Le salut universel (1)



La lecture de cette prédication vient à point en cette période de l’année où les fidèles des Églises se préparent aux célébrations de la Semaine sainte et de Pâques. Elle donne à l’annonce de la résurrection toute la saveur de ses résonances bibliques implicites. Elle conduit son lecteur des fantaisies d’un imaginaire asservi à la lettre des récits et à l’étroitesse d’une piété doloristes jusqu’à  l’intelligence spirituelle de la révolution  religieuse dont la mort de Jésus a été la conséquence dans l’histoire. Le prédicateur l’expose dans son ampleur en usant des ressources d’une vibrante narrativité.
J-M. S


1. Cette prédication est la vingt-troisième et dernière du recueil l’Être nouveau.
2.Traduction de la Nouvelle Bible Segond.
3. éon.
4. Self surrending love, littéralement : l’amour s’abandonnant soi-même, c’est l’agapè chanté dans 1 Corinthien 13. Note du traducteur.

Matthieu 27, 45- 46 et 50-54

     Depuis la sixième heure jusqu’à la neuvième heure, il y eut des ténèbres sur toute la terre. 46 Et vers la neuvième heure, Jésus s'écria d'une voix : «  Eli, Eli, lema sabaqthani » , c'est-à-dire : «  Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » …
51 Jésus poussa un grand cri et rendit l’esprit. Alors le voile du sanctuaire se déchira en deux, d’en haut jusqu’en bas,   la terre trembla, les rochers se fendirent, 52 les tombeaux s'ouvrirent, les corps de beaucoup saints endormis se réveillèrent. 53
Sortis des tombeaux, après son réveil, ils entrèrent dans la ville sainte et se manifestèrent à beaucoup de gens. 54 Voyant le tremblement de terre et ce qui venait d’arriver, le centurion et ceux qui étaient avec lui pour garder Jésus furent saisis d'une grande crainte et dirent : «  Celui-ci était vraiment le Fils de Dieu. »
(2)

    Dans les récits de la crucifixion l’agonie et la mort de Jésus sont mis en relation avec une série d’événements dans la nature. Des ténèbres couvrent le pays ; le rideau du temple se déchire en deux, la terre tremble et des corps de saints se sortent de leurs tombes. La nature participe en tremblant à l’événement décisif de l’histoire. Le soleil  se voile la tête ; le temple accomplit un geste de deuil ; les fondements de la terre sont ébranlés ; les tombeaux s’ouvrent. La nature est bouleversée parce que quelque chose se produit qui concerne l’univers.

    Depuis le temps des évangélistes, partout où l’histoire du Golgotha a été raconté comme l’événement décisif du drame mondial du salut, on a aussi raconté le rôle joué par la nature dans ce drame. Les peintres de la crucifixion ont fait usage de puissance expressive de leur art pour représenter avec des couleurs presque étrangères à la nature les ténèbres recouvrant la terre. Je me souviens de ma plus lointaine impression personnelle du Vendredi saint ; c’était le sentiment d’une mystérieuse souffrance divine dans la compassion de la nature. Ce sentiment fut celui du centurion, le premier païen à rendre témoignage au crucifié. Saisi de crainte, pris d’un effroi sacré, il a compris à la foi naïvement et profondément  que venait de se produire  quelque chose de plus que la mort d’un saint et d’un innocent. 

    Inutile de se demander si des nuages ou une tempête de poussière a obscurci le soleil un certain jour d’une certaine année, ou si un tremblement de terre est survenu en Palestine précisément à moment-là, si rideau devant le saint des saints du temple de Jérusalem a été réparé et si les corps des saints sont morts de nouveau. Nous devrions plutôt nous demander avec les évangélistes et les peintres, avec les enfants et les soldats romains, si l’événement du Golgotha est un évènement qui concerne l’univers, la nature entière et toute l’histoire. Ces questions présentes à l’esprit, considérons les signes relatés par notre évangéliste.

    Le soleil se voile la face devant le mal profond  et devant la honte qu’il voie sous la croix. Le soleil se voile aussi parce que son pouvoir sur le monde prend fin une fois pour toutes en ces heures de ténèbres. Le dieu éclatant et brûlant de tous les vivants de la terre, le soleil adoré par une multitude d’hommes de millénaires en millénaires, a été dépossédé de sa puissance divine lorsqu’un homme en agonie ultime est resté uni à ce qui est plus grand que le soleil. Depuis ces heures de ténèbres, il est devenu manifeste que l’image du Très haut n’est plus le soleil mais le douloureux combat d’une personne que les toutes les forces de l’univers n’ont pu briser. On ne peut désormais louer le soleil qu’à la façon de Saint François d’Assise, qui l’appelait notre frère et non pas notre dieu.

« Le voile du temple se déchira en deux ». Le temple a déchiré son vêtement comme un pleureur  en grand deuil parce que celui auquel appartenait le temple plus qu’à quiconque a été rejeté et tué par les serviteurs du temple. Le temple – avec lui tous les temples sur la terre – se lamente sur son destin. Le rideau qui faisait du temple un lieu saint séparé de tout autre lieu a perdu son pouvoir de séparation. Celui qui a été éliminé comme blasphémateur a déchiré le rideau et il ouvert le temple à tout le monde et à tout moment. Personne ne pourra réparer ce rideau, malgré les prêtres, les pasteurs et les gens pieux qui s’efforcent de le raccommoder. Ils n’y réussiront pas,  parce que celui pour qui tout lieu est un lieu saint, un lieu où Dieu est présent, à été mis en croix au nom du lieu saint. Quand le rideau du temple a été déchiré en deux, Dieu a jugé la religion et rejeté les temples. Les temples et les églises ne peuvent être après que des lieux de méditation sur la sainteté qui fonde et donne un sens à tout lieu. Comme le temple, la terre a été jugée au Golgotha. Avec craintes et tremblements, elle a participé à l’agonie de l’homme sur la croix et au désespoir de ceux qui voyaient en lui le commencement d’un âge nouveau (3). Ses craintes et ses tremblements montrent qu’elle n’est plus le sol maternel sur lequel fonder en toute sécurité maisons, cités, cultures et systèmes religieux. Ses craintes et ses tremblements de la terre désignent un autre sol, celui lequel la terre elle-même repose : l’amour sans réserve (4) sur lequel se concentre l’hostilité de tous les pouvoirs et de toutes les valeurs terrestres sans pouvoir le vaincre. Depuis cet instant où Jésus lança son grand cri, où il respira une dernière fois,  où les rochers se fendirent, la terre a cessé d’être le fondement de tout ce nous construisons à sa surface. Tout cela ne subsiste qu’à condition de plonger ses racines dans le fondement même où la croix est enracinée.

    La terre ne cesse pas seulement d’être le fondement solide de la vie, elle cesse aussi d’être l’antre dernier de la mort. La résurrection n’est pas quelque chose d’ajouté à la mort de celui qui est le Christ, elle est impliquée dans sa mort, comme l’indique dans l’histoire de la résurrection avant la résurrection. Désormais l’univers n’est plus soumis à la loi de la mort surgissant de la naissance. Il est soumis à une loi plus haute, à la loi de la vie surgissant de la mort par la mort de celui qui représentait la vie éternelle. Les tombeaux se sont ouverts et les corps se sont levés quand l’homme en qui Dieu était présent sans limite a remis son esprit entre les mains de son Père. Depuis ce moment, l’univers n’est plus ce qu’il était, la nature a reçu une autre signification ; l’histoire a été transformée et vous et moi aussi. Nous ne sommes  plus maintenant ce que nous aurions été.

Paul Tillich

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