L’affinité de Paul Tillich pour
la pensée de l’apôtre des «païens» est manifeste.
Sur les soixante et un sermons publiés dans les trois volumes de
prédication, dix sept interprètent des péricopes empruntées
au corpus des écrits pauliniens, dont les cinq sur des versets du
chapitre Romains 8 réunis dans cette anthologie. L’expérience
humaine de Paul, qu’on peut dire «mystique» et que Tillich qualifie
d’«extatique», retient spécialement
l’attention du prédicateur. Il considère d’abord que certains
aspects de l’anthropologie contemporaine, notamment de la psychanalyse
freudienne, se trouvent préfigurés dans les textes de l’apôtre.
«Une figure subjective de première importance» écrit
le philosophe Alain Badiou (1). Mais surtout, Paul (l’apôtre)
parle à Paul Tillich (théologien du XXè siècle).
Celles et ceux qui assument de bon cœur la charge redoutable et magnifique
de la prédication, trouveront, plus d’un demi siècle après
la rédaction de ces textes, quelques leçons d’herméneutique
pratique encore valides, peut-être plus actuelles qu’elles ne le furent
à l’époque où le public francophone découvrait
au tournant des années soixante le «théologien de la
culture» Quant au lecteur, il creusera, méditera, approfondira
ce qu’il découvrira au fil de sa lecture, comme le scribe instruit du règne des
cieux,
dont parlait Jésus, semblable à un maître de
maison qui tire de son trésor des choses nouvelles et des choses
d’anciennes.
Les prédications : La signification de la Providence (v.38-39), Attente (v. 24-25) et Le témoignage de l’Esprit (v. 16 et 26-27) proviennent du volume
The Shaking of the Foundations de 1949. Principats et puissances (v. 38-39), et Le Paradoxe de la Prière (26-27) sont extraits de The New Being publié en 1955.
Jean-Marc Saint,
Mulhouse, le 20 Juillet 2004.
- Alain Badiou, Saint Paul, p.1. Presses
universitaires de France, 1997.
- Paul Tillich était aumônier
militaire pendant la Première Guerre mondiale, notamment dans les
lignes allemandes devant Verdun. Cf. Documents biographiques p. 130
à 142. (Labor et Fides 2002)
- Romains 8, 32-35.
- Les Etats-Unis.
- 1945-1955
- wishful thinking ! Prendre ses désirs
pour des réalités.
- Romains 8, 35.
- Actes 17, 28. NTS
- 1 Corinthiens 13.
- Actes 2, 1-13.
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ATTENDRE
J’espère le Seigneur, j’espère
vraiment ;
j’attends
sa parole.
Je compte
sur le Seigneur
plus que
les gardes sur le matin,
plus que
les gardes sur le matin.
Israël,
attend le Seigneur !
Car c’est
auprès du Seigneur qu’est la fidélité,
et la
libération abonde auprès de lui.
Psaume 130,
5-7.
Car c’est
dans l’espérance que nous avons été sauvés.
Or l’espérance qu’on voit n’est plus une espérance : ce qu’on
voit peut-on l’espérer encore? Mais si nous espérons ce
que nous ne voyons pas, nous l’attendons avec persévérance.
Romains 8,
24-25.
L’Ancien et le Nouveau Testament, décrivent
tous les deux notre existence en relation avec Dieu comme une attente.
Chez le psalmiste, l’attente est angoissée ; chez l’apôtre,
l’attente est patiente. Attendre signifie simultanément : ne
pas avoir et avoir. Car nous n’avons pas ce que nous
attendons, ou, comme le dit l’apôtre : si nous espérons
ce que nous ne voyons pas, nous l’attendons… La condition de la relation
de l’homme avec Dieu est en premier lieu ne pas avoir, ne pas
voir, ne pas connaître, ne pas saisir. La religion
qui oublie cela , qu’elle soit extatique, pratique, ou raisonnable, cette
religion substitue à Dieu une image de Dieu de sa création.
Notre vie religieuse est caractérisée beaucoup plus par ce
genre de création, que par toute autre chose. Je pense au théologien
qui n’attend pas Dieu, parce qu’il le possède enclos dans une doctrine.
Je pense au bibliste qui n’attend pas Dieu parce qu’il le possède
enclos dans un livre. Je pense à l’homme d’Église qui n’attend
pas Dieu, parce qu’il le possède enclos dans une institution. Je
pense au croyant qui n’attend pas Dieu, parce qu’il le possède enclos
dans sa propre expérience. Il n’est pas facile de supporter le non
avoir Dieu, l’attente de Dieu. Il n’est pas facile de prêcher
dimanche après dimanche sans chercher à se convaincre, et à
convaincre autrui, que nous avons Dieu, que nous disposons de lui. Il n’est
pas facile de parler de Dieu aux enfants et aux païens, aux sceptiques
et aux laïques, tout en disant clairement que nous ne possédons
pas Dieu, que, nous aussi, nous l’attendons. Je suis persuadé qu’une
bonne part de la révolte contre le Christianisme a pour cause la prétention
manifeste, ou dissimulée, des chrétiens de posséder
Dieu, et, par conséquent, la perte de l’attente, si décisive
chez les prophètes et les apôtres. Ne nous leurrons pas en pensant
qu’en parlant de la fin, ils n’attendaient que la fin dernière, le
jugement et l’accomplissement de toute chose, et non pas Dieu, celui de
qui procède la fin. Ils ne possédaient pas Dieu ; ils l’attendaient.
Comment posséder Dieu ? Dieu est-il une chose qu’on peut saisir et
connaître comme n’importe quoi? Dieu est-il moins qu’une personne
humaine ? Nous attendons toujours un être humain. Le non avoir
et le non connaître de l’attente est présent
jusque dans la communion la plus intime entre deux êtres. Du fait
que Dieu est infiniment caché et incommensurable, nous devons l’attendre
de la manière la plus absolue et la plus radicale. Il est Dieu, précisément,
parce que nous ne le possédons pas. Le psalmiste
en disant qu’il attend le Seigneur de tout son être montre
que l’attente de Dieu n’est pas un simple aspect de notre relation avec
Dieu, mais qu’elle est la condition même de cette relation. Nous avons
Dieu en ne l’ayant pas.
Mais, bien qu’attendre ne soit pas avoir,
c’est aussi avoir. Le fait que nous attendons une chose montre que nous
la possédons déjà d’une certaine façon. L’attente
devance ce qui n’est pas encore réel. Si nous attendons avec espérance
et patience, ce que nous attendons produit déjà en nous son
effet. Celui qui attend, en sens ultime, n’est pas loin de ce qu’il attend.
Celui qui attend absolument sérieusement a déjà reçu
la puissance de ce qu’il attend. Celui qui attend passionnément
est déjà lui-même une puissance active, la plus grande
puissance qui transforme la vie personnelle et la vie historique. Nous sommes
plus fort quand nous attendons que quand nous possédons. Quand nous
possédons Dieu, nous le réduisons au peu de chose que nous
connaissons et que nous saisissons de lui ; nous en faisons une idole. Dans
les cultes idolâtres, on croit posséder Dieu. Cette idolâtrie
est très répandue parmi les Chrétiens.
Mais si nous savons que nous ne le connaissons
pas, et si nous attendons qu’il se fasse connaître lui-même,
alors nous connaissons vraiment quelque chose; alors nous sommes saisis,
connus et possédés par Dieu. C’est alors que nous
sommes croyants en dépit de notre incroyance, et qu’il nous accepte
malgré que nous soyons séparés de lui.
Toutefois, n’oublions pas la tension formidable
qu’est l’attente. Elle empêche toute complaisance à l’égard
de la non-possession, l’indifférence ou le mépris cynique
à l’égard de ceux qui possèdent quelque chose. l’indulgence
à l’égard du doute et du désespoir. Ne nous-nous vantons
pas de ne rien posséder comme s’il s’agissait d’une possession nouvelle.
C’est l’une des grandes tentations de notre temps, car il ne reste plus
grand chose que nous ne puissions prétendre posséder. Nous
succombons à la même tentation, quand nous-nous vantons de ne
pas posséder Dieu dans notre tentative pour le posséder. La
réponse divine à ce genre de tentative est le vide complet.
Attendre n’est pas désespérer. C’est accepter le non-avoir
par la puissance de ce que nous avons déjà.
Notre époque est un temps d’attente ; attendre
est son destin particulier. Et tout temps est un temps d’attente, le temps
d’attendre l’irruption de l’éternité. Le temps avance. Le
temps, tout entier est attente, dans l’histoire et dans la vie personnelle.
Le temps lui-même est attente, non pas l’attente d’un autre temps,
mais de ce qui est éternel.
Paul Tillich.
LE PARADOXE DE LA PRIÈRE.
De même aussi
l’Esprit vient au secours de notre prière, car nous ne savons pas
ce qu’il convient de demander dans nos prières. Mais l’Esprit lui-même
intercède pour nous par des soupirs inexprimables ; et celui qui sonde
les cœurs sait à quoi tend l’Esprit, car c’est selon Dieu qu’il intercède
en faveur des saints.
Romains 8,
26-27.
Ce passage de l’épître aux Romains sur
l’Esprit qui intercède pour nous par des soupirs inexprimables
est l’une des paroles les plus mystérieuses de Paul. Il
exprime l’expérience d’un homme qui sait comment prier, et parce
qu’il sait comment prier, dit qu’il ne sait pas comment prier.
Nous pouvons, probablement, tirer de cette confession de l’apôtre la
conclusion que ceux qui, parmi nous, font comme s’ils savaient comment prier,
ne le savent pas du tout. À l’appui de cette conclusion nous pourrions
trouver beaucoup d’exemples dans la vie quotidienne. Les ministres des Églises
sont habitués à prier publiquement à toutes sortes d’occasions,
certaines s’offrant naturellement à la prière, d’autres artificiellement
et contre tout bon goût. Il n’est pas inutile de connaître le
bon moment, ou le mauvais moment, de prier. Cet avertissement est à
la périphérie de ce que Paul veut dire, mais il est nécessaire,
spécialement à l’intention des ministres et des responsables
laïcs de l’Église.
Le pas suivant nous rapproche du centre du propos
de Paul. Il existe deux types de prières : les prières liturgiques
fixes et les prières spontanées. Ces deux types montrent
la vérité de l’affirmation de Paul que nous ne savons pas
prier comme il faut. Les prières liturgiques deviennent souvent
mécaniques ou incompréhensibles, et souvent les deux à
la fois. L’histoire de l’Église montre que cela a été
le sort même de la prière du Seigneur. Paul connaissait certainement
le Notre Père, quand il a écrit que nous ne savons
pas comment prier. Faire de l’exemple de prière donnée par
Jésus à ses disciples une règle liturgique, ne prouve
pas qu’on sache comment prier.
Si maintenant nous passons de la prière liturgique
à la prière spontanée, les choses ne se présentent
pas mieux ! Souvent, la prière spontanée n’est qu’une conversation
ordinaire avec quelqu’un qu’on appelle Dieu, mais qui pourrait être
un autre homme, auquel on raconterait ceci et cela, souvent longuement,
que l’on remercierait et dont on attendrait des faveurs. Cela non plus ne
prouve pas que nous savons comment prier.
Les Églises utilisant dans leurs liturgies
des formules classiques devraient se demander si elles n’empêchent
pas les gens d’aujourd’hui de prier, comme ils le pourraient honnêtement.
Les Églises sans liturgie, qui laissent la liberté de prononcer
des prières à tout moment, devraient se demander si elles ne
profanent pas la prière en la privant de son mystère.
Maintenant avançons d’un troisième
pas, au centre de la pensée de Paul. Au bon ou au mauvais moment,
que la prière soit formulée ou spontanée, la question
décisive demeure : la prière est-elle possible ou non ? D’après
Paul, elle est humainement impossible. Nous ne devrions jamais oublier,
quand nous prions, que nous faisons quelque chose d’humainement impossible.
Nous parlons à quelqu’un qui n’est pas quelqu’un d’autre, mais qui
est plus proche de nous que nous ne le sommes de nous-mêmes. Nous
nous adressons à quelqu’un qui ne devient jamais l’objet de notre
discours parce qu’il est toujours sujet, toujours en train d’agir, toujours
en train de créer. Nous lui racontons ce qu’il sait déjà,
et, le lui racontant, nous exprimons les tendances inconscientes sur lesquelles
poussent nos paroles conscientes. C’est pourquoi la prière est humainement
impossible. Sur le fondement de cette idée, Paul apporte une solution
mystérieuse à la question de la prière authentique.
C’est Dieu lui-même qui prie en nous quand nous le prions. Dieu en
nous : c’est ce que signifie «Esprit». Le mot Esprit est un mot
différent pour dire «Dieu présent», avec sa puissance
qui nous ébranle, nous inspire, et nous transforme. En nous, quelque
chose qui ne vient pas de nous, intercède pour nous devant Dieu.
Nous ne pouvons franchir le fossé qui nous sépare de Dieu,
même avec les prières les plus intenses et les plus fréquentes.
Seul Dieu peut franchir le fossé entre lui et nous. Ce symbole est
absurde si on le prend à la lettre. Mais comme symbole authentique,
il est profond. Le symbole de Dieu intercédant pour nous auprès
de lui, dit que Dieu, en sait davantage sur nous que ce dont nous sommes
conscients. Il sonde les cœurs des hommes. Ce sont des mots qui anticipent
sur des conceptions contemporaines dont nous sommes fiers à juste
titre, selon lesquelles les faibles lumières de notre conscience émergent
sur la base plus large des pulsions et des images inconscientes. S’il en
est ainsi, qui d’autre que Dieu lui-même, peut présenter notre
être à Dieu ; il est le seul qui connaisse les profondeurs
de notre âme ?
Cela va nous aider à comprendre la partie
la plus mystérieuse de la description de la prière, où
Paul dit que l’Esprit lui-même intercède pour nous par des
soupirs inexprimables. Précisément, parce que toute prière
est impossible à l’homme ; précisément parce qu’elle
présente à Dieu des niveaux profonds de notre être plus
profond que la conscience, quelque chose advient qui ne peut se dire avec
des mots. Les mots, créés et utilisés par et dans
notre vie consciente ne sont pas l’essence de la prière. L’essence
de la prière est l’acte de Dieu travaillant notre être et le
présentant à lui. Paul appelle «soupir» la façon
dont cela se produit. Le soupir est l’expression de la faiblesse dans notre
existence de créature. Nous ne pouvons nous approcher de Dieu qu’avec
des soupirs inexprimables, et ces soupirs sont son œuvre en nous.
C’est enfin la réponse à la question
que posent souvent les chrétiens : quelle est la prière qui
convient le mieux à notre relation à Dieu ? La prière
de remerciement, ou la prière de demande, la prière d’intercession,
de confession ou de louange ? Paul ne fait pas ces distinctions. Elles
dépendent des mots. Le soupir de l’Esprit est en nous trop profond
pour les mots et pour la distinction en types de prières. La prière
spirituelle élève à Dieu par la puissance de Dieu
et elle inclut tous les types de prières.
Un dernier mot à l’intention de ceux qui sentent
qu’ils ne trouvent pas de mots pour prier et qui restent en silence devant
Dieu. Ce peut être l’absence de l’Esprit. Il se peut aussi que leur
silence soit une prière silencieuse, autrement dit, des soupirs
trop profonds pour les mots. Alors celui qui sonde le cœur de l’homme, les
écoute et les comprend.
Paul Tillich.
LE SENS DE LA
PROVIDENCE.
… Je suis persuadé que ni mort,
ni vie, ni anges, ni principats, ni présent, ni avenir, ni puissances,
ni hauteur, ni profondeur, ni aucune création ne pourra nous séparer
de l’amour de Dieu en Jésus-Christ, notre Seigneur.
Romains 8,
38-39
Ces paroles très connues de Paul énoncent
la foi chrétienne en la Providence. Elles sont la première
interprétation de fond des paroles troublantes de l’évangile
de Matthieu, où Jésus commande de n’avoir aucun souci au sujet
de la vie, de la nourriture et du vêtement et de chercher premièrement
le Royaume de Dieu, parce que Dieu connaît déjà notre
vie quotidienne et tous nos besoins. Cette interprétation est nécessaire,
car peu d’articles de la foi chrétienne, importants pour la vie quotidienne
des hommes et des femmes, sont sujets à autant de malentendus et
de déformations. Ces malentendus mènent inévitablement
à une désillusion, qui, non seulement détourne de Dieu
nos cœurs, mais aussi nous révolte contre lui, contre le Christianisme
et contre la religion. Quand, entre les batailles de la dernière guerre,
je parlais avec des soldats (2), ceux-ci exprimaient leur
refus du message chrétien en attaquant la croyance en la Providence
– des attaques dont l’âpreté provenait à l’évidence
d’une déception fondamentale. Après avoir lu le texte où
le grand Einstein combat la foi en un Dieu personnel, je suis parvenu à
la conclusion qu’il n’y avait aucune différence entre son sentiment
et celui de ces simples soldats. L’idée de Dieu semble impossible
parce que la réalité de notre monde semble opposée à
la toute puissance d’un Dieu juste et sage.
J’ai eu une fois l’occasion d’interpréter
le caractère paradoxal du gouvernement divin du monde devant un
groupe de réfugiés juifs et chrétiens. L’un d’eux,
un Juif autrefois éminent en Allemagne de l’Est, me dit qu’il avait
reçu de nombreux télégrammes de France du Sud l’informant
de l’histoire épouvantable d’environs dix mille Juifs Sudètes,
de quatre vingt dix ans, et plus, qui avaient été évacués
en Allemagne et transportés dans les camps de concentration. Il dit
que la pensée d’une misère aussi inimaginable l’empêchait
de trouver un sens au message puissant concernant la Providence divine.
Quelle réponse donner ? Quelle réponse pouvons-nous
donner à un problème aussi crucial ; un problème où
le Christianisme est en cause ; un problème qui n’a rien de commun
avec la critique théorique de l’idée de Dieu, mais qui exprime
surtout l’angoisse d’un cœur humain qui ne parvient plus à résister
à la puissance engendrée sur terre par les forces démoniques?
Paul parle de ces forces. Il les connaît toutes
: l’horreur de la mort et l’angoisse de la vie, la force irrésistible
des puissances de la nature et de l’histoire, l’ambiguïté du
présent et l’obscurité inscrutable du futur ; l’incommensurable
retournement du destin de haut en bas et de bas en haut, et la destruction
dans la nature de la créature par la créature. Il les connaissait
toutes, autant que nous, qui les avons redécouvertes après
l'époque brève au cours de laquelle la Providence et la réalité
semblaient aller de soi. Mais, jamais ce n’est allé de soi et cela
n’ira jamais de soi! La Providence est affaire de foi, de la foi la plus
forte, la plus paradoxale, et la plus audacieuse. C’est seulement ainsi
que la foi en la Providence a son sens et sa vérité.
Quel est son contenu ? Certainement pas la promesse
vague qu’enfin tout ira pour le mieux avec l’aide de Dieu ! Beaucoup de
choses ont une fin malheureuse ! Ce n’est pas non plus garder l’espérance
en toute situation, car il y a des situations où l’espérance
n’est plus possible. Ce n’est pas anticiper une période de l’histoire
où la Providence divine sera démontrée par le bonheur
et la bonté humaine. Jamais la Providence divine n’a été
moins paradoxale que dans notre génération. Voici le contenu
de la foi en la Providence : quand la pluie tombe du ciel, comme maintenant;
quand la cruauté a la haute main sur les nations et les individus,
comme maintenant ; quand la faim et la persécution poussent des millions
de personnes de lieux en lieux, comme maintenant ; quand les prisons et les
taudis dans le monde entier dégradent le corps et l’âme des
hommes, comme maintenant ; alors, à ce moment précisément,
nous pouvons nous vanter de ce que rien ne nous sépare de l’amour de
Dieu. C’est en ce sens, et en ce sens seulement, que tout concourre au bien,
au bien ultime, à l’amour éternel, au Royaume de Dieu.
La foi en la Providence est la foi que rien ne peut nous empêcher d’atteindre
le but ultime de notre vie. La Providence ne signifie pas que tout est prédéterminé
d’après un plan, comme par une machine efficace. La Providence signifie
qu’une indestructible possibilité créatrice et salvatrice
est impliquée en toute situation. La Providence signifie que les
forces démoniques et destructrices ne pourront jamais avoir en nous
et dans notre monde la haute main sur nous et que le lien nous liant à
l’accomplissement de l’amour ne sera pas ébranlé.
L’amour est apparu ; il a pris corps en Jésus-Christ,
notre Seigneur. En ajoutant ces mots, Paul ne phrase pas, comme nous
le faisons souvent quand nous les répétons. Il les prononce
après avoir montré que seule l’incrédulité
à l’égard de l’amour de Dieu, la défiance envers Dieu,
la peur de sa colère, la haine de sa présence, l’idée
que nous avons de lui comme d’un tyran nous condamnant, nous, notre péché
et notre culpabilité, peut détruire notre foi en la Providence.
Elle n’est pas détruite par la profondeur de la souffrance, mais
par la séparation d’avec Dieu, La Providence et le pardon des péchés
ne sont pas deux aspects distincts de la foi chrétienne : ils sont
une seule et même chose : la certitude de parvenir à la vie
éternelle en dépit de la souffrance et du péché.
Paul les réunit en disant: qui accusera ceux que Dieu a choisit
? Jésus-Christ… intercède pour nous (3).
Et il poursuit en affirmant : Qui nous séparera de l’amour du
Christ ? La détresse, l’angoisse, la persécution, la faim,
le dénuement, le péril ou l’épée ?… Dans toutes
ces choses, nous sommes plus que vainqueurs, par celui qui nous a aimé.
La foi en la Providence ; c’est cela !
Paul Tillich.
Car je suis persuadé que ni
mort, ni anges, ni principats, ni présent, ni avenir, ni puissances,
ni hauteur, ni profondeur, ni aucune autre création ne pourra nous
séparer de l’amour de Dieu en Jésus-Christ notre Seigneur.
Romains 8,
36-39.
Ces paroles sont parmi les plus fortes jamais écrites.
Leur ton est capable de saisir l’âme humaine dans les situations désespérées.
D’après mon expérience, elles se sont montrées plus
fortes que le tonnerre de l’explosion des obus, que les larmes au bord d’une
tombe et plus que le râle des mourants. Elles sont plus fortes que
le dénigrement de soi de ceux qui désespèrent d’eux-mêmes
et elles l’emportent dans les profondeurs de notre être sur les chuchotements
de l’angoisse. Qu’est ce qui rend ces paroles si fortes ?
Ce n’est pas leur sens littéral ; il nous
est étranger à bien des égards. Les anges et les principats,
la hauteur et la profondeur, et même la vie et la mort, désignent
les constellations d’étoiles qui, selon d’anciennes croyances, déterminent
le destin des hommes et l’histoire. Sous leur coupe les hommes sont menés
par la peur ; ils luttent avec courage, parfois victorieusement, mais le
plus souvent sont défaits. C’était la condition des hommes
auxquels Paul s’adressait. À plusieurs reprises, il résume dans
ses lettres le sens du Christianisme avec le message que le Christ a vaincu
les puissances qui gouvernent le monde, mais nulle part il ne l’affirme de
façon aussi triomphale que par ces mots forts et beaux qu’il adresse
aux Romains.
Pour que ces mots parlent à nos âmes
aujourd’hui puissamment, ils doivent nous dire quelque chose dont nous sentons
la vérité, en dépit du fait que nous ne partageons
plus les anciennes croyances aux étoiles et aux constellations. Ils
nomment les puissances sous la servitude desquelles nous sommes tous, avec
tous les hommes à toutes les périodes de l’histoire, et la
création toute entière. Ils montrent ce qui nous donne la
certitude que ces puissances ne l’emporteront pas contre nous, qu’elles
sont vaincus et que nous pouvons participer à la victoire remportée
sur elles.
Qui, au cours des années récentes,
en vérité au cours de ce siècle tout entier, n’a pas
senti les forces irrésistibles qui déterminent notre destin
personnel et celui de l’histoire ? Elles poussent les nations et les individus
dans d’insolubles conflits intérieurs et extérieurs ; à
l’insolence et la folie, à la révolte et au désespoir,
à l’inhumanité et à l’autodestruction. Chacun de nous
est engagé plus ou moins dans ces conflits menés par ces forces.
D’une certaine manière, elles déterminent la vie personnelle
de chacun d’entre nous. La sécurité n’est garantie à
personne ; aucune maison, aucun travail, aucune amitié, aucune famille,
aucun pays, où que ce soit dans le monde, n’est à l’abri ; aucun
plan n’est certain de sa réalisation ; l’espérance est menacée.
Ce n’est pas nouveau dans l’histoire humaine. Il est nouveau, par contre,
qu’en quelques années de sécurité relative, nous ayons
oublié, que tel est le cours véritable des choses. Nous le
voyons de nouveau partout, parce que soudainement nous vivons en plein milieu
sur toute la terre.
Poussés par les forces du destin, nous posons
les questions que l’humanité a toujours posées : Qu’est-ce
qu’il y là dessous ? Quel sens à cela ? Comment supporter
cela?
Bien avant l’ère chrétienne, les peuples
parlaient de la Providence divine à l’œuvre derrière les forces
qui mènent la vie et l’histoire. Les paroles de Jésus sur
les oiseaux du ciel et les lys des champs ; son commandement de ne pas se
soucier du lendemain, ont fortifié dans le Christianisme la foi en
la Providence. Elle est devenu la croyance la plus commune du peuple chrétien.
Elle lui a donné le courage dans le danger, la consolation dans la
tristesse, l’espérance dans l’effondrement. Mais, de plus en plus,
cette foi a perdu sa profondeur. Elle allait de soi. Elle a perdu le caractère
irrésistible, surprenant, triomphant, qu’elle a dans les paroles
de Paul.
Quand les soldats allemands entrèrent dans
la Première Guerre mondiale, la plupart partageaient la croyance au
bon Dieu qui arrange au mieux les choses. Aujourd’hui tout va au pire parmi
les nations et presque pour tout le monde. Dans les tranchées de
la guerre, la croyance populaire en la Providence personnelle s’est effondrée
graduellement, et à la cinquième année de la guerre,
il n’en restait plus rien. Pendant et après la Seconde Guerre mondiale
un phénomène semblable s’est produit dans ce pays (4). La croyance à la Providence historique s’est
écroulée dans les tensions politiques et les peurs des dix
dernières années (5). La croyance que
l’histoire arrange tout pour le mieux, largement partagée dans ce
pays, a maintenant presque complètement disparue. Aujourd’hui, il
n’en reste plus grand-chose.
Ni la croyance en une Providence personnelle ou une
Providence historique n’ont de racines profondes ou de fondements réels.
Ces croyances sont les produits de nos illusions (6) et
non de la foi. La foi en la Providence n’est pas un élément
de la foi Chrétienne ; un élément plus facile
à comprendre que ses autres éléments. Comme, Les gens
croient en la Providence, me dit un jour un vieux pasteur rural, mais les
contenus plus élevés de la foi chrétienne, le péché
et le salut, le Christ et l’Église, leurs restent étrangers.
Si tel est le cas, le sens de la Providence devrait leur être aussi
étranger et leur croyance en la Providence, comme toutes les croyances,
devrait s’effondrer dans les tempêtes de notre histoire. La foi
en la Providence est la toute foi. C’est le courage de dire oui à
sa vie, et à la vie en général, malgré les forces
du destin, malgré l’insécurité de l’existence quotidienne,
malgré les catastrophes de l’existence et l’effondrement du sens.
Paul parle de ce courage dans notre texte. Mais d’abord,
il parle des puissances qui essayent de rendre ce courage impossible. Que
font ces puissances ? Elles nous séparent de l’amour de Dieu. L’affirmation
est surprenante. Nous insisterions plutôt sur les dangers de la souffrance
et de la mort, qui menacent nos vies jours après jours. Paul, certes,
ne les méconnaît pas. Il énumère : la détresse,
l’angoisse, la persécution, la faim, le dénuement, ou l’épée
(7). Mais il se sent victorieux. C’est alors qu’il nomme
les puissances qui menacent de nous séparer de l’amour de Dieu.
Ces puissances ont quelque chose de mystérieux. Elles ne portent
pas de noms épouvantables comme celles que Paul précédemment
vient de nommer ; la plupart portent des noms glorieux : «anges»,
«principats», «vie» et «hauteurs».
Pourquoi, sont-elles les plus menaçantes ? Parce qu’elles sont à
l’œuvre dans nos vies à tout moment et qu’elles ont un double visage.
Ce sont les puissances qui dirigent le monde, et elles le dirigent pour
le bien et pour le mal. Elles nous saisissent par le bien qu’elles nous
apportent et elles nous détruisent par le mal qu’elles recèlent.
C’est ce qui les rend plus dangereuses que les maux évidents. Voilà
pourquoi en triompher est le test ultime prouvant que Jésus est le
Christ, celui qui apporte un nouvel état de choses.
Voyons quelle est leur nature, non pas comme celle
de réalités étrangères, mais comme celle de
force à l’œuvre dans notre être. Certaines portent le nom d’»ange»
et de «principat». Ces deux noms désignent la même
réalité ; une réalité qui n’a rien de commun
avec le mignon chérubin ailé de l’imagerie populaire des anges.
Ils désignent des réalités à la fois glorieuses
et terribles, des réalités pleines de beauté et destructives.
Quelles sont ces réalités ? Il n’est pas nécessaire
de chercher loin pour les découvrir. Elles sont en nous tous, dans
nos familles, dans notre nation, dans notre monde. À quel signe
les reconnaît-on ? Au mélange de fascination et d’angoisse
insurmontables qui les caractérise. Le nom d’une de ces puissances
à la face angélique est l’amour. La poésie de toutes
les langues loue abondamment ce principat qui gouverne la vie de tous les
humains. Tableaux et statues montrent sa face angélique. Sa beauté
angélique retentit dans la musique. Les figures des dieux et des
déesses du Paganisme expriment sa fascinante divinité. En même
temps, toutes les œuvres d’art et tous les mythes sont remplis des œuvres
tragiques et mortifères de l’ange de l’amour. Ce grand souverain de
nos vies unit la fascination et la crainte, la joie et la culpabilité,
la création et la destruction. La joie et l’angoisse tendent ensemble
à nous séparer de l’amour de Dieu, l’une en nous attirant
loin de Dieu, l’autre en nous projetant dans les ténèbres d’un
désespoir où voir Dieu n’est plus possible.
Un autre principat à la fois angélique
et démonique est le «pouvoir». Il a la beauté
mâle et sévère qu’on voit sur certaines peintures représentant
le grand archange. C’est un grand ange, bon et mauvais et, comme l’amour,
un puissant principat. C’est le constructeur et le protecteur des cités
et des nations ; la force créatrice à l’œuvre en toute œuvre
humaine, en toute communauté humaine, en toute réalisation
humaine. Il est responsable de la conquête de la nature, de l’organisation
des États, de l’administration de la justice. Sa puissance est alliée
à celle d’une autre figure angélique bonne et mauvaise : la
connaissance. Nous sommes tous sous leur férule. L’histoire du monde
est le domaine où le règne de l’ange du pouvoir manifeste
le plus sa gloire et son tragique. Que dire de plus aux gens de notre temps
? Chaque matin nous apporte des nouvelles de son gouvernement du monde !
Nous sommes fascinés par la créativité angélique
et terrorisés par la destructivité démonique qu’il manifeste
dans notre vie personnelle et dans celles des nations. Quand le pouvoir
est allié avec la connaissance – une connaissance dont jamais on a
rêvé auparavant dans l’histoire – la fascination et l’horreur
grandissent infiniment. Ensemble, ils nous séparent de l’amour de
Dieu, l’un nous pousse à l’adoration du pouvoir et de la connaissance,
l’autre nous pousse au cynisme et au désespoir.
Paul mentionne encore deux autres paires de réalités
capables de nous séparer de l’amour de Dieu : «la hauteur et
la profondeur» et le «présent et l’avenir». Tout
le monde comprend sans difficulté ce que cela signifie. Mais, il
est difficile d’épuiser leur signification. La hauteur et la profondeur
sont l’apogée et l’hypogée dans le mouvement des étoiles,
les points où leur influence est la plus forte ou la plus faible,
pour le bien ou le mal. La hauteur est le point où le processus de
la vie atteint son maximum de vitalité, de réussite et de puissance,
et la profondeur celui de sa plus faible réalisation, celui, peut-être,
de sa fin. La hauteur et la profondeur sont des moments de victoire ou
de défaite, de plénitude ou de vide, d’élévation
ou de dépression, de fascination et d’angoisse. Toutes les deux,
la hauteur autant que la profondeur, essayent de nous séparer de
l’amour de Dieu ; toutes les deux rendent Dieu invisible.
«Les choses présentes et les choses
à venir.» Les premières désignent l’impact sur
nous du présent. Elles désignent la puissance séductrice
du présent, notre refus de regarder en arrière ou en avant
quand nous sommes sous l’emprise da la joie intense ou de la peine intense
du moment présent. Les «choses à venir» désignent
l’attente de la nouveauté, la joie de l’inattendu, le courage du risque.
Mais, elles désignent aussi l’incommensurable, le contingent, et l’angoisse
devant l’étrange et l’inconnu.
Achevons cette énumération avec la
paire de puissance la plus redoutable, celle par laquelle Paul a commencé
: «la Vie et la Mort». Ces deux puissances vont de pair. La
mort est présente en toute vie. Elle travaille notre corps et notre
âme, de notre conception à notre décomposition. Elle
est autant présente au commencement de notre vie, qu’à sa fin.
Nous avons commencé. Grandir c’est mourir, parce que la mort mine les
conditions de la vie même dans sa croissance. Ne pas croître c’est
la mort immédiate. Tous, nous nous tenons entre la fascination de
la vie et l’angoisse de la mort, et parfois, entre l’angoisse de la vie et
la fascination de la mort. La «Vie» et la «Mort» sont
les deux puissances les plus grandes, les plus compréhensives, de
toutes celles qui essayent de nous séparer de l’amour de Dieu.
Nous avons considéré les puissances
qui gouvernent le monde sur lesquelles la foi en la Providence doit triompher.
Quelle est cette foi ? Ce n’est, certainement, pas la croyance que tout
aboutira à une heureuse fin ! Ce n’est pas non plus la croyance que
tout marche d’après le plan préétabli d’un planificateur,
qu’on appelle Dieu, la Nature ou le Destin. La vie n’est pas une machine bien
construite par son fabricant fonctionnant avec les moyens et selon les lois
de son mécanisme. La vie, personnelle et historique, est un processus
créateur et destructeur, où la liberté et le destin,
le hasard et la nécessité, la responsabilité et le
tragique, s’entremêlent en tout et à tout moment. Ces tensions,
ces ambiguïtés, ces conflits, font de la vie ce qu’elle est.
Ils créent la fascination et l’horreur de la vie. Ils nous conduisent
à poser la question du courage qui permet d’accepter la vie sans être
vaincu par elle : c’est la question de la Providence.
Abandonnons maintenant le mot «providence»
avec ses fausses connotations et cherchons ce qu’il veut dire réellement.
Il désigne le courage d’accepter la vie sous l’influence de ce qui
est plus que la vie. Paul l’appelle l’amour de Dieu. L’amour est au-dessus
de la figure angélique et démonique dont nous avons parlé.
L’amour est la puissance ultime de l’union, la victoire ultime sur la séparation.
Être uni à l’amour rend capable de se maintenir au-dessus de
la vie au sein même de la vie. Cela rend capable d’accepter les souverains
bifaces de la vie, avec leur fascination et leur angoisse, leur gloire
et leur horreur. Cela donne la certitude, qu’à tout moment, il est
impossible que nous soyons empêchés d’atteindre l’accomplissement
auquel aspire toute vie. C’est le courage d’accepter la vie par la puissance,
où la vie est enracinée et surmontée.
Si, maintenant, on demande comment cela est possible,
revenons à l’hymne de Paul. Nous y trouvons deux solutions. Il conclut
sa liste des puissances, qui règnent sur le monde, par les mots suivants
: …, ni aucune autre création. Les puissances du monde sont
des créatures comme nous le sommes. Elles ne sont
rien de plus que nous ; elles sont limitées. Nous sommes unis à
ce qui n’est pas créature, au fondement créateur qu’aucune créature
ne peut détruire. C’est ce qui nous permet de savoir que ces puissances
ne peuvent détruire le sens de notre vie, même si elles peuvent
détruire nos vies. Cela nous donne la certitude que dans la nature
et dans l’histoire, aucune créature ne peut détruire le sens
de la vie universelle dont nous sommes une parcelle, quand bien même
la nature et l’histoire s’autodétruiraient demain. Aucune créature
ne peut nous priver de ce courage ultime. Aucune ? Une, peut-être !
C’est nous-même ! Le courage de maintenir l’unité avec Dieu tient
face aux puissances et aux principats, y compris face à la Vie et
face la Mort. Mais, nous le perdons, quand la culpabilité nous sépare
de l’amour de Dieu. Nous ne pouvons pas faire face à la mort, parce
que l’aiguillon de la mort c’est le péché. Nous ne pouvons
pas faire face à la vie, parce que la culpabilité mène
à l’autodestruction tragique de la vie, et nous
ne pouvons pas faire face à l'amour, parce que l'amour est rongé
par la culpabilité. Nous fuyons le futur parce qu’il peut
nous apporter les fruits de nos fautes passées. Nous ne pouvons nous
reposer dans le présent, parce qu’il nous accuse et nous repousse.
Nous ne pouvons pas supporter la hauteur, parce que nous avons peur de tomber.
Nous ne pouvons pas supporter la profondeur, parce
que nous nous sentons responsables de notre chute. Les souverainetés
du monde ne peuvent accomplir ce qu’une conscience tourmentée
peut accomplir : miner le courage d’accepter la vie. C’est pourquoi le message
final de Paul est : la conscience de votre culpabilité ne peut vous
séparer de l’amour de Dieu. Car l’amour de Dieu signifie que Dieu
accepte celui qui sait qu’il est inacceptable. C’est le sens de la conclusion
de Paul… en Jésus-Christ notre Seigneur. Il remporte la victoire
sur ceux qui gouvernent le monde, parce qu’il est vainqueur dans nos cœurs.
Son image nous donne la certitude que, même notre cœur, ses auto-accusations,
et son désespoir, ne peut nous séparer de l’amour de Dieu,
unité ultime, source et fondement du courage d’accepter la vie.
Paul Tillich.
LE TÉMOIGNAGE
DE L’ESPRIT
1 Il n’y a maintenant aucune condamnation
pour ceux qui sont en Jésus-Christ. 2 En effet, la loi de l’Esprit
de la vie en Jésus-Christ t’a libéré de la loi du péché
et de la mort.
3. Car –
chose impossible à la loi, parce que la chair la rendait sans force
– Dieu, en envoyant son propre Fils dans une condition semblable à
la chair du péché, en rapport avec le péché,
a condamné le péché dans la chair, 4. pour que la justice
requise par la loi soit accomplie en nous qui marchons, non selon la chair,
mais selon l’Esprit. 5. En effet, ceux qui sont sous l’emprise de la chair
s’accordent aux tendances de la chair, tandis que ceux qui sont sous l’emprise
de l’Esprit s’accordent aux tendances de l’Esprit. 6. Or la chair tend à
la mort ; l’Esprit, lui, tend à la vie et à la paix. 7 Car
la chair tend à s’ériger en ennemie de Dieu, parce qu’elle
ne se soumet pas à la loi de Dieu : elle en est même incapable.
8. Ceux qui sont sous l’empire de la chair ne peuvent plaire à Dieu.
9. Quant
à vous, vous n’êtes pas sous l’empire de la chair, mais sous
celui de l’Esprit, s’il est vrai que l’Esprit habite en vous. Et si quelqu’un
n’a pas l’Esprit du Christ, il ne lui appartient pas. 10 Or si le Christ
est en vous, le corps, il est vrai, est mort à cause du péché,
mais l’Esprit est vie à cause de la justice. 11 Et si l’Esprit de
celui qui a réveillé Jésus d’entre les morts habite en
vous, celui qui a réveillé le Christ d’entre les morts fera
aussi vivre vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous.
12 Ainsi
donc, mes frères, nous sommes bien débiteurs, mais non pas
envers la chair – pas pour vivre selon la chair. 13 En effet, si vous vivez
selon la chair, vous allez mourir ; mais si par l’Esprit vous faites mourir
les agissements de la chair, vous vivrez. 14 Car tous ceux qui sont conduits
par l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu. 15 En effet, vous n’avez pas reçu
un esprit d’esclavage, qui ramène à la crainte, mais vous
avez reçu un esprit d’adoption filiale, par lequel nous crions : Abba
! – Père ! 16 L’Esprit lui-même rend témoignage à
notre esprit que nous sommes enfants de Dieu.
…
26 De même
aussi l’Esprit vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas
ce qu’il convient de demander dans nos prières. Mais l’Esprit lui-même
intercède par des soupirs inexprimables ; 27 et celui qui sonde
les cœurs sait à quoi tend l’Esprit ; car c’est selon Dieu qu’il
intercède en faveur des saints.
Romains 8,
1-16, 26-27.
Ce texte sonne difficilement à nos oreilles de
modernes. Il semble étrange et presque inintelligible. Des mots
comme «esprit» et «chair», «péché»
et «loi», «vie» et «mort», et leurs
différentes combinaisons, semblent des abstractions philosophiques
plutôt que des descriptions concrètes de l’expérience
chrétienne. Mais, pour Paul, ils expriment l’expérience la
plus réelle et la plus concrète de sa vie. Le chapitre huit
de sa lettre aux chrétiens de Rome ressemble à un hymne louant
en paroles extatiques la réalité nouvelle qui lui est apparue,
qui a été révélée dans l’histoire, et
qui a transformé son existence entière. Paul appelle «Christ»
cet être nouveau, pour autant qu’il est d’abord été
vu en Jésus le Christ. Il l’appelle «Esprit», dans la
mesure où c’est une réalité dans l’esprit de chaque
chrétien et dans l’esprit qui construit l’assemblée des chrétiens,
en tout lieu et en tout temps. Les deux noms désignent la même
réalité. Christ est l’Esprit et l’Esprit est l’Esprit du Christ.
Le chrétien est celui qui participe à cette réalité
nouvelle, autrement dit, celui qui a l’Esprit. Si quelqu’un n’a pas l’Esprit
du Christ, il ne lui appartient pas. Être chrétien signifie
avoir l’Esprit ; toute description du Christianisme doit être une description
des manifestations de l’Esprit. Suivons la description de l’Esprit donnée
par Paul et comparons la avec notre expérience. Ce faisant, nous pourrons découvrir combien nous sommes loin
de l’expérience de Paul, et en même temps, combien notre expérience
ressemble à la sienne. Ses paroles étranges peuvent
nous en révéler davantage sur notre vie que tout ce que nos
contemporains ont pu penser et écrire sur la nature, la vie et le destin
de l’homme.
L’Esprit lui-même rend témoignage
à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Ces mots supposent
que notre esprit est incapable de nous donner une telle assurance. Notre
esprit - c’est-à-dire, notre raison, notre pensée, notre volonté,
nos sentiments, notre vie intérieure tout entière - ne peut
pas nous donner la certitude que nous sommes enfants de Dieu. Cela ne signifie
pas que Paul déprécie la nature et l’esprit de l’homme. Au
contraire, en parlant de notre esprit, il reconnaît la créativité
de l’homme, sa similitude avec Dieu qui est Esprit, sa capacité de
se libérer de la vanité et de s’affranchir de la corruption,
et, en se libérant, de libérer toute la nature avec lui. Nous
sommes aussi sa lignée, dit-il aux Athéniens dans le
célèbre discours sur l’Aréopage (8)
où il approuve leurs philosophes. Paul évalue l’homme aussi
haut que les modernes. Un célèbre philosophe de la Renaissance
a décrit lyriquement la place de l’homme au centre de la nature,
son infinité, sa créativité, et, en lui, un accomplissement
de toutes les puissances naturelles. Paul approuverait. Mais Paul sait aussi
ce que les philosophes grecs ne savaient pas et que les philosophes de la
Renaissance avaient oublié : l’esprit de l’homme est lié à
la chair de l’homme, et la chair de l’homme est l’ennemie de Dieu.
La «chair de l’homme» ne désigne
pas le corps de l’homme. Selon Paul, le corps de l’homme peut devenir le
temple de l’Esprit. La «chair de l’homme» désigne les
penchants naturels, les désirs, les besoins, la façon de penser,
le but de la volonté, le caractère de la vie affective de
l’homme, pour autant que séparé de l’Esprit, il lui est hostile.
La «chair» est une distorsion de la nature humaine, une créativité
abusive - en premier lieu un abus de son caractère infini au service
de ses désirs et de sa volonté de puissance sans limites.
Ce désir- que nous connaissons mieux par la psychologie récente-
et cette volonté de puissance - que nous montre la sociologie moderne
- ont, dans le temps et l’espace, leurs racines dans notre existence individuelle,
dans notre corps et dans notre âme. C’est ce que Paul appelle la
puissance de distorsion de la chair.
Paul décrit la volonté de la chair avec
une profondeur inégalable. L’esprit charnel (l’esprit dans la chair)
est l’ennemi de Dieu parce que la chair ne se soumet pas à la loi
de Dieu ; elle en est même incapable. Si une loi nous est donnée, que nous devons reconnaître,
et que nous ne pouvons respecter, notre âme nourrit inévitablement
de la haine à l’égard de celui qui nous a donné cette
loi. Le père, comme représentant de la loi qui s’oppose
au désir de l’enfant, devient inévitablement l’objet de la haine inconsciente
de l'enfant qui peut devenir consciente et peut se manifester avec une violence
formidable. Ce ne serait pas le cas, si la loi s’opposant aux désirs
désordonnés et sans limites de l'enfant, n'était pas
ressentie, par lui, comme arbitraire et injustifiée. Mais il sent
qu’elle est justifiée. Elle est devenue une partie de son «surmoi»,
comme on dit en psychologie récente, ou, elle est devenue un impératif
de la conscience comme le dit l’ éthique traditionnelle. Parce que
la loi que le Père donne à l’enfant est bonne et que l’enfant
ne parvient pas à reconnaître que la loi est inéluctable,
ce dernier doit haïr le père, qui il lui semble la cause de la
déchirure qui torture son âme. Voilà la situation de
l’homme devant Dieu. L’homme naturel hait Dieu et le regarde comme un ennemi,
parce qu’il représente à ses yeux la loi inaccessible contre
laquelle il lutte, et qu’il doit la reconnaître en même temps
comme juste et bonne. Sur ce point, il n’y a pas de différence entre
«théiste» et «athée». L’athéisme
n’est qu’une forme de l’inimitié contre Dieu, c’est-à-dire,
de Dieu en tant que représentant de la loi, et, avec la loi, de la
déchirure, du désespoir et de l’insignifiance de l’existence.
L’«athée», comme le «théiste»,
refuse d’être confronté à son devoir, au sens et au
bien ultime, qu’il ne peut nier ni atteindre. L’«athée» nomme autrement le
Dieu qu’il hait et auquel il ne peut échapper, de même qu’il
ne peut échapper à la haine qu’il lui porte. Voilà
pourquoi Paul dit : L’Esprit lui-même rend témoignage à
notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Notre esprit témoigne
seulement du fait que nous sommes ses ennemis !
Quand le Christianisme nous parle de Dieu, du Dieu d’amour
dans la vie de tous les jours, il doit nous rappeler que la majesté
de Dieu est défiée chaque fois que nous en faisons un Père
aimant avant d’avoir reconnu sa loi qui nous condamne et que nous haïssons
au tréfonds de notre cœur.
L’Esprit lui-même rend témoignage
à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Il s’est produit
quelque chose de nouveau : une réalité nouvelle, un être
nouveau, un Esprit distinct de notre esprit, et cependant apte à
se faire comprendre de notre esprit, un Esprit au-delà de nous et
cependant en nous. Le message du Christianisme se résume dans cette
affirmation. Le Christianisme vainc la loi et le désespoir avec la
certitude que nous sommes enfants de Dieu. Il n’y a rien de plus élevé.
Bien que nous soyons dans la chair, sous la loi et dans les clivages de l’existence,
nous sommes, en même temps, dans l’Esprit, dans l’accomplissement,
unis au sens ultime de notre vie. Ce paradoxe est pour Paul, à vue
humaine, le contenu étonnant et incroyable du Christianisme.
Cette certitude l’a poussé à prêcher son message dans
le monde entier afin de l’y gagner. Elle lui a donné la force de
rompre avec sa caste, avec sa nation et de supporter beaucoup de souffrances,
beaucoup de conflits et finalement le martyr. Christ est vainqueur de la
loi, du système de commandements, qui fait de nous des esclaves, parce
que nous ne pouvons pas lui échapper, et qui nous plonge dans le désespoir,
parce qu’il nous rend ennemis de notre destin et de notre bien ultime. Avoir
la certitude d’être enfants de Dieu, c’est pour Paul «avoir l’Esprit».
De cette certitude découle toute l’existence chrétienne. Tout
d’abord, cette certitude nous donne la possibilité de crier
Abba, Père ! c’est-à-dire, de prier le Notre
Père. Seul celui qui a l’Esprit peut dire à Dieu : «Père»
!
Tout le monde peut dire le «Notre Père».
Il est récité des millions et des millions de fois chaque
jour. Mais, parmi ceux qui le récitent, combien ont reçu la
capacité de le prier ? La paternité de Dieu, le concept le
plus grand et le plus incroyable du Christianisme, est devenue au quotidien
un mot très ordinaire et très insignifiant. Le Christianisme
a oublié que chaque fois que Dieu est invoqué en Père,
l’inimitiée contre Dieu est vaincue et la certitude extatique de notre
filiation est reçue de l’Esprit. En dehors du Christianisme, beaucoup
de gens le savent mieux que ceux qui se trouvent à l’intérieur.
Ils savent qu’il est paradoxal et impossible de nommer Dieu «Père».
Mais, quand cela se produit, l’homme trouve la liberté ; l’ «esprit
d’esclavage» de la peur disparaît ; l’obéissance cesse
d’être une obéissance pour être une disposition spontanée;
le «moi» et le «surmoi» sont unis. Telle est la liberté
des enfants de Dieu ; libérés de la loi, ils sont aussi libérés
de la condamnation et du désespoir.
Ceux qui ont reçu l’Esprit ne marchent pas
selon la chair, mais selon l’Esprit. La puissance infinie du désir,
et de la volonté de puissance illimitée, sont brisées.
Mais elles ne sont pas éteintes ; la faim et la soif de la vie demeurent.
Mais, quand l’Esprit est présent en nous, le désir se transforme
en amour et la volonté de puissance en justice. Dans le grand chapitre
sur l’amour de la Première lettre de Paul aux Corinthiens (9), Paul précise que l’amour est le fruit de l’Esprit
et qu'il n’existe pas d’amour sans l’Esprit. L’amour n’est pas une affaire
de loi. Il n’existe pas s’il est commandé. Il n’est pas, non plus,
une affaire d’affectivité. Il est impossible à l’homme naturel.
Sa manifestation est extatique, comme celle de tous les dons de l’Esprit.
Enfin, l’Esprit est la vie : si vous vivez selon
la chair, vous allez mourir. L’un de nos contemporains, Sigmund Freud,
a découvert la volonté de mort à la racine de notre
désir infini. L’individu sentant l’impossibilité de réaliser
son désir, veut s’en débarrasser en se perdant comme individu.
La mort est inévitable ; elle est aussi un choix. Nous ne devons
pas seulement mourir, nous voulons aussi mourir, car
vivre selon la chair, c’est mourir.
Paul ajoute, si par l’Esprit vous faites mourir
les agissements de la chair, vous vivrez. L’Esprit est la vie, la vie
créatrice. comme le chante l’hymne ancien Veni Creator Spiritus.
Le mot «esprit» a largement disparu du langage quotidien et
presque complètement de la terminologie scientifique. On l’a remplacé
par «raison». Mais la raison raisonne sur ce qu’elle a ; elle
analyse la vie, et souvent la tue. Elle n’est pas la vie ; elle n’a pas
de puissance créatrice. L’Esprit est puissance et aussi raison ;
il les unit l’une et l’autre et les transcende. Il est la créativité
de la vie. La puissance seule, la raison seule, ne créent ni œuvre
d’art, ni poésie, ni philosophie, ni politique ; seul l’Esprit peut
les créer avec puissance et dans la raison, individuellement et universellement.
Nous admirons en toute grande œuvre humaine, la profondeur inexhaustible
de son caractère individuel et incomparable, la puissance de ce qui
se produit une fois sans pouvoir être répétée,
à toutes les époques, siècles après siècles,
visiblement et universellement. Aucun argument rationnel ne peut donner
la certitude. Le fini ne peut pas démontrer l’infini ; il ne peut
atteindre jamais Dieu et sa propre éternité. Mais, il y a
deux certitudes. L’une se trouve en chaque âme qui se connaît
soi-même. C’est la certitude imposée par la loi, que ni la mort
ni la vie, ni le courage ni la fuite, ne peuvent nous libérer d’être
ce que nous devons être, avec l’impossibilité de l’être,
dont le désespoir est la condamnation. Le désespoir éternel
nous saisit au moment où nous devenons conscients que la loi témoigne
contre nous. L’autre certitude se trouve en ceux qui ont l’Esprit ; ils
sont au-delà de leur finitude et ils n’ont pas besoin de démonstration,
l’éternité est présente. Ce n’est pas une affaire de
vie future après la mort, c’est la présence saisissante de
l’Esprit qui est la Vie au-delà de la vie et de la mort.
Dans le récit de la Pentecôte (10), la créativité de l’Esprit du Christ se
manifeste dans les deux directions de l’individuel et de l’universel. Chaque
disciple reçoit la langue de feu de la nouvelle créativité
de l’Esprit. Les membres de toutes les nations, séparés par
leurs langues différentes, se comprennent les uns les autres dans
l’Esprit nouveau qui crée la paix nouvelle au-delà des divisions
de Babel qu’est la paix de l’Église. En outre, pour Paul, l’Esprit
est la vie éternelle. Il est clair que la certitude d’être
des enfants de Dieu, celle d’être unis au sens éternel de la
vie, est soit éternelle, soit n’est rien. On ne peut démontrer
l’immortalité de notre âme. Nous sommes, ici et maintenant,
plongés sans cesse dans le désespoir que la loi attire sur
nous. Nous sommes, ici et maintenant, plongés dans la vie inépuisable
que crée l’Esprit qui témoigne que nous sommes enfants de
Dieu.
On dira : «Je n’ai pas reçu ce témoignage.
Je n’ai pas fait l’expérience de l’Esprit dont parle Paul. En ce
sens, je ne suis pas chrétien.» Écoutons la réponse
de Paul. C’est, probablement, la plus troublante et la plus mystérieuse
de ses paroles : De même aussi l’Esprit vient au secours de notre
faiblesse, car nous ne savons pas ce qu’il convient de demander dans nos
prières. Mais l’Esprit lui-même intercède par des soupirs
inexprimables ; et celui qui sonde les cœurs sait à quoi tend l’Esprit
; car c’est selon Dieu qu’il intercède en faveur des saints.
Paul reconnaît que nous sommes ordinairement prisonniers de notre
faiblesse et que celle-ci rend impossible l’expérience de l’Esprit,
et la prière authentique. Il nous dit aussi, que nous ne devons pas
croire que l’Esprit est loin de nous en ces moments-là. Il est en
nous, sans que nous en fassions l’expérience. Les soupirs ineffables
des profondeurs de notre âme, Dieu les considère comme l’œuvre
en nous de son Esprit. À celui qui cherche Dieu et qui ne peut le
trouver, à celui qui recherche à sa vie un sens nouveau et
impérissable, et qui ne le découvre pas, Paul dit : Nous sommes
tous cet homme. Dans cette situation, quand, précisément, l’Esprit
est loin de notre conscience, quand nous sommes incapables de prier ou de
faire l’expérience d’un sens à la vie, l’Esprit travaille silencieusement
la profondeur de nos âmes. Au moment où nous nous sentons séparés
de Dieu, dépourvu d’un sens à notre vie, et condamnés
au désespoir, nous ne sommes pas seuls. L’Esprit, en nous et avec
nous, soupire et désire. Il nous représente. Il rend manifeste
ce que nous sommes réellement. Éprouvant cela en dépit
de toute expérience, le croyant en dépit de toute croyance,
le sachant, en dépit de tout savoir, nous, comme Paul, nous possédons
tout. En dehors de cette expérience, nous ne possédons rien.
Paul, malgré sa foi courageuse et son mysticisme profond, est plus
humain, plus réaliste, plus proche des faibles que des forts. Il
sait que
nous tous,
ainsi que toute créature, nous sommes en attente ; avec les animaux
et les fleurs, les océans et les vents, nous sommes tous des êtres
désirants et souffrants. Le deuil insondable de toutes les créatures
fait écho au deuil insondable de l’âme. Et pourtant il écrit
a lettre sur l’Esprit et la Vie comme un chant de triomphe et d’extase.
Son esprit ne lui a inspiré d’écrire les paroles qu’il a écrite
mais c’est l’Esprit qui a témoigné à son esprit et
qui témoigne à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu.
Paul Tillich.
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