TROIS PRÉDICATIONS SUR LA SIGNIFICATION DU TEMPS VÉCU.
Le point commun de ces trois textes est de considérer le temps vécu en relation avec l’éternité. Le premier, intitulé Le Mystère du temps, a été publié dans le recueil The Shaking of the Foundations, le second est tiré de The New Being, et le troisième provient du dernier recueil de prédication publié par Paul Tillich,The Eternel Now, auquel il a donné son titre.
 Jean-Marc Saint

I LE MYSTÈRE DU TEMPS.
II LE BON MOMENT
III L’ÉTERNEL MAINTENANT

Le volume The Shaking of the Foundations (Les fondations sont ébranlées), a été publié en 1949. François de Seyne-Larlanque en donne en 1967 une première traduction française maintenant introuvable. À la différence des autres prédications de cette anthologie, Le mystère du temps n’est précédé d’aucune indication de lecture de la Bible. Le titre l’indique expressément; c’est une « méditation » - autrement dit un texte de réflexion théologique - prononcée au cours du culte protestant, sans doute dans quelque chapelle d’un Collège universitaire. Paul Tillich y développe sa pensée sur le temps et la temporalité dans la ligne de Saint – Augustin, à l’instar de beaucoup d’autres théologiens issus de la Réforme religieuse du XVIe siècle. Cette étude suppose que ses lecteurs connaissent le psaume 90 et la célèbre section X du livre XI des Confessions sur la Création du temps.

J-M.S.


Pour aller plus loin sur la conception augustienne du temps:

[1] Saint Augustin, Les Confessions, traduction de Patrice Cambronne, XI, XV,18, La Pléïade , p. 1041.

[2] Transitoriness : la nature provisoire, passagère, de l’existence humaine.

[3] Ground.

[4] Ground.

[5] Psaume 90, 4 : Car mille ans sont à tes yeux, comme le jour d’hier, quand il passe, et comme une veille de la nuit. NTS

I LE MYSTÈRE DU TEMPS.
Méditons sur le mystère du temps. Augustin montre la profondeur de ce mystère en disant: « Si personne ne me le demande, je sais. Si quelqu’un me pose la question et que je veuille l’expliquer, je ne sais pas. » [1] Il y a en effet quelque chose d’indicible dans le temps, mais qui n’a pas empêché les esprits religieux les plus profonds de le penser et d’en parler. Ce n’est pas par vaine spéculation que l’auteur du psaume 90 confronte l’éternité de Dieu à « l’éphémère » [2] de l’existence humaine. C’est l’expérience mélancolique de la finitude humaine, qui le pousse à prononcer les paroles extraordinaires du psaume. Ce n’est pas par vaine curiosité qu’Augustin s’efforce d’approfondir [3] notre temporalité dans Les Confessions, son livre le plus personnel. Ce n’est pas faire une affirmation abstraite que de chanter: « Le temps, tel un torrent, emporte tous ses fils », mais nous exprimons un sentiment religieux profond. Ce n’est pas pur intérêt philosophique, mais poussés par le sentiment tragique de la vie, que les premiers philosophes Grecs affirment que tout doit revenir à l’origine pour subir sa peine « selon l’ordre du temps ». Ce n’est pas par esprit systématique, que le Quatrième évangile répète constamment les mots « vie éternelle » pour parler du « bien suprême » toujours présent en Christ. Ce furent des événements dans l’histoire de la religion, que Maître Eckhart ait montré le « maintenant éternel » dans le flux du temps, et que Sören Kierkegaard la signification infinie de chaque instant dans le « maintenant » d’une décision.

Le temps est aussi inépuisable que le fondement [4] de la vie elle-même. Même les plus grands esprits n’en découvrent qu’un aspect. Mais, chacun, même le plus candide d’entre nous, comprend le sens du temps; c’est-à-dire sa propre temporalité. Il n’est peut-être pas capable d’exprimer sa connaissance du temps, mais il n’est jamais séparé de son mystère. Sa vie, comme la vie de chacun de nous, est imprégnée du mystère du temps à chaque moment, en chaque expérience et dans toutes ses expressions. Le temps est notre destin. Le temps est notre espoir. Le temps est notre désespoir. Le temps est aussi le miroir où nous voyons l’éternité. Permettez-moi d’indiquer trois des nombreux mystères du temps; son pouvoir de tout dévorer dans son domaine; son pouvoir de recevoir en lui l’éternité; son pouvoir de conduire à une fin ultime, à une création nouvelle.

L’humanité a toujours trouvé qu’il y a quelque chose d’effrayant dans le flux du temps. C’est une énigme que nous ne pouvons résoudre, ni supporter la solution. Nous venons d’un passé qui n’est plus; nous allons vers un futur qui n’est pas; nous n’avons que le présent. Le passé n’est à nous que dans la mesure où il reste encore présent; le futur ne nous appartient que dans la mesure où il est déjà présent. Nous ne possédons un passé, qu’en le gardant en mémoire, et un futur, qu’en l’anticipant. Quelle est la nature du présent comme tel ? Si nous le regardons de près, nous devons dire: c’est un point sans extension, le point où le futur devient le passé. Le moment où nous disons: « c’est le présent », a déjà été englouti dans le passé. Le présent disparaît au moment où nous essayons de le saisir. Le présent ne peut-être pas saisi; il est toujours parti. Il semble que nous n’avons rien de réel – ni passé, ni futur, pas même de présent. C’est pourquoi, notre existence tient du rêve, comme le montre le psalmiste, et comme les visionnaires religieux l’expriment de nombreuses façons.,

Le temps, toutefois, ne nous donnerait aucun lieu où reposer, s’il n’était pas caractérisé par un second mystère: son pouvoir de recevoir l’éternité. Il n’y a pas de présent dans le strict cours du temps; pourtant le présent est réel, comme en témoigne notre expérience. Et il est réel parce que l’éternité s’introduit dans le temps et lui donne un présent réel. Nous ne pourrions même pas dire « maintenant », si l’éternité n’élevait pas ce moment au-dessus du temps sans cesse fuyant. L’éternité est toujours présente, et sa présence fait que nous pouvons avoir un présent. Quand le psalmiste se tourne vers Dieu, pour qui mille ans sont comme un jour [5], il contemple l’éternité, qui seule lui donne un lieu où reposer, un « maintenant », d’une réalité infinie et d’une signification infinie. Quand un être humain dit: « maintenant ! », le temps s’unit à l’éternel. Quand il dit: « maintenant, je vie; maintenant, je suis réellement présent », en résistant au flux qui entraîne le futur dans le passé, l’éternité est. En chaque « maintenant » l’éternité devient manifeste; en tout « maintenant » réel, l’éternité est présente. Pensons, un instant, à la façon dont nous vivons notre vie au cours de cette période de l’histoire. N’avons-nous pas perdu le présent réel, en nous précipitant dans une course incessante vers le futur par activisme infatigable? Nous supposons que le futur sera meilleur que tout présent; mais il y a toujours un autre futur derrière le futur proche; un futur toujours sans présent, autrement dit, sans éternité. Selon le Quatrième évangile, la vie éternelle est un don présent: celui qui écoute le Christ a déjà l’éternité. Il n’est plus désormais soumis à la course du temps. En lui le « maintenant » devient un « maintenant éternel ». Nous avons perdu le « maintenant » réel; je crains que nous ne perdions aussi avec lui la vie éternelle, pour autant que celle-ci crée le présent réel.

Il y a un autre élément dans le temps, c’est son troisième mystère. Il nous fait regarder en direction du futur. Le temps ne revient pas en arrière; il ne se répète pas, il va de l’avant. Sans cesse unique, il crée toujours du neuf. Il y a en lui un mouvement en direction d’une fin inconnue, jamais atteinte dans le temps, sans cesse recherchée et à jamais enfuie. Le temps court vers le « futur éternel ». C’est le plus grand de tous les mystères du temps. C’est le mystère dont ont parlé les prophètes, le Christ et les apôtres. L’éternel est la solution de l’énigme du temps. Le temps ne court pas vers une répétition sans fin, ni vers un retour vide à son commencement. Le temps n’est pas insignifiant. Il a une signification cachée: le salut. Il a un but caché: le Royaume de Dieu. Il apporte une réalité cachée: la nouvelle création. Telle est la signification infinie de tout moment du temps: en lui nous-nous déterminons nous-mêmes et nous sommes déterminés, par notre futur éternel.

 Paul Tillich.

Cette prédication pose plus d’un problème à ses traducteurs. Comment rendre en français: right time ? Faut-il proposer: « bon » moment, moment « favorable », « juste » moment, moment « approprié » ou « convenable » ou « opportun »? Chacune de ces traductions conviendrait. Notre traduction de 1969 avait retenu « moment présent ». On le regrette ! On opte ici pour « bon » moment, formule empruntée à la langue de la conversation. Sur ce, il faut souligner, que le sens de la prédication ne repose pas sur l’usage d’une formule vague, presque sans contenu à force de redites. Paul Tillich prend appui sur le langage de tout le monde pour le nourrir ensuite de plus de pensée. En cela consiste la prédication de l’Église. Dans ce but, il sait qu’il doit dégager son discours des commodités d’un usage paroissial (il disait provincial) du discours, le meilleur moyen de soutenir religieusement l’inattention. Dans l’essai «À la conquête du provincialisme intellectuel », de la Théologie de la culture, il reconnaît que sa pratique actuelle de la théologie ne découle pas d’abord d’une théorie de l’interprétation abstraite, mais de son expérience personnelle d’exilé.

"Après avoir vécu un certain nombre d’années aux Etats-Unis et avoir travaillé parmi des étudiants et des collègues en théologie et en philosophie, j’ai pris conscience de ce provincialisme dont j’étais autrefois inconscient et après m’être laissé instruire et avoir enseigné pendant plusieurs années, j’ai commencé à me libérer de cet horizon provincial. Aujourd’hui j’espère être parvenu à m’en débarrasser, ce qui ne signifie pas que mon éducation allemande et la tradition européenne continentale, qui ont été la base de ma formation, aient perdu toute influence. S’il en était ainsi, cela voudrait dire que je n’ai fait que passer d’un provincialisme à un autre et que je me serais rendu presque inutile à la vie intellectuelle américaine, comme c’est le cas de certains adeptes trop zélés de l’assimilation… » [6].

Plaise au ciel, que les pasteurs et les membres des Églises protestantes d’Alsace et de Lorraine cultivent cet art de l’exil, avant – ou dans – le processus confus d’union d’Églises qui semble la préoccupation majeure – ultime ? - de leurs « autorités » ecclésiastiques. Tel pourrait être l’appel du
moment présent, mais on peut préférer à cette tâche difficile, le train-train sans tracas d’un bel enterrement au bord du Rhin !
J-M S.


[6] Théologie de la culture, p. 245 s. Traduction de Jean-Paul Gabus et de Jean-Marc Saint.

[7] Nouvelle traduction Segond.

[8] C’est le titre anglais et allemand du livre qu’on appelle ordinairement l’Écclésiaste sur la base du grec des Septantes, et Qôhelet, par simple francisation de son nom hébreu.

[9] Romains 8, 27. (Tob)

[10] Jean 7, 30.

[11] Jean 12, 23.

[12] Les États-Unis

[13] Ecclésiaste 3, 19.

[14] Marc 1, 15.

[15] 2 Corinthiens 4, 16.

[16] L’anglais : vessel peut être traduit par récipient ou par vaisseau.

II LE BON MOMENT

Il y a un moment pour tout, un temps pour chaque chose sous le ciel:
un temps pour mettre au monde et un temps pour mourir;
un temps pour planter et un temps pour arracher ce qui a été planté;
un temps pour tuer et un temps pour guérir;
un temps pour démolir et un temps pour bâtir;
un temps pour pleurer et un temps pour rire;
un temps pour se lamenter et un temps pour danser;
un temps pour jeter des pierres et un temps pour ramasser des pierres;
un temps pour étreindre et un temps pour s’éloigner de l’étreinte;
un temps pour chercher et un temps pour perdre;
un temps pour garder et un temps pour jeter;
un temps pour déchirer et un temps pour coudre;
un temps pour se taire et un temps pour parler;
un temps pour aimer et un temps pour détester;
un temps de guerre et un temps de paix.

Ecclésiaste 3, 1-8 [7].


Vous venez de lire les paroles d’un homme qui vécut quelque deux cents ans avant la naissance de Jésus; d’un homme nourri dans la piété juive et éduqué dans la sagesse grecque; d’un enfant de son époque, une période de catastrophes et de désespoir. Il exprime ce désespoir avec des paroles pessimistes, qui dépassent le pessimisme de beaucoup d’écrits de la littérature mondiale. Tout est vain répète-il à maintes reprises. Si vous étiez vous-même un homme comme le roi Salomon, qui disposait, non seulement des moyens lui permettant d’obtenir toutes les satisfactions, mais qui savait en user avec sagesse, vous diriez vous aussi: Tout est vanité ! Nous ne connaissons pas le nom de l’auteur du livre qu’on appelle habituellement le Prédicateur, [8], , bien qu’il s’y montre en maître de sagesse ou en philosophe positif. Nous étonnons-nous que d’aussi sombres considérations sur la destinée humaine aient trouvées place dans la Bible. Cela a pris, en vérité, beaucoup de temps. Il fallut surmonter beaucoup d’objections avant de l’admettre. Finalement son livre a été reçu par la Synagogue et par l’Église et il côtoie maintenant dans la Bible les livres d’Ésaïe, de Matthieu, de Paul et de Jean… Le tout est vanité s’y trouve revêtu de l’autorité « biblique ». C’est une autorité, je le crois, bien méritée; elle vient pas d’une erreur; c’est celle de la vérité. La description qu’il donne de la condition humaine se montre plus vraie que celle de nombre de poèmes à la gloire de l’homme et de son destin. Sa franchise ouvre nos yeux sur des réalités, que les différentes formes de l’optimisme négligent ou dissimulent. Si on critique devant vous le Christianisme parce qu’il entretient beaucoup trop d’illusions, répondez à ces critiques qu’ils seraient beaucoup plus forts, s’ils s’alliaient à l’Ecclésiaste. Le fait que son livre fasse partie de la Bible montre clairement que celle-ci est un livre très réaliste. Comment en serait-il autrement ? Seul cet arrière-plan donne un sens à l’annonce que Jésus est le Christ. L’annonce de la présence d’une réalité nouvelle en Christ n’est compréhensible, que si on considère avec véracité la situation de l’homme. Celui qui n’a jamais dit au cours de sa vie: Vanité des vanités, tout est vanité, ne peut affirmer sincèrement avec Paul: …en tout cela, nous sommes plus que vainqueurs par celui qui nous a aimé [9].

 

Il y a un temps pour tout, une heure donnée pour chaque chose sous le ciel, dit l’Ecclésiaste. En quatorze antithèses, il embrasse toute l’existence humaine pour montrer qu’il y a un temps pour tout. Que veut-il dire ?

L’Ecclésiaste déclare qu’il y a un temps pour tout, mais il n’oublie pas l’affirmation qu’il répète sans cesse: Cela aussi est vanité et poursuite du vent. Le fait que toute chose ait un temps approprié corrobore sa vision tragique. Les choses et les actions ont leur temps. Elles passent, puis d’autres choses et d’autres actions viennent en leur temps. Mais rien de neuf ne sort du cycle où toute vie se meut. Tout est minuté par une loi éternelle au-dessus du temps. Nous ne sommes pas capables de pénétrer la signification de ce minutage. C’est pour nous un mystère et ce que nous voyons nous frustre. Le minutage divin nous est caché; nos instruments de travail et de prévision ne sont d’aucune utilité ultime. Toute tentative humaine de changer le cycle de la naissance et de la mort, de la guerre et de la paix, de l’amour et de la haine, - et toutes les autres oppositions de la vie – se fait en vain.

Voilà la première signification de l’affirmation, que tout a son heure appropriée, mais ce n’est pas la seule. Si l’Écclésiaste nous dit qu’il y a un temps pour planter et un temps pour arracher ce qui a été planté, un temps pour tuer et un temps pour guérir, un temps pour démolir et un temps pour bâtir, un temps pour pleurer et un temps pour danser, un temps pour parler et un temps pour se taire, c’est pour nous demander de discerner le bon moment pour faire ceci et non pas cela. Après avoir souligné, que tout est minuté par un destin insurmontable, il nous demande de suivre le minutage d’en haut et de procéder d’après lui à notre propre minutage. Comme un maître de sagesse, donnant de nombreuses des directives avisées pour l’action, il réclame de procéder à un bon minutage. Il sait que nos minutages dépendent du minutage d’en haut du maître caché du temps, mais que cela n’exclut pas que notre action soit faite au bon, plutôt qu’au mauvais, moment. Le monde antique tout entier a été dirigé par la croyance qu’il y avait une heure adéquate pour tout ce qu’on fait. Voulez-vous construire une maison, vous marier, voyager ou faire la guerre, mener toute entreprise importante ? Il faut rechercher le moment favorable. On doit consulter pour cela quelqu’un de compétent: un prêtre ou un astrologue, un voyant ou un prophète. On agira, ou n’agira pas, en fonction de leurs oracles touchant la période favorable. Ce fut, dans l’histoire humaine, une contrainte très forte. Jésus lui-même a dit que son heure n’était pas encore venue, [10] et il n’est monté à Jérusalem, qu’après avoir su que son heure était venue [11].

En règle générale, l’homme moderne n’interroge plus d’oracle. Mais il connaît autant que ses prédécesseurs, la nécessité de minuter son temps. Au cours des premières années passées dans ce pays [12], je me suis entretenu d’un projet avec un homme d’affaires américain influent. Il m’a dit: « N’oubliez pas que le premier pas d’une action réussie est un bon minutage. » Chaque fois que j’ai eu à étudier un problème politique ou économique, je me suis souvenu de ses paroles.On pose fréquemment le problème du bon moment dans les conversations concernant l’activités économique ou commerciale. C’est un trait caractéristique de la culture et de la civilisation industrielle. Mais quel rapport y a-t-il entre ce problème et les paroles de l’Ecclésiaste ?

Quand l’homme d’affaire me parlait de la nécessité de minuter l’action, il pensait à ce qu’il avait fait et à ce qu’il voudrait faire. Il trahissait l’orgueil de l’homme, qui connaît le moment d’agir et dont les plans sont couronnés de succès; de l’homme qui se sent maître de son destin, parce qu’il créé du nouveau et qu’il domine la situation. Telle n’est pas l’attitude de l’Ecclésiaste. Certes, il montre la nécessité de minuter son temps, mais sans abandonner son tout est vanité. Vous devez agir, dit-il; vous devez saisir le bon moment, mais considérez que cela n’a pas d’importance ultime. Une même fin attend le sage et le fou, celui qui peine et celui qui jouit: le sort de la bête et le sort des humains ne sont pas différents; l’un meurt comme l’autre [13].

L’Ecclésiaste a conscience tout d’abord d’être minuté; en regard de cela, il considère nos propres minutages comme secondaires. L’homme d’affaires moderne est tout d’abord conscient d’avoir du temps; il ne réalise que très vaguement que ce temps lui est minuté. Bien sûr, il sait qu’il ne crée pas le moment favorable, qu’il en dépend et qu’il peut le manquer en calculant mal son action. Il connaît les limites de toute planification; il sait que les forces économiques sont plus fortes que les siennes et qu’il est aussi soumis à un destin final qui mettra un terme à tous ses plans. Il en a conscience, mais en faisant ses plans et en agissant, il n’en tient pas compte. L’Ecclésiaste part d’un sentiment différent. Il commence par la naissance et par la mort son énumération des choses minutées. Celles-ci sont au-delà de tout minutage humain. Ce sont des signaux indicateurs impossible à transgresser. Nous ne pouvons pas prévoir notre naissance et notre mort; nos minutages trouvent là leur limite. C’est la raison, au début de l’ère moderne, de l’évacuation de la conscience collective de la mort, du péché et de l’enfer. Au Moyen-Âge, les symboles de la fin et de la mort avaient leur place dans chaque maison, dans chaque rue et plus encore dans le cœur et l’esprit de chaque homme. Aujourd’hui, mentionner seulement la mort est une faute de goût.

L’homme moderne sent que la conscience de la fin trouble et affaiblit ses possibilités de minuter son temps. Au lieu des symboles effrayants de la fin et de la mort, il a placé une horloge dans sa maison, dans ses rues et plus encore dans son esprit et dans son système nerveux. Les horloges ont quelque chose de mystérieux. Elles déterminent notre emploi du temps quotidien. Sans horloge, nous ne pourrions rien prévoir d’heure en heure; nous ne pourrions planifier aucune de nos activités. Mais l’horloge nous rappelle aussi que nous sommes minutés. Elles nous montrent que le temps court vers la fin. La sonnerie de l’horloge rappelle à la multitude des hommes que leur temps est compté. Une vielle chanson allemande, jadis entonnée dans les rues par les veilleurs de nuit, le rappelle heure après heure. À minuit, elle dit: C’est minuit ! Le temps touche à sa fin; ô Dieu, accorde-nous l’éternité.

Ces deux attitudes à l’égard de l’horloge révèlent deux manières de planifier le temps - l’une que notre temps est minuté, l’autre qu’il faut prévoir aujourd’hui et demain, son usage d’heure en heure. Que vous dit l’horloge ? Vous montre-t-elle l’heure de vous lever, de travailler, de manger, de bavarder, puis d’aller vous coucher ? Vous indique-t-elle le l’instant de votre prochain rendez-vous et de votre prochain travail ? Vous montre-t-elle qu’une journée nouvelle, qu’une semaine nouvelle, viennent de s’écouler, que vous avez vieilli, et qu’un meilleur usage du temps s’impose, si vous désirez employer vos dernières années à réaliser vos projets - planter, construire - et les achever avant qu’il ne soit trop tard ? Ou encore, l’horloge vous annonce-t-elle la venue du moment où vous n’entendrez plus sa voix ? Nous, hommes de l’ère industrielle, quand nous revoyons l’emploi de nos journées et leur minutage d’heure en heure, avons-nous encore assez d’inventivité et de courage pour dire avec l’Écclésiaste: Tout est vanité ? Qu’allons nous dire de nos minutages ? Ne perdent-ils pas toute signification ? Ne faut-il pas déclarer avec l’Ecclésiaste: il n’y a rien de bon, sinon de se réjouir de la vie, mais mieux vaudrait ne pas être né ?

Il existe une autre réponse à la question existentielle du minutage et du fait d’être minuté. Ces paroles de Jésus la résument: Le temps est accompli et le Royaume de Dieu est à portée de la main [14]. D’après ces paroles, le minutage divin fait irruption dans notre minutage. Quelque chose de neuf apparaît, qui apporte une réponse à la question de l’Ecclésiaste et à celle de l’homme d’affaires. Avec toutes les générations d’hommes pensants, nous nous demandons: Quel est sens du flux du temps et de la fuite de toute chose? Quel est le sens de notre travail et de nos prévisions, si la fin de tous et de tout labeur est identique? Vanité ? Voici la réponse que nous obtenons: Quelque chose intervient dans notre temps, qui ne procède pas de ce temps mais de l’éternité; c’est cela qui donne du temps à notre temps.

La puissance même, qui nous limite dans le temps, donne une signification éternelle à notre minutage. Quand Jésus a déclaré: l’heure est venue et le Royaume de Dieu est à la portée de la main, il a proclamé que la loi de la vanité e est vaincue. Cette heure-là n’est pas soumise au cycle de la vie et de la mort, ni aux autres cycles de la vanité. Quand à un moment du temps, Dieu lui-même apparaît; quand il se soumet au flux du temps, le flux du temps est vaincu. Et si cela intervient à un moment du temps, tous les moments du temps reçoivent une autre signification. Le mouvement des aiguilles de l’horloge ne montre plus le remplacement d’un moment vain par un autre moment vain; il indique que chaque moment dit: l’éternel est maintenant à portée de la main. Le moment passe, l’éternel demeure. Quoi qu’il arrive, ce moment, cette heure, ce jour, cet instant bref ou prolongé, revêt une signification infinie. Notre minutage de moment en moment, nos plans d’aujourd’hui pour demain, notre labeur quotidien, ne sont pas perdus. Leur sens le plus profond ne se trouve pas en avant, là où tout s’engloutit dans la vanité, mais au-dessus, là où l’éternité le confirme. Tel est le sérieux du temps et du minutage. Au sein de nos minutages, Dieu minute la venue de son Royaume; au sein de nos minutages, il transforme le temps de la vanité en temps de l’accomplissement. L’homme d’action planifiant efficacement et intelligemment ce qu’il va faire, et notre civilisation d’activistes tout entière, ne n’apportent aucune réponse. L’Ecclésiaste, qui fut un homme très actif et couronné de succès dans ses entreprises, savait que ce n’est pas la réponse; il connaissait la vanité de nos minutages. Soyons honnêtes ! L’esprit de l’Ecclésiaste, aujourd’hui, influence encore avec force nos esprits. Son attitude façonne notre philosophie et notre poésie. Ceux qui se nomment les philosophes et les poètes de l’existence dépeignent vigoureusement la vanité de l’existence humaine. Ce sont les enfants de l’Ecclésiaste, le grand existentialiste de son temps ! Mais, ni eux, ni l’Ecclésiaste, n’apportent de réponse. Ils en savent plus long que les hommes d’action. Ils reconnaissent la vanité de l’action et des prévisions. Ils savent que nous sommes minutés. Mais, eux non plus ne connaissent pas la réponse. Bien sûr, il faut agir; nul ne peut l’éviter! Nous devons minuter notre vie de jour en jour. Faisons le aussi clairement et avec autant de succès, que l’Ecclésiaste quand il suit l’exemple du roi Salomon. Mais suivons-le aussi, quand il reconnaît la vanité de tout ce qu’il a réalisé.

Alors, et alors seulement, nous sommes prêts à entendre le message de l’apparition de l’éternel dans le temps et de l’élévation du temps dans l’éternité. Alors, le mouvement de l’horloge nous indique non seulement le passage d’un moment à un autre, mais aussi que l’éternel à portée de la main, avec ce qu’il a de menaçant, d’exigeant et de prometteur. Alors, nous pouvons dire: « malgré tout! » Malgré les arguments de l’Ecclésiaste et de ses disciples pessimistes d’hier et d’aujourd’hui: je dis oui au temps, au labeur, à l’action ! Je connais la signification infinie de chaque moment ! Répétons-le: Ne retombons pas dans l’activisme, même dans l’activisme chrétien ! La chrétienté compte trop d’activistes! L’annonce de l’accomplissement de toute chose n’est pas le feu vert pour un nouvel activisme soi-disant chrétien. Elle nous fait dire avec Paul: si… l’homme extérieur dépérit, l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour… nous regardons, non pas à ce qui se voit, mais à ce qui ne se voit pas, car ce qui se voit est éphémère, mais ce qui ne se voit pas est éternel. [15]. Ces mots réunissent le message de l’Ecclésiaste et celui de Jésus. Tout est vanité certes, mais, dans cette vanité, l’éternel fait briller sur nous sa lumière. Il s’approche de nous. Il nous attire à lui. Quand l’éternité fait entendre son appel au sein du temps, l’activisme disparaît. Quand l’éternité fait entendre son appel, le pessimisme disparaît. Quand l’éternité minute, le temps devient le vaisseau [16] de l’éternité. Nous devenons les vaisseaux de l’éternel.

Paul Tillich

Le recueil The eternel now (L’éternel maintenant) est le dernier recueil de prédications de Paul Tillich publié de son vivant. L’édition américaine est datée de 1963. Une traduction française de l’auteur de ces lignes a été publiée en 1969; elle est désormais épuisée.

Cette prédication est la onzième d’un volume en trois sections:
1) la condition humaine,
2) La réalité divine;
3) L’interpellation de l’homme. Elle vient en conclusion de la deuxième.

On lira, au passage, avec intérêt ce que le prédicateur disait des relations « racistes » des Etats-Unis avec les autres nations au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. Cela prend un nouveau relief sur la toile de fond de la Guerre menée par la coalition au Moyen-Orient: «
… l’american way of life  [17]… est une bénédiction venue du passé, elle est aussi une malédiction, menaçante pour notre futur. »

J-M S.



[17] Le style de vie américain.

[18] La remarque est plus pertinente en anglais, car dans cette langue les doxologies liturgiques sont conclues par la formule : « world without end », ce qui signifie littéralement : monde sans fin !

[19] Les Etats-Unis d’Amérique.

[20] Le style de vie américain.

[21] Les Etats-Unis.

[22] Hébreux 3, 13.

[23] Les Etats-Unis.

[24] Apocalypse 1, 8.

III L’ÉTERNEL MAINTENANT

Je suis l’alpha et l’oméga, le commencement et la fin

Apocalypse 21, 6.
Notre destin et celui de toute chose dans notre monde est d’avoir une fin. Chacune des fins dont nous faisons l’expérience dans la nature et dans l’humanité nous répète à voix forte: Toi aussi tu auras une fin ! Cette fin peut se révéler à l’occasion d’adieux à un lieu où nous avons longtemps vécu; au moment de se séparer de compagnons familiers; à la mort d’un proche. Elle peut devenir manifeste avec l’échec d’un travail plein de sens à nos yeux, au terme d’une période de notre vie, à l’approche du grand âge, et même dans l’aspect mélancolique de la nature en automne. Tout cela nous dit: toi aussi tu auras une fin !

Quand cette voix nous rappelle notre fin et nous secoue, nous nous demandons avec inquiétude: Que signifie le fait d’avoir un commencement et une fin, de venir de l’obscurité du « pas encore », pour aller vers l’obscurité du « ne pas » ? Saint Augustin s’est posé cette question, il a commencé à répondre en priant. C’est normal, puisque prier signifie s’élever vers l’éternel. De fait, il n’y a pas d’autre moyen de considérer le temps que de le considérer à la lumière de l'éternel. Afin de juger d’une chose, il faut se placer en partie à l’intérieur et en partie à l’extérieur de cette chose. Si nous étions entièrement dans le temps, nous serions incapables de nous élever vers l’éternel par la prière, la méditation et la pensée. Nous serions comme toutes les autres créatures des enfants du temps, incapables de poser la question du sens du temps. Comme hommes, nous avons conscience de l’éternité; nous lui appartenons et nous en sommes séparés parce que nous sommes sous la coupe du temps.


1

Nous parlons du temps de trois manières ou selon trois formes: au passé, au présent et au futur. Tout enfant le sait, mais aucun savant n’a réussi à pénétrer ce mystère. Nous en sommes conscients, quand nous entendons une voix nous dire: toi aussi tu auras une fin. Le futur nous éveille au mystère du temps. Le temps avance du commencement vers la fin, mais la conscience que nous avons du temps avance dans la direction opposée. Elle commence par anticiper la fin avec angoisse. Nous voyons le passé et le présent à la lumière du futur. Considérons d’abord, notre marche vers le futur, en direction de la fin, par la dernière limite du futur qu’il nous est possible d’anticiper.

  L’image du futur produit chez l’homme des sentiments contrastés. Son attente lui fait éprouver un sentiment de joie. C’est une grande chose d’avoir un futur où actualiser ses propres possibilités, de ressentir l’abondance de la vie, de créer du neuf - un nouvel ouvrage, un nouvel être vivant, un nouveau mode de vie - de sentir enfin notre être se régénérer. Nous avançons courageusement vers le nouveau, spécialement au coursde la première partie de notre vie. Toutefois, ce sentiment lutte avec d’autres sentiments: avec l’angoisse au sujet de ce que le futur nous cache, avec l’ambiguïté de tout ce qu’il nous apportera, avec la brièveté de la durée de notre vie, diminuant d’année en année, et se raccourcissant à l’approche inévitable de la fin. Finalement, avec la fin elle-même, avec son obscurité impénétrable et la menace que notre existence entière soit jugée un échec.

  Comment réagit-on ? Comment réagissons-nous devant cette image du futur, avec ses espoirs, ses menaces et la fin inévitable ? La plupart d’entre nous réagissent probablement en ne voulant voir que leur futur proche, en l’anticipant, en le préparant, en comptant sur lui, en s’en inquiétant, et surtout en se coupant de la conscience de la fin, du dernier moment de notre futur. Il est probable que nous ne pourrions pas vivre si nous ne faisions pas ainsi la plupart du temps. Mais, sait-on mourir, si on n’est pas capable de vivre ? Le refoulement de la fin hors du champ de notre conscience s’exprime de bien des manières!

  Beaucoup s’efforcent de la refouler en s’accordant un bon empan de vie entre leur maintenant et leur fin. Il est décisif à leurs yeux que la fin soit retardée. Les gens âgés, proches de leur fin, le font aussi, parce qu’elles ne peuvent supporter que la fin ne soit plus indéfiniment ajournée. 

Beaucoup s’illusionnent en espérant que leur vie continuera après la mort. Ils attendent un futur sans fin où ils feront, ou posséderont, ce que la vie leur a refusé. Cette attitude à l’égard du futur, qui prévaut de nos jours, est simpliste. Elle nie qu’il y ait une fin. Elle refuse d’accepter le fait que nous sommes des créatures, venues de la profondeur éternelle du temps et retournant au fondement du temps, après avoir reçu, comme leur temps, une mesure limitée de temps. Elle remplace l’éternité par un futur sans fin.

 Mais un temps sans fin est un temps sans but final. C’est un temps qui se répète, que l’on pourrait décrire comme un enfer. La façon chrétienne de considérer la fin est toute autre. Le message chrétien annonce que l’éternité se situe au-dessus du passé et du futur. « Je suis l’alpha et l’oméga, le commencement et la fin. »

  Le message chrétien sait que le temps court vers la fin, que nous avançons vers la fin de ce temps qui est notre temps. Nombre de nos contemporains – mais pas la Bible – parlent d’une façon inconsidérée de l’ « au-delà », ou de la « vie après la mort ». On a même traduit « éternité » par « aux siècles des siècles »  [18] dans nos liturgies. Or, il nous faut considérer que l’éternel n’est ni intemporel ni temporellement infini. Le mystère du futur trouve sa réponse dans l’éternel; nous n’en parlons qu’avec des images empruntées à la temporalité. Si nous oublions que ces images ne sont que des images, nous tombons dans l’absurde et dans l’illusion. Il n’y a pas de temps après le temps; l’éternité est au-dessus du temps.

2

Nous allons vers ce qui n’est pas encore, et nous venons de ce qui n’est plus. Nous sommes ce que nous sommes par ce dont nous venons. Nous avons un commencement et nous avons une fin. Il y a eu un temps qui n’était pas notre temps. Nous en avons entendu parler par ceux qui sont plus vieux que nous; nous avons lu des livres d’histoire sur ce sujet; nous avons essayé de nous représenter les milliards d’années inimaginables où, ni nous, ni, personne, n’étions là pour nous en parler. Il est difficile de s’imaginer n’être plus. Il est également difficile de s’imaginer n’être pas. Habituellement, nous ne nous soucions pas de n’être pas, du temps indéfini précédant notre naissance où nous n’étions pas. Nous pensons: maintenant nous sommes; c’est notre temps et nous ne voulons pas le perdre. Nous ne préoccupons pas de ce qui se trouvait avant notre commencement. Nous nous préoccupons beaucoup plus de notre vie après la mort, que de notre être avant notre naissance. Peut-on faire l’un sans l’autre ? Le Quatrième évangile ne le pense pas. Quand il parle de l’éternité du Christ, il ne souligne pas seulement son retour dans l’éternité, mais aussi sa venue de l’éternité. « En vérité, en vérité, avant qu’Abraham fut, je suis. » Le Christ vient d’une autre dimension que celle du passé. Ceux à qui le Christ s’adressait se sont mépris sur ses paroles. Ils les entendaient en termes de passé historique. Ils croyaient qu’il s’attribuait des centaines d’années de vie et ils s’offusquaient à juste titre, d’une pareille absurdité. Mais il n’a pas dit «j’étais » avant Abraham, il a dit «je suis » avant qu’Abraham fut. Il a parlé de son commencement dans l’éternité. C’est le commencement de toute chose, et non un point situé à d’incalculables milliards d’années. C’est l’éternel comme point ultime de notre passé.

  Le mystère du passé dont nous venons est à la fois ce qu’il est et n’est pas, à chaque moment de notre vie. Il est, dans la mesure où nous sommes ce que le passé a fait de nous. En chaque cellule de notre corps, en chaque trait de notre visage, en chaque mouvement de notre âme, notre passé est notre présent.

Peu de périodes historiques ont connu autant que la nôtre le travail incessant du passé sur le présent. Nous connaissons l’influence des expériences de l’enfance sur notre caractère. Nous connaissons les cicatrices laissées par les évènements de nos premières années. Nous avons redécouvert ce que savaient les tragédiens grecs et les prophètes juifs, que le passé est présent en nous tous, à la fois comme une malédiction et comme une bénédiction. Car le « passé » signifie à la fois bénédiction et malédiction pour les individus, pour les nations aussi et même pour les continents.

L’histoire vit du passé; elle vit de son héritage. La gloire des nations européennes est leur longue, inépuisable et riche tradition. Mais dans cette tradition, les bénédictions sont mêlées aux malédictions résultant d’anciennes scissions séparant des nations dont les conflits sanglants ont perdurés au cours des siècles et amenés l’Europe sans cesse au bord de l’autodestruction. Grandes sont les bénédictions reçues par cette nation  [19] dans sa brève histoire. Mais,, elle a été dès les premiers jours travaillée par des éléments qui ont été et qui demeurent des malédictions pour de longues années à venir. À titre d’exemple, je me réfère à la tendance au racisme, non seulement à l’intérieur de la nation, mais aussi à l’extérieur, dans ses relations avec les races et les nations en dehors de ses frontières. Si l’ «american way of life  [20] » est une bénédiction venue du passé, elle est aussi une malédiction, menaçante pour notre futur.

Existe-il un moyen d’être délivré des malédictions menaçant la vie des nations, des continents, et, de plus en plus, l’humanité tout entière ? Pouvons-nous rejeter dans le passé des éléments de notre passé afin qu’ils perdent leur emprise sur notre présent ? Dans la vie d’un individu, c’est, en effet, possible. On a dit, à juste titre, que la force de caractère repose sur la capacité de refouler une masse de choses dans le passé. En dépit de l’emprise qu’exerce sur l’homme son passé, il peut s’en séparer, le chasser de son présent dans le passé où il sera contraint à l’inactivité - au moins un certain temps. Il peut revenir, investir le présent, détruire la personne, mais cela n’est jamais inéluctable. Nous ne sommes pas inévitablement les victimes de notre passé. Nous pouvons faire en sorte que le passé ne soit que du passé. On nomme « repentance ». l’acte qui fait cela. La repentance authentique n’est pas le sentiment de tristesse qu’on éprouve après avoir fait une mauvaise action, c’est l’acte par lequel de la personne toute entière débarrasse son être de certains éléments en les rejetant dans le passé comme des chose désormais sans emprise sur le présent.

Un peuple peut-il faire de même ? Un peuple - ou tout autre groupe social - peut-il se repentir authentiquement ? Peut-il se séparer des malédictions de son passé ? L’espoir d’une nation réside dans cette possibilité. L’histoire d’Israël et l’histoire de l’Église montrent que c’est possible, mais elles montrent aussi que c’est rare et très difficile. Nul ne sait ce qui adviendra de cette nation [21]. Nous savons, en tout cas, que son futur repose sur la façon dont elle traitera son passé et dont elle pourra rejeter dans le passé les éléments de son histoire qui sont des malédictions.

Chaque vie humaine lutte avec le passé. Les bénédictions y bataillent avec les malédictions. Souvent, nous ne distinguons pas les bénédictions des malédictions. À la lumière de la découverte de nos pulsions inconscientes nous sommes enclins aujourd’hui à voir davantage les malédictions que les bénédictions dans notre passé. Le souvenir des parents, inséparablement lié dans l’Ancien Testament à la bénédiction, est maintenant mis en rapport avec la malédiction qu’ils attireraient sur nous, inconsciemment, indépendamment de leur volonté. Nombreux sont ceux qui, souffrant de troubles psychiques, voient dans leur passé, spécialement dans leur enfance, une source de malédictions. Beaucoup de nos contemporains luttent pathétiquement, et constamment, avec leur passé. Aucune thérapeutique médicale ne peut résoudre ce conflit, parce qu’aucune thérapeutique ne change le passé. Seule peut le guérir une bénédiction supérieure au conflit de la bénédiction avec la malédiction, Cette bénédiction change ce qui, du passé, semble inchangeable. Elle ne change pas les faits; ce qui est arrivé est bel et bien arrivé et le demeura pour l’éternité ! Mais l’éternité peut changer le sens des faits. On nomme changement: l’expérience du « pardon ». Si le pardon change le sens du passé - son influence sur le futur - change aussi. Son caractère de malédiction lui est ôté. La puissance transformatrice du pardon le change en bénédiction.

  Il y a toujours des bénédictions et des malédictions dans le passé, mais on y trouve aussi le vide. Nous avons le souvenir d’expériences qui, en leur temps, nous semblaient déborder de contenu. Nous en conservons la mémoire, mais l’abondance a disparue, l’extase s’en est allée, la plénitude s’est changée en vide. Nous les éprouvons ni comme des malédictions, ni comme des bénédictions. Elles ont été englouties dans le passé. Elles ne contribuent en rien à ce qui est éternel. Qu’est ce qui échappe à ce jugement dans notre vie ?

3

Le mystère du futur et le mystère du passé s’uninssent dans le mystère du présent. Notre temps, le temps que nous avons est le temps où nous sommes « présent ». Mais, comment pouvons être présent ? Le moment présent n’a-il pas déjà fuit quand nous pensons à lui? Le présent n’est-il pas la frontière sans cesse mouvante entre le passé et le futur ? Comment se tenir sur une ligne sans cesse mouvante ? Si nous n’avons que le « ne plus » du passé et le « pas encore » du futur, nous n’avons rien. Nous ne pouvons parler d’un temps « notre »; nous n’avons pas de « présent. »

Mais tel est le mystère: nous avons un présent. Plus encore nous avons un futur « nôtre » quand nous l’anticipons dans le présent. Nous avons aussi un passé « nôtre », quand que nous en souvenons dans le présent. Au présent, le passé et le futur sont « nôtres ». Mais le « présent » n’existe pas si nous le pensons au sein du flux incessant du temps. L’énigme du présent est l’énigme la plus profonde de toutes les énigmes du temps. Répétons-le, elle ne trouve de réponse que dans ce qui englobe tous les temps, dans l’éternel au-delà de tous les temps. Chaque fois que nous disons « maintenant », ou « aujourd’hui », nous arrêtons le flux du temps pour nous. Nous assumons le présent sans nous soucier de sa fuite au moment où nous l’assumons. Nous vivons en lui, et il nous est renouvelé en chaque nouveau « présent ». C’est possible, parce que chaque moment du temps rejoint l’éternité. C’est l’éternel qui arrête pour nous le flux du temps. C’est le « maintenant » éternel qui nous donne un « maintenant » temporel. Nous vivons tant parce que c’est « aujourd’hui », cet aujourd’hui dont parle la lettre aux Hébreux [22]. Personne n’est conscient en permanence de ce « maintenant éternel » au sein du « maintenant » temporel. Parfois, il fait irruption dans notre conscience avec une force telle, qu’il nous donne la certitude de l’éternel, de la dimension du temps qui traverse notre temps et qui nous donne du temps.

  Ceux qui n’ont pas conscience de cette dimension perdent la possibilité d’être présent. La lettre aux Hébreux dit, qu’ils n’entreront pas dans le repos divin. Ils sont prisonniers d’un passé dont ils ne peuvent se séparer, ou ils sont incapables de demeurer dans le présent et fuient dans le futur. C’est peut-être le trait caractéristique le plus marquant de notre époque, spécialement dans le monde occidental, et particulièrement en ce pays  [23]. Le courage lui manque d’accepter le « présent », parce qu’il a perdu la dimension de l’éternité.

  « Je suis le commencement et la fin ». C’est dit pour nous, qui vivons liés au temps, et qui devons affronter la fin. C’est dit pour nous qui ne pouvons échapper au passé et qui ont besoin d’un présent où se tenir. Chaque mode du temps a son mystère particulier; chacun comporte son angoisse particulière. Chacun de ces modes nous conduit à une question ultime. Cette question n’a qu’une réponse: l’éternel. La seule puissance qui surpasse la puissance dévorante du temps est celle de l’éternel: Celui qui était, qui est et qui vient, le commencement et la fin  [24]. Il nous pardonne ce qui s’est passé. Il nous donne du courage pour ce qui vient. Il nous donne du repos dans sa Présence éternelle.

Paul Tillich.