteur l'est aussi du contenu, il ne suffit plus d'adopter une doctrine autosuffisante. Chaque message doit se justifier, c'est à dire indiquer sa logique, défendre sa pertinence et prouver sa crédibilité. Le message de l'Église n'échappe pas à la règle. Il lui faut sortir des ornières de son langage de canaan car pour qu'il soit cru, il lui faut d'abord être lui aussi crédible.
Ce n'est pas que cette crédibilité qui soit en question mais l'identité même de celui qui émet un message: qui est-il pour parler? Et que représente-t-il? Lui-même ou un collectif? Quelle est l'autorité, ou la validité de ce message? Allons plus loin, il n'est pas interdit de penser que si l'on peut modifier n'importe quel texte, et revêtir plusieurs identités, rien n'empêcherait de modifier ce qui dans notre vie réelle est la référence théologique, la Bible elle-même. L'on pourrait imaginer une publication d'une bible agrémentée de commentaires, retrouvant en cela la tradition des gloses. Quelle validité de ces commentaires? Et surtout le récepteur d'une telle réédition du texte a-t-il les moyens de vérifier, de confronter. Si l'Église a su préserver au cours des siècles l'intégrité du canon biblique, quels moyens se donne-t-elle pour s'adapter aux capacités de reproduction modernes?
L'hypertexte
Mais faut-il craindre une telle transformation de la Bible? L'innovation de base de l'Internet, le lien hypertexte, c'est à dire la relation d'un document avec un autre n'est qu'une innovation technique mais correspond en réalité à ce que tout lecteur fait d'un texte sur papier, il se réfère à des notes, à des références bibliographiques, il met en relation deux textes. L'Internet permet de faire cette manipulation en s'affranchissant du support matériel. D'autre part, de tout temps au sein du canon biblique s'est opéré une contextualisation, une actualisation des textes. Chaque communauté à fait une sélection de textes qui lui semblaient le mieux correspondre à ses besoins ou ses aspirations du moment. De même chaque croyant utilise déjà la bible comme un document hypertexte en mettant en relation deux textes d'époques et de contexte différents, c'est dire l'importance de l'interprétation qui n'est sans doute autre chose que cette sélection d'une certaine cohérence au sein du canon sans pourtant pouvoir jamais prétendre à la vérité ou d'être parvenu à une réponse définitive et éternelle.C'est déjà là faire un choix herméneutique que de dire que la théologie est toujours en train de se faire et de se construire de manière à être pertinente dans l'époque où elle vit. Demeure bien entendu la question de la Révélation comme catégorie théologique et là aussi l'hypertexte donne un point de vue différent. Avec l'Internet la frontière entre l'auteur et le lecteur est en quelque sorte mise pointillé, par le jeu de l'hypertexte le lecteur reconstruit son texte, adopte son propre cheminement logique, peut si nécessaire commencer par la conclusion etc… Il construit son texte. N'est ce pas là ce que nous entendons aussi par révélation biblique, c'est à dire que la bible n'est révélation qu'à partir du moment où elle est lue et reçue comme révélation par le lecteur.
Révélation dans l'absolu ou révélation pour celui qui lit, le débat n'est pas clos pour la théologie traditionnelle mais l'Internet a déjà dicté les nouvelles donnes.
Conclusion
La principale difficulté d'une théologie pertinente dans le domaine des communications informations réside dans la multiplication des langages. Non seulement notre langage habituel avec ses métaphores n'est plus valide dans le cyberespace mais surtout nous n'avons pas encore trouvé par quoi le remplacer. Est-il même possible de trouver un tel langage qui soit à la fois particulier et universel? Au jour d'aujourd'hui je ne le pense pas, il demeure néanmoins qu'il nous faut nous engager dans ce travail théologique en tenant compte du fait que nous ne parviendrons sans doute jamais qu'à un langage partiel mais qui aura au moins le mérite d'être perceptible dans le monde informatisé.Une des conditions de ce travail me semble être de reconsidérer l'ensemble des catégories traditionnelles, celles que l'on vient d'aborder mais bien d'autres encore (la théologie sacramentelle dans un cyberespace où le matériel a disparu: le sacrement ne peut plus y être que parole, ce qui est fondamentalement protestant, l'ecclésiologie, l'autorité…etc…).
Plus largement encore, une théologie des nouveaux médias me semble particulièrement pertinente et urgente dans la mesure où la pénétration de l'Internet est accompagné d'une idéologie. Celle du progrès technique, synonyme de bonheur et d'avenir radieux. Progrès technique pouvant être selon les normes de l'idéologie actuelle confondu avec la liberté individuelle, la liberté de choix de l'Internaute devenu "acteur" plutôt que "spectateur". Si tant est que l'on soit véritablement acteur au moyen de l'Internet et à l'inverse véritablement spectateur au travers des médias plus anciens. L'idéologie d'une individualisation des relations entre les différents composants d'une société, ou d'une communauté, peut conduire à une fragmentation de celle-ci, voire une disparition même de celles-ci. Laissant l'individu libre certes mais seul, démuni de tout moyen de résistance par rapport à l'idéologie d'une part mais aussi par rapport à divers intérêts économiques ou politiques profitant de l'atomisation des sociétés pour imposer leur loi hors de tout contrôle démocratique.
Au plan proprement théologique, cette évolution idéologique va de pair avec une tendance lourde qui privilégie les relations individuelles au détriment du lien social, qui mène à une Église d'amis qui se ressemblent aujourd'hui et maintenant bien plus qu'à une Église, assemblée de gens qui n'ont rien d'autre en commun que leur vocation. À l'Église de personnes diverses, en conflit parfois en raison même de leurs différences, succéderait l'Église d'une seule voix, d'une seule pensée, l'Église qui supprimerait l'autre en recherchant partout le même. Disparaît le sentiment qu'une décision collégiale puisse s'imposer, mettre une limite aux désirs personnels, disparaît même l'idée que l'Église puisse être plus vaste que nos petites ambitions. Cette évolution n'est pas neuve, elle explique sans doute le succès de ces communautés affectives que sont les mouvement dits évangéliques. Et l'Internet n'en est pas l'origine, mais il faut reconnaître que ce nouveau média accentue la tendance. C'est pourquoi il est urgent de refonder une ecclésiologie pertinente à l'ère des médias électroniques.
1. Gabriel VAHANIAN, La mort de Dieu, La culture de notre ère post-chrétienne, Paris, Buchet-Chastel 1962, 1ère éd 1957, p. 64.2. Martin BUBER, Éclipse de Dieu, Paris, Nouvelle Cité, 1987, p. 15
3. Dominique WOLTON, Internet et après? Une théorie critique des nouveaux médias. Flammarion, Paris, 1999, p. 66. Dominique Wolton fait de cette question l'enjeu fondamental de la communication en tant qu'elle n'est pas seulement une technique mais aussi le moyen de construire, ou de défaire, une "collectivité symbolique". Dans la mesure où justement l'Église est au même titre que la Nation une de ces collectivités qui n'a d'autre existence que symbolique, c'est à dire par le sentiment, ou la conviction, d'appartenance, il devient essentiel de veiller à ce que l'utilisation des nouveaux médias conforte cette notion de collectivité. À moins de vouloir rompre radicalement avec l'idée même d'Église au sens traditionnel de communauté. Identité et communauté, deux faces d'une même réalité.