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Trois prédications sur la joie
La profondeur de l'existence
Le sens de la joie
Remerciez…
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Les trois prédications
réunies ici sous le titre : Trois sermons sur la joie, sont extraites
de The Skaring of the Foundation pour La profondeur de l’existence
; de The New Being pour Le sens de la joie et de The Eternal
Now pour Remerciez…
Le sermon sur la « profondeur (1) » de Paul Tillich eut son moment de célébrité
quand la recherche d’ « autres » théologies ébranlait
la quasi-hégémonie de théologiens « barthiens »
sur les facultés de théologie et les instances ecclésiastiques
du Protestantisme français. Hormis quelques travaux de traduction,
et d’introduction, de théologiens autour de la faculté
de théologie de Strasbourg (2), l’œuvre de Paul
Tillich était ignorée, voire suspectée d’ « hérésie
», un mot alors redoutablement à la mode. C’était
l’horreur de la religion réputait un« barthien »
très zélote! Un même sort de Bultmann fut réservé
à Rudolf Bultmann et de façon paradoxale à Karl Barth
lui-même, dont l’œuvre n’était connue que d’après
quelques opuscules catéchétiques, alors que depuis 1953 les
nombreux volumes de la traduction française de sa Dogmatique
paraissaient régulièrement. On s’occupait plus d’opinion
correcte que de vérité.
En 1963-1964, parut à Londres un ouvrage très discuté
de l’évêque anglican de Woolwich, John Arthur Thomas Robinson
(3) sous le titre d’Honest to God. Son
édition à fort tirage eut en quelques mois plus d’exemplaires
que le très classique The Pilgrim Progress de John Bunyan (4). L’idée qu’on devrait être « honnête
» avec Dieu faisait soudainement « tilt » dans les esprits
largement Outre-Manche, beaucoup moins ici! L’ouvrage, fut presque aussitôt
traduit en français, et non, sans véhémence, par un grand
éditeur protestant francophone. Il sera traduit et publié plus
tard par une plume et un éditeur du catholicisme intransigeant, au
titre, sans doute, d’avertissement devant les dangers du Protestantisme, en
des temps, par ailleurs, de bienveillance œcuménique.
Exégète de formation, J. A. T. Robinson s’étonna du
succès d’un livre vulgarisant par de larges citations les œuvres de
Bultmann, de Bonhoeffer et de Tillich. Le sermon La Profondeur de
l’existence rencontra là plus de lecteurs que dans Les fondations
sont ébranlées. Les maîtres vigilants du Protestantisme
se tenaient à l’écart de débats dont il fallait préserver
leurs ouailles. Seul un petit groupe d’étudiants de la Fédération
française des associations chrétiennes d’étudiants,
fasciné par quelques Lettres de prison de Bonhoeffer
et par l’idée qu’une théologie séculière allait
régler tous les problèmes connus et à venir, entra en
lice avec les maîtres régnants à Paris.Trois numéros
de leur revue Le Semeur (6), se firent l’écho
des interrogations de cette petite « avant-garde »
qui n'avait lu, en théologie, qu'un peu que Barth, de Calvin,
et de Luther. C’était alors la situation théologique commune
dans l’Hexagone! Le lecteur averti mesure aujourd’hui le chemin parcouru.
Il se demande : Pour quel gain ? Un petit gain, sans doute, de liberté,
mais plus peut-être pour la facilité, le négligé.
Depuis, on s’est rabattu sur histoire, ou la sociologie, pour éviter,
quoi ? La théologie ? Reste, que la liberté de l’esprit
prit des voies inattendues. Il est juste de rendre hommage aux
théologiens et aux éditeurs catholiques sans lesquels la recherche
théologique protestante serait restée, au mieux confidentielle,
à commencer par l’œuvre de Paul Tillich.
Comme la plupart des sermons de Paul Tillich, ce dernier est l’une des clés
de sa pensée. Quelques lignes empruntées à la biographie
de Renate Albrecht – sa traductrice allemande – et de Werner Schüssler,
le rappellent opportunément: Quand on lui demandait quel était
le meilleur moyen d’entrer à fond dans son œuvre, il répondait
: Lisez d’abord mes sermons ». Il passait beaucoup plus de temps
à préparer ses sermons que ses conférences ; il les mettait
toujours par écrit mot pour mot. Il prêchait, en partie, parce
qu’il y était tenu dans le cadre de son activité professorale,
en partie à l’invitation des églises de New-York, de Cambridge,
ou du dehors. (7)
On a supposé que son usage de la métaphore « profondeur
» n’était qu’un procédé spéculatif repris
des thèmes classiques de la philosophie « chrétienne ».
Quelques lignes du sermon pourraient le laisser supposer, notamment celle-ci,
à première vue simplificatrice : Le nom de cette profondeur
et de ce fondement infini et inexhaustible est Dieu. Le mot Dieu désigne
cette profondeur. Mais le langage théologique de Tillich ne s’est
pas construit méthodiquement en l’absence de l’objet singulier dont
il parlait, pour de simples raisons démonstratives, propres à
son souci de trouver un terrain d’entente avec des auditeurs devenus
étrangers aux discours ecclésiastiques conventionnels. Tillich
souhaitait être à la fois « édifiant » et
« intelligent », non à partir d’un raisonnement prétendument
universel, mais à partir de la « révélation ».
Aussi, n’est-il, sur le fond, aussi éloigné qu’on l’a dit de
son contemporain Karl Barth, l’ami de l’autre bord (8)? La recherche d’une « entente » qui guide
la rhétorique des prédications, autant que la rédaction
des oeuvres académiques suppose d’emblé ce qui ne sort pas tout
armé du cœur ou de la raison humaine et qui a son « lieu »
dans l’histoire. En avant-propos du numéro du Semeur, cité
précédemment, Jean Beaubérot observait alors, – pieu
désir !- …la Théologie protestante ne progresse pas
dans sa réflexion dans un monologue à voix alternée avec
elle-même (9). Ce serait maintenir un malentendu
que d’imaginer que la théologie de Tillich s’est construite sur la
base d’un système philosophique préalable à sa théologie.
Entrer dans la pensée d’autrui pour nouer un dialogue, ne suppose
pas qu’on abandonne sa position de témoin de l’automanifestation de
Dieu. Déjà en 1922, il affirmait : …c’est Dieu et non pas
la religion qui est le commencement, la fin, le centre de toutes choses, et
que toute religion et toute philosophie se perdent si elles si elles quittent
le sol de la parole : Impossibile est, sine deo discere deum. Dieu ne peut
être connu qu’à partir de Dieu. (10) Dieu et non pas la religion ! Est ce du Barth ou
du Tillich ? Comme les autres théologiens de sa génération
Tillich ne parlent pas d’un dieu cueilli à la surface des « opinions
» communes, comme un produit de l’évolution de l’humanité,
mais de celui qui « saisit » l’humain. Affirmer que Dieu
se rencontre dans les profondeurs suppose qu’on prenne conscience du tremblement
de terre qui a secoué les théologies antérieures, libérales
et orthodoxes, d’ecclésiastiques ou de francs tireurs. Nul n’aura
à choisi entre une pensée de perroquet ou une pensée
de nigaud, seul importe de creuser vers Dieu, disait le poète
Jean-Paul de Dadelsen, ou encore : C’est agaçant, l’esprit n’apporte
rien, ne trouve rien, simplement cherche (11).
Grégoire de Nysse lui fait écho : Ce serait l’objet d’une
longue recherche de savoir comment vient celui qui est toujours présent
(12). Creuser suppose le terrain où l’on creuse,
ici la culture, mais nullement ce qu’on peut découvrir : le trésor
caché. La prédication de Paul Tillich est la clé de sa
théologie, parce qu’elle nous présente ses leçons de
terrassement à la recherche de Dieu.
J-M S.
Notes de l'introduction
1. Ce sermon a d’abord été publié
sous le titre Profondeur dans la revue Christendom de New York en été
1944 ; puis il a été réimprimé sous celui de La
profondeur de l’existence dans The Shaking of the Foundations, p. 52-63.
2. Religion biblique et ontologie est publié
en 1959 par la Revue d’histoire et de philosophie religieuse, dans une traduction
de Jean-Paul Gabus, et Amour, pouvoir justice, en 1963 par la même publication
dans une traduction de Théo Junker. En 1969 Jean-Paul Gabus
publie une Introduction à la théologie de la culture de Paul
Tillich, sa thèse de doctorat en sciences en religieuses.
3.1919 + 1983.
4.1628 + 1688.
5. Dietrich Bonhoeffer : Résistance et
Soumission, en particulier les pages 321-322, 336 à 340 ; 352-353
; 355 à 357 et 371-372.
6. La théologie protestante aujourd’hui,
Le Semeur, n°3 avril-mai 1962
7. Paul Tillich : Documents biographiques, p.236.
8. Karl Barth : L’humanité de Dieu, page
17.
9. P5.
10. Paul Tillich : Le dépassement du
concept de religion en philosophie de la religion, dans : La dimension religieuse
de la culture, p.84.
11. Jean-Paul de Dadelsen, Jonas, p. 120.
12. Cité par Olivier Clément,
dans Transfigurer le temps. P. 51
Notes de
LA PROFONDEUR DE L’EXISTENCE
1. Sensuous.
2. Profound.
3. High.
4. Les philosophes présocratiques.
Ndt.
5. Ground : écrit fondement, pour
le distinguer de foundation, traduit aussi « fondement. La traduction
« Terroir » que j’ai proposée en écho à
l’allemand « Grunt » n’a pas été retenue.
6. Esaïe 6, 5.
7. daemonic
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LA PROFONDEUR
DE L’EXISTENCE
C’est à nous que Dieu l’a révélé
par l’Esprit. Car l’Esprit sonde tout, même les profondeurs de Dieu.
1 Corinthiens
2, 10
Depuis les
profondeurs, je t’invoque SEIGNEUR !
Psaume 130, 1.
Concentrons notre
attention sur un seul verset de la lettre de Paul aux Corinthiens : l’Esprit
sonde tout, même les profondeurs de Dieu. Et résumons ce
verset avec le mot : « profondeur ». sujet de notre méditation.
Concentrons-nous
aussi sur un seul verset du Psaume 130 : Depuis les profondeurs, je t’invoque
SEIGNEUR, et résumons-le avec le mot « profondeur »,
sujet de notre méditation.
Les mots «
profond » et « profondeur » s’emploient dans la vie quotidienne,
en poésie, en philosophie, dans la Bible, et dans beaucoup d’autres
documents religieux, pour désigner une attitude spirituelle, bien
que ces mots eux-mêmes soient empruntés à l’expérience
de l’espace. La profondeur est une dimension de l’espace, et, pourtant,
elle est en même temps le symbole d’une qualité spirituelle.
Nombre de nos symboles religieux ont ce caractère qui nous rappelle
notre finitude et notre asservissement aux choses visibles. Nous sommes
et nous restons des êtres liés à leur sens (1), même quand nous-nous occupons de
choses spirituelles. Il y a, d’autre part, une grande sagesse dans notre
langage. Il intègre d’innombrables expériences du passé.
Ce n’est pas au hasard, que nous employions certains symboles tirés
du domaine des choses visibles, plutôt que d’autres, C’est pourquoi,
il est souvent utile de chercher la raison des choix collectifs des générations
précédentes. Cela peut avoir pour nous une signification ultime
de découvrir ce qu’implique pour nous l’emploi de mots comme «
profond », « profondeur » et « abyssal (2) ». Cela peut nous donner l’impulsion de
rechercher de notre propre profondeur.
« Profond
», au sens spirituel, a deux significations, soit il s’oppose
à « superficiel », soit à « élevé
(3) ». La vérité est profonde
et non pas superficielle ; la souffrance est profonde, et non pas «
élevée ». La lumière de la vérité
et les ténèbres de la souffrance sont toutes deux profondes.
Il y a une profondeur en Dieu, et il y a une profondeur d’où le psalmiste
crie vers Dieu. Pourquoi la vérité est-elle profonde ? Pourquoi
la souffrance est-elle profonde ? Pourquoi emploie t-on le même symbole
spatial pour les deux expériences ? Ces questions guideront notre
méditation.
Toutes les choses
visibles ont une surface. La surface est le côté des choses
qui nous apparaît en premier. Si nous le regardons, nous savons ce
que semblent être les choses. Mais, si nous agissons
d’après ce que les choses et les personnes semblent être,
nous sommes déçus. Nos attentes sont frustrées. Alors,
nous essayons de pénétrer sous la surface des choses afin
d’apprendre ce que les choses sont réellement. Pourquoi les hommes
ont-ils toujours cherché la vérité ? Parce que la surface
les décevait, et qu’ils ont appris, que la vérité qui
ne déçoit pas, réside sous la surface,
dans la profondeur. C’est pourquoi, les hommes ont creusé niveaux
après niveaux. Ce qui leur semblait vrai un jour, ils le trouvaient
superficiel le lendemain. Quand nous rencontrons une personne, elle nous
fait une certaine impression, souvent nous réagissons en fonction
de cette impression, et nous sommes déçus par son comportement
effectif. Nous pénétrons un niveau plus profond de son caractère,
et, pour quelque temps, nous sommes moins déçus. Mais, vite,
cette personne peut faire quelque chose de contraire à nos attentes
; nous réalisons alors, que ce que nous connaissons d’elle est encore
superficiel. À nouveau, nous creusons plus profondément dans
son être véritable.
La Science s’est
développée de cette manière. La science met en question
les affirmations ordinaires qui semblent vraies aux yeux de tous, des profanes
comme des savants. Vient un génie, qui interroge les bases de ces
affirmations admises ; quand il a prouvé qu’elles ne sont pas vraies,
un tremblement de terre intervient dans la profondeur. Un tremblement de
terre de ce genre s’est produit quand Copernic a mis en question qu’on puisse
fonder l’astronomie sur les impressions des sens, et quand Einstein a cherché
d’il existait un point absolu, à partir duquel le mouvement de toute
chose deviendrait visible. Un tremblement de terre s’est produit, quand Marx
a mis en question l’existence d’une histoire intellectuelle et morale indépendante
de ses bases économiques et sociales. Un tremblement de terre très
violent s’est produit quand les premiers philosophes (4) mirent en question le sens de l’être-même,
considéré de mémoire d’homme comme une évidence.
Quand on a pris conscience du fait étonnant, que sous tous les faits,
il y a quelque chose et non pas rien, la pensée a atteint un niveau
de profondeur insurpassable.
À la lumière
de ces pas importants et audacieux vers les choses profondes de notre monde,
nous devrions nous interroger sur nous-mêmes et sur les opinions,
qui nous paraissent aller de soi. Et nous verrions en tout cela ce qu’il
y a de préjugés découlant de nos préférences
individuelles et à notre milieu social. Nous devrions être scandalisés
par la découverte que peux de choses dans notre univers spirituel
se trouvent au-dessous de la surface, et combien peux résisteraient
à un coup de vent. Il se produit quelque chose de terriblement tragique
à toutes les périodes de la vie spirituelle de l’humanité
: les vérités profondes et fortes, que les plus grands génies
ont découvertes au travers de souffrances profondes et d’un travail
incroyable, deviennent les banalités superficielles des discussions
de tous les jours. Comment cela est-il possible ? Comment se peut-il, qu’une
telle tragédie se produise? Elle se produit et se reproduira inévitablement,
parce qu’il ne peut y avoir de profondeur sans chemin vers la profondeur.
La vérité, sans chemin vers la vérité, est morte
; on peut encore s’y référer, mais elle n’apporte de contribution
qu’à la surface des choses. Voyez cet étudiant, qui connaît
le contenu des cent livres les plus important sur l’histoire mondiale, et,
cependant, sa vie spirituelle demeure aussi superficielle qu’auparavant,
et, peut-être, l’est-elle devenue encore plus. Puis, voyez cet ouvrier
sans instruction, qui accomplit jour après jour une tâche machinale,
et qui se demande soudain: Qu’est ce que ça veut dire, que
je fasse ce travail? Qu’est ce que ça veut dire dans ma vie ? Quel
est le sens de ma vie ? Parce qu’il pose ces questions, cet
homme est sur la voie de la profondeur, alors que l’autre, l’étudiant
en histoire, demeure à la surface parmi les corps pétrifiés
exhumés des profondeurs par un tremblement de terre spirituel passé.
Le simple ouvrier peut comprendre la vérité, même s’il
ne parvient pas à répondre à ses questions ; l’étudiant
instruit peut ne posséder aucune vérité, même
s’il connaît toutes les vérités du passé.
La profondeur
de la pensée fait partie de la profondeur de la vie. Une grande part
de notre vie se déroule à la surface. Nous sommes les esclaves
des routines de la vie quotidienne, de notre travail et de nos plaisirs,
de nos occupations et de nos distractions. Nous sommes dominés par
des hasards innombrables, à la fois bons et mauvais. Nous sommes menés
par les choses beaucoup plus que nous ne les menons. Nous n’arrêtons
pas de regarder les sommets au-dessus de nous, ou les profondeurs au-dessous
de nous. Nous allons toujours de l’avant, bien que nous tournions en rond,
et revenions finalement à notre point de départ. Nous sommes
constamment en mouvement, et nous ne nous arrêtons jamais pour plonger
dans la profondeur. Nous parlons beaucoup, et nous n’écoutons jamais
les voix, qui parlent des profondeurs à notre profondeur. Nous-nous
acceptons tels que nous estimons être, sans nous soucier de ce que
nous sommes réellement. Comme des chauffards roulant à toute
vitesse, nous blessons nos âmes, et nous les abandonnons seules et
meurtries au bord de la route. Nous passons à côté de
notre profondeur et de notre vie véritable. Quand l’image que nous-nous-nous
sommes faites de nous-mêmes se brise complètement ; quand nous
découvrons que nous avons agi à l’encontre de toutes nos attentes
; quand un tremblement de terre ébranle et bouleverse la superficialité
de notre connaissance de soi, alors, et alors seulement, nous acceptons
de voir un niveau plus profond de notre être.
La sagesse des
nations de tous les temps, parle de la voie de la profondeur. Elle la décrit
d’innombrables manières. Tous ceux qu’elle a préoccupé
– mystiques et prêtres, poètes et philosophes, ignorants et
savants – ont témoigné dans leurs confessions, leurs prières
ou leurs contemplations d’une même expérience. Ils ont découvert,
qu’ils n’étaient pas ce qu’ils croyaient être, même après
l’apparition d’un niveau plus profond après que la surface est évanouie.
Ce niveau plus profond devient lui-même superficiel, après
la découverte d’un niveau plus profond, et cela se reproduit sans
cesse au cours d’une vie, tant qu’on se tient sur la voie de leur profondeur.
Aujourd’hui, une
forme nouvelle de cette méthode est devenue célèbre,
sous le nom de « psychologie des profondeurs ». Elle conduit
de la surface de la connaissance de soi aux niveaux où sont enregistrées
ce que nous ignorons à la surface de notre conscience. Elle nous
montre des traits de caractère qui contredisent tout ce que nous
croyons savoir sur nous-mêmes. Elle peut nous aider à trouver
le chemin de notre profondeur, mais elle ne peut pas nous aider de façon
ultime, parce qu’elle ne peut pas nous guider jusqu’au fondement (5) le plus profond de notre être, et
de tout être, la profondeur même de la vie.
Le nom de cette
profondeur et de ce fondement infini et inexhaustible
est Dieu. Cette profondeur est ce que le mot Dieu signifie.
Si ce mot n’a pas grand sens pour vous, traduisez-le, et parlez des profondeurs
de votre vie, de la source de votre être, de ce qui vous préoccupe
de façon ultime, de ce que vous prenez au sérieux sans restriction.
À cette fin, vous devrez, peut-être, oublier tout ce que traditionnellement
vous avez appris sur Dieu, et jusqu’au mot lui-même. Mais, si vous
savez que « Dieu » signifie « profondeur », vous
en savez déjà beaucoup sur lui. Vous ne pouvez pas vous déclarer
athée ou incroyant. Vous ne pouvez pas dire : La vie n’a pas de profondeur
! La vie est superficielle. L’être-même n’est que surface. Si
vous pouvez le dire cela avec le plus grand sérieux, vous êtes
« athée ; sinon vous ne l’êtes pas. Celui qui connaît
la profondeur connaît Dieu.
Nous avons considéré
la profondeur du monde et la profondeur de nos âmes. Mais, nous ne
sommes au monde qu’au sein d’une société humaine. Nous ne pouvons
découvrir nos âmes que dans le miroir de ceux qui nous voient.
La vie n’a pas de profondeur sans la profondeur de la vie en communauté.
Nous vivons habituellement dans l’histoire aussi superficiellement que nous
vivons en tant qu’individus. Nous comprenons notre existence historique telle
qu’elle nous apparaît, et non pas telle qu’elle est en réalité.
Les courants de l’actualité, les vagues de la propagande, les marées
des conventions et de la recherche du sensationnel, occupent nos esprits.
Le bruit de ces averses nous empêche d’écouter ce qui retentit
dans les profondeurs, ce qui se produit réellement dans le fondement
des structures de la société, dans les aspirations
du cœur des masses, dans l’esprit militant de ceux qui sont sensibles aux
changements de l’histoire. Nos oreilles sont aussi sourdes aux cris venus
des profondeurs de la vie sociale, qu’elles le sont aux cris des profondeurs
de nos âmes. Nous laissons seul sans entendre leurs cris dans le brouhaha
de la vie quotidienne, les victimes blessées de notre système
social, après les avoirs meurtris ; aussi seules que nos propres
âmes blessées. Nous croyions que nous vivions une époque
de progrès inéluctable pour la condition humaine. Mais, dans
les profondeurs de la structure de la communauté, les forces de destructions
avaient déjà rassemblé leurs efforts. Il avait semblé
que la raison humaine dominait la nature et l’histoire. Mais, ce n’était
qu’en surface ; dans la profondeur de notre vie en communauté, la
révolte contre la surface avait déjà commencé.
Nous avions fabriqué les instruments et les moyens les meilleurs et
les plus parfaits pour la vie de l’homme. Mais, dans les profondeurs, ils
étaient déjà changés en instruments et en moyens
d’autodestruction. Il y a quelques décennies, certains esprits prophétiques
ont regardé dans la profondeur. Des peintres ont brisé l’apparence
de l’homme et de la nature pour exprimer leur sentiment d’une catastrophe
imminente. Des poètes ont usé de mots, et de rythmes étranges
et violents, pour éclairer le contraste entre ce qui semble être
et ce qui est réellement. Une sociologie des profondeurs est apparue,
à côté de la psychologie des profondeurs. Mais, c’est
seulement, maintenant, au cours de cette décennie où est intervenu
le plus terrible tremblement de terre de tous les temps, qui ait secoué
toute l’humanité, que les yeux des nations se sont ouvert sur les
profondeurs au-dessous d’elles, et sur la vérité de leur existence
historique. Il y a encore des gens, même hauts placés, qui se
détournent de cette profondeur et qui souhaitent rester à la
surface disloquée, comme si de rien n’était. Mais, nous savons,
que la profondeur de ce qui s’est produit, ne se contentera pas de rester
au niveau que nous avons atteint. Ce serait désespérer de soi
et se mépriser !
Plongeons plus à fond dans le fondement de notre vie historique,
dans le fondement ultime de l’histoire. Le nom du fondement infini
et inexhaustible de l’histoire est Dieu. C’est ce signifie ce nom, et c’est
aussi ce que signifient les mots Royaume de Dieu et Providence
divine. Si ces mots n’ont plus grand sens pour vous, traduisez-les, et
parlez de la profondeur de l’histoire, du fondement et du but de la
vie sociale, de ce que vous prenez au sérieux sans restriction dans
votre action politique et morale. Vous pourrez peut-être nommer cette
profondeur : espérance, tout simplement espérance. Si
vous trouvez l’espérance dans le fondement de l’histoire, vous
êtes unis aux grands prophètes, qui furent capables de regarder
en face la profondeur de leur temps. Ils essayèrent d’éviter
la catastrophe, car ils ne pouvaient pas soutenir l’horreur de leurs visions
; cependant, ils eurent la force de voir un niveau plus profond et d’y trouver
l’espérance. Leur espérance ne les pas confondu. L’espérance
ne nous confondra pas, si nous ne la cherchons pas à la surface, où
les fous cultivent leurs vains espoirs, mais dans la profondeur, où
les cœurs frémissants et contrits reçoivent la force d’une
espérance, qui est vérité.
Ces derniers mots
nous conduiront à l’autre signification des mots « profonds
» et « profondeur », à la fois dans le langage profane
et dans le langage religieux : à la profondeur de la souffrance, qui
est la porte, la seule porte de la profondeur de la vérité.
Vraiment, il est facile de vivre à la surface tant qu’elle n’est pas
ébranlée. Il est douloureux de s’en détacher, et de
descendre vers un fondement inconnu. La formidable résistance
que tout être humain oppose à cet acte, et les nombreux prétextes
qu’il invente, pour éviter la route des profondeurs, sont très
naturels. La souffrance qu’on éprouve à la vue de ses propres
profondeurs est trop forte à beaucoup de gens. Ils préfèrent
plutôt revenir à la surface ébranlée et dévastée
de leur vie et de leurs pensées antérieures. Il en va de même
des milieux sociaux, qui créent toutes sortes d’idéologies
et de rationalisations, pour résister à ceux qui veulent les
conduire sur la voie de la profondeur de leur existence sociale. Ils préfèrent
colmater les fissures de la surface avec de petits expédients, plutôt
que creuser dans la profondeur. Les prophètes de tous les
temps peuvent nous parler de la résistance haineuse que rencontraient
leurs tentatives courageuses de dévoiler les profondeurs de l’injustice
et de l’espérance dans la société de leur temps. Qui
peut réellement supporter la profondeur ultime, le feu dévorant
au fondement de tout être, sans dire avec le prophète
: Quel malheur pour moi ! Je suis perdu… et mes yeux ont vu le SEIGNEUR
des Armées. (6)
Nos tentatives
pour éviter le chemin conduisant à cette profondeur de la souffrance,
et les prétextes que nous utilisons pour l’éviter sont toute
naturelle. La méthode la plus superficielle de toutes, consiste à
affirmer que les choses profondes sont trop complexes et trop incompréhensibles
pour les esprits inéduqués. Pourtant, la marque de la profondeur
réelle est sa simplicité. Si vous dites : C’est trop profond
pour moi, je n’y comprends rien. Vous-vous trompez vous-mêmes.
Car vous devriez savoir, que rien de réellement important n’est trop
profond pour personne La vérité n’est pas trop profonde ; elle
est plutôt inconfortable ; c’est pourquoi on fuit la vérité.
Ne confondons pas les choses complexes avec les choses profondes de la vie.
Les choses complexes ne nous concernent pas de façon ultime ; il
est sans importance que nous les comprenions, ou non. Mais les choses profondes
doivent nous concerner toujours, parce qu’elles nous concernent infiniment,
qu’elles nous saisissent, ou non.
Un fait plus sérieux
peut-être présenté comme excuse, par ceux qui veulent
éviter le chemin de la profondeur. Dans le langage religieux, le
mot profondeur désigne souvent le séjour des forces du mal,
des puissances démoniques (7) de la mort
et de l’enfer. Le chemin des profondeurs n’est-il pas contrôlé
par ces forces ? Ne sont-elles pas les éléments destructeurs
et morbides de la pulsion de mort ? Lorsqu’un de mes amis Américains
exprimait devant un groupe de réfugiés allemands son admiration
pour la profondeur germanique, nous-nous sommes demandés si nous pouvions
admettre cet éloge. Cette profondeur n’a t-elle pas été
le terrain où surgirent les forces les plus démoniques de
l’histoire moderne ? Cette profondeur n’était-elle pas une profondeur
morbide et destructrice ? Permettez-moi de répondre à ces
questions avec un mythe antique magnifique. Quand l’âme quitte le
corps, elle doit traverser plusieurs sphères dominées par
les forces démoniques ; seule l’âme connaissant la parole juste
et efficace peut poursuivre son chemin vers la profondeur ultime du fondement
divin. Aucune âme ne peut éviter cette épreuve. Il suffit
de considérer les luttes des saints, des prophètes, des réformateurs
et des grands créateurs dans tous les domaine, pour qu’apparaisse
la vérité de ce mythe. Chacun doit affronter les profondeurs
de la vie. Que ce soit dangereux n’est pas une excuse. Le danger doit être
vaincu par la connaissance de la parole libératrice. Le peuple allemand,
et beaucoup de peuples parmi les nations, ne connaissaient pas la parole
; c’est pourquoi, manquant de la profondeur salutaire ultime, ils ont été
rattrapés par les forces malfaisantes de la profondeur.
Aucune excuse
ne permet d’éviter la profondeur de la vérité, dont
la seule voie se trouve dans la profondeur de la souffrance. Que la souffrance
vienne de l’extérieur, et qu’on la prenne sur soi comme la voie de
la profondeur ; qu’on la choisisse, volontairement, comme la seule voie menant
aux choses profondes ; qu’elle soit la voie de l’humilité, ou la voie
de la révolution ; que la « croix » soit intérieure,
ou qu’elle soit extérieure ; cette voie mène à l’opposé
des chemins que nous préférions suivre auparavant. C’est pourquoi,
Ésaïe loue Israël, serviteur de Dieu dans de profondes souffrances.
C’est pourquoi, Jésus déclare « bénis »,
ceux qui pleurent, qui sont persécutés, qui éprouvent
la faim et la soif dans leur corps et dans leur esprit ; c’est pourquoi,
il nous demande de perdre notre vie pour trouver notre vie. C’est pourquoi,
deux grands révolutionnaires, Thomas Müntzer, au seizième
siècle, et Karl Marx, au dix-neuvième siècle, ont parlé
en termes semblables de la vocation de ceux qui se trouvent aux marges de
l’humanité – dans le vide le plus profond, dit Münzer, dans l’inhumanité
la plus profonde, dit Marx - ce prolétariat, qu’ils pensaient être
porteur du salut à venir.
Il en va de notre
vie, comme de notre pensée: Tout semble y être mis sens dessus
dessous. On a souvent accusé à la Religion, et le Christianisme
d’êtres irrationnels et paradoxaux. C’est clair, qu’on leur a associé
nombre d’inepties, de superstitions et de fanatismes. Le commandement de
sacrifier sa raison est plus démonique que divin. L’homme cesse d’être
humain, quand il rejette la raison. Mais la profondeur du sacrifice, de
la souffrance et de la Croix est demandée à la pensée.
Tout pas avancé sur la voie de la profondeur de la pensée rompt
avec la surface des pensées précédentes. Quand cette
rupture a eu lieu, chez Paul, Augustin et Luther, ceux-ci ont ressenti une
souffrance extrême, qu’ils ont éprouvé comme une mort
et comme un enfer. Mais, ils ont accepté cette souffrance comme la
voie menant aux profondeurs de Dieu, comme la voie de la spiritualité,
comme la voie de la vérité. Ils ont énoncé en
langage spirituel la vérité, qu’ils entrevoyaient, autrement
dit, en des termes opposés à ceux des raisonnements de surface,
mais en harmonie avec la profondeur de la raison, qui est divine. Le langage
paradoxal de la religion révèle que la voie de la vérité
est la voie de la profondeur, et, par conséquent, la voie de la souffrance
et du sacrifice. Seul celui qui désire suivre ce chemin peut comprendre
les paradoxes de la religion.
La dernière
chose que je veux dire au sujet du chemin de la profondeur concerne l’un
de ces paradoxes. La fin du chemin est la joie. La joie est plus profonde
que la souffrance. Elle est ultime. Permettez-moi d’exprimer ce point avec
les mots d’un homme qui a cherché passionnément la profondeur,
mais dont les forces destructrices se sont emparées, car il ignorait
la parole qui permet de les vaincre. Frédéric Nietzsche écrit
: Le monde est profond, plus profond qu’aucun ne peut le dire. Son malheur
est profond. La joie est plus profonde encore que le chagrin. Le malheur
dit : va t-en ! Mais, la joie veut toute l’éternité. Elle veut
profondément l’éternité abyssale.
La joie éternelle
est la fin des voies de Dieu. Le message de toutes les religions est que
le Royaume de Dieu est paix et joie. C’est aussi le message du Christianisme.
Mais, on ne parvient pas à la joie éternelle en vivant à
la surface. On n’y parvient qu’en traversant la surface, en pénétrant
profondément dans les choses profondes de notre vie, de notre monde,
et de Dieu. Le moment où atteignons la profondeur dernière
de nos vies est le moment où nous pouvons avoir l’expérience
de la joie qui contient l’éternité, de l’espérance indestructible,
et de la vérité sur laquelle la vie et la mort sont bâties.
Car, dans la profondeur est la vérité, dans la profondeur
est l’espérance, et dans la profondeur est la joie.
Paul Tillich
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Le sens de la joie notes:
1. Les citations de la Bible sont tirées
de la Nouvelle traduction Segond.
2. Philippiens 3, 4.
3. Genèse 1,31.
4. Ground
5. Matthieu 11, 19.
6. 2 Corinthiens 7, 10.
7. Blessedness.
8. Matthieu 5, 1-12.
9. Blessed. Bienheureux : en latin felix,
d’où le choix de félicité.
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Le sens de la
joie
Quand
le Seigneur a rétabli Sion,
Nous étions
comme des gens qui font un rêve.
Alors notre bouche
était pleine de rires,
Et notre langue poussait
des cris de joie ;
alors on disait parmi
les nations ;
Le SEIGNEUR a fait
pour eux de grandes choses !
Le SEIGNEUR a fait
pour nous de grandes choses ;
Nous-nous réjouissons.
SEIGNEUR, rétablis
notre situation,
comme les torrents
dans le Néguev !
Ceux qui sèment
avec des larmes
moissonneront avec
des cris de joie.
Celui qui s’en va en
pleurant, quand il porte la semence à répandre,
revient avec des cris
de joie, quand il porte ses gerbes.
Psaume 126 (1).
Amen, amen, je vous
le dis, vous, vous pleurerez et vous-vous lamenterez, tandis que le monde
se réjouira : vous serez tristes, mais votre tristesse se changera
en joie. La femme, lorsqu’elle accouche, a de la tristesse, parce que son
heure est venue, ; mais quand elle a donné le jour à l’enfant,
elle ne se souvient plus de la détresse, tant elle a de joie qu’un
homme soit venu au monde. Ainsi, vous, maintenant, vois éprouvez
de la tristesse, mais je vous reverrai, votre cœur se réjouira et
personne ne vous enlèvera votre joie.
Jean 16, 20-22.
Je vous ai parlé
ainsi pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit complète.
Jean 15, 11.
La Bible abonde d’exhortations
à la joie. Les paroles de Paul aux Philippiens : Réjouissez-vous
toujours dans le Seigneur ; je le répète, réjouissez-vous
! (2), évoquent un élément
sans cesse présent dans la religion biblique. Le manque de joie est
pour les hommes de l’Ancien et du Nouveau Testament une conséquence
de la séparation d’avec Dieu, et la présence de la joie une
conséquence de la réunion avec Dieu.
La joie est exigée et elle peut être donnée. Ce n’est
pas une chose qu’on a tout simplement. Elle n’est pas facile à atteindre.
Elle est, et elle a toujours été, une chose rare et précieuse.
Elle a toujours été un problème difficile parmi les
Chrétiens. Les Chrétiens sont accusés de détruire
la joie de vivre, ce don naturel de toute créature. Le plus grand
des adversaires modernes du Christianisme, Frédéric Nietzsche,
lui-même fils d’un pasteur protestant, a exprimé son jugement
sur Jésus en ces termes : Ses disciples devraient avoir l’air plus
rédimé. Nous devrions nous plier à la vigueur percutante
de ces paroles, et, nous demander si notre manque de joie tient au fait que
nous sommes Chrétiens, ou, au fait que nous ne le sommes pas assez.
Peut-être, pouvons-nous nous défendre de façon convaincante
d’être des gens qui méprisent la vie, et dont la conduite met
en accusation la vie en permanence. Peut-être, pouvons-nous montrer,
que c’est une distorsion de la vérité.
Mais soyons honnêtes.
Cette critique est-elle sans fondement ? D’innombrables Chrétiens
– pasteurs, étudiants en théologie, évangélistes,
missionnaires, éducateurs, travailleurs sociaux, pieux et pieuses
laïcs, et même leurs enfants de ces parents – s’enveloppent
d’un air pesant et d’une sévérité étouffante,
et manquent d’humour et d’ironie à l’égard d’eux-mêmes
? C’est indéniable ! Nos critiques en dehors de l’Église ont
raison. Mais, nous pourrions peut-être nous montrer plus critiques
qu’eux, avec plus de profondeur.
Comme Chrétiens,
nous connaissons nos conflits intérieurs à propos de l’acceptation
ou du refus de la joie. Nous-nous défions des dons naturels, qui
concourent à la joie, parce que nous nous défions de la nature,
tout en confessant, qu’elle est une création divine dont Dieu a dit
: C’était très bon ! (3)
Nous nous défions des créations de la culture, qui concourent
à notre joie, parce que nous-nous défions de la créativité
de l’homme, tout en confessant que Dieu lui a commandé de cultiver
le jardin de la terre, et qu’il le lui a soumis. Si nous dominons notre défiance
et si nous déclarons que nous acceptons les dons de la nature et les
créations de la culture, nous le faisons souvent avec mauvaise conscience.
Nous savons que nous devrions être libre pour la joie, comme
l’a dit Paul: Tout est à vous, mais notre courage n’est pas
à la hauteur de notre savoir. Nous n’osons pas assumer notre monde
et nous assumer nous-mêmes, et si nous l’osons, en des moments de
courage, nous essayons de nous racheter en éprouvant en nous culpabilisant
et en nous en punissant ; nous attirons sur nous la critique malicieuse de
ceux qui n’ont jamais osé le faire. C’est pourquoi, de nombreux Chrétiens
essayent de faire des compromis. Ils s’efforcent de cacher leur sentiment
de joie, ou essayent d’éviter les joies trop fortes, pour n’avoir
pas à se les reprocher trop rudement. Cette expérience d’élimination
de la joie, de la culpabilité à cause de la joie, dans certains
milieux Chrétiens, m’a presque conduit à rompre avec le Christianisme.
Ce qu’on tient dans ces milieux pour de la joie est insipide, squelettique,
délibérément infantile, sans enthousiasme, sans couleur
et sans danger, sans élévation et sans profondeur.
Il est indéniable
que c’est un état de fait dans beaucoup d’Églises chrétiennes.
Mais, maintenant, écoutons une question posée à la
fois du côté des Chrétiens et du côté des
non-chrétiens. « La joie mentionnée par la Bible, est
t-elle complètement différente de la joie qui manque à
beaucoup de Chrétiens ? Le Psalmiste, Paul, et le Jésus du
Quatrième Évangile, ne parlent-ils pas d’une joie qui
transcende la joie de vivre naturelle ? Ne parlent-ils pas de la joie en
Dieu ? Être chrétien n’est-ce pas se décider pour la
joie en Dieu au lieu de la joie de vivre ? »
La première,
la plus simple des réponses à ces questions, est que la vie
est de Dieu, et que Dieu est le fondement (4) créateur de la vie. Il est infiniment plus
que tous les processus de la vie. Mais il est à l’œuvre en tous de
façon créatrice. Donc, il n’y a pas nécessairement
de conflit entre la joie en Dieu et la joie de vivre. Mais, cette première
réponse, aussi joyeuse et magnifique qu’elle est, ne suffit pas,
car la « joie de vivre » peut désigner bien des choses.
La joie semble l’opposé
de la souffrance. Or nous savons que joie et souffrance peuvent coexister.
Ce n’est pas la joie mais le plaisir, l’opposé de la souffrance. Certains
croient que la vie humaine est un évitement continuel de la souffrance
et une recherche constante du plaisir. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un
en qui cela soit vrai. Ce n’est vrai que d’êtres ayant perdu leur humanité
; dans une complète désintégration, ou dans la maladie
mentale. L’être humain ordinaire est capable de sacrifier les plaisirs
et de prendre sur soi la souffrance pour une cause, pour quelqu’un ou quelque
chose, qu’il aime, qu’il juge digne de sa souffrance et de son sacrifice.
Il peut ne pas tenir compte à la fois de la souffrance et du plaisir,
parce qu’il n’est pas orienté par ses plaisirs, mais par ce qu’il
aime et auquel il veut être uni. Si nous désirons quelque chose
à cause du plaisir qu’il peut nous procurer, nous pourrons obtenir
ce plaisir, mais nous ne trouverons pas la joie. Si nous cherchons quelque
chose pour nous éviter la souffrance, nous pourrons éviter la
souffrance, mais nous n’éviterons pas la tristesse. Si nous essayons
de nous servir d’autrui pour nous protéger de la souffrance, nous
pourrons être protégés de la souffrance, mais nous ne
serons pas protégés de la tristesse. Le plaisir peut être
obtenu et la souffrance peut être évitée, en usant ou
en abusant d’autrui. Mais, la joie ne peut-être ainsi obtenue et la
tristesse ne peut être vaincue. La joie est seulement possible quand
nous sommes attirés par les personnes et par les choses pour ce qu’elles
sont, et non pour ce que nous pouvons obtenir d’elles. La joie de notre
travail est gâtée, quand nous l’accomplissons, non pour ce
qu’il accomplit mais pour le plaisir qu’il peut nous procurer, ou pour la
souffrance qu’il nous permet d’éviter. Le plaisir de l’expérience
de la beauté et de la vérité sont gâtées,
quand nous ne nous réjouissons pas de la vérité et
la beauté, mais du fait que nous, nous en obtenons de la jouissance.
Le pouvoir ne donne
de la joie, qu’affranchi du plaisir d’avoir du pouvoir, et s’il est le moyen
de créer quelque chose de valable. Les relations amoureuses, spécialement
les relations entre les sexes, demeurent sans joie, si nous-nous Cette menace
pèse sur toutes les relations humaines. Nous ne sommes mis en garde
par une contrainte extérieure contre certaines formes de ces relations,
mais par la sagesse issue des expériences passées, qui nous
enseigne que certaines expériences peuvent procurer du plaisir sans
donner de la joie. Elles ne donnent pas la joie parce qu’elles n’accomplissent
pas ce que nous sommes, et ce que nous recherchons. Toute relation humaine
est sans joie, quand l’autre n’est pas recherché pour ce qu’il est,
mais pour le plaisir qu’il peut nous procurer, ou pour la protection qu’il
peut nous assurer contre la souffrance.
La recherche du plaisir
pour le plaisir évite la réalité, celle des autres et
la nôtre. Mais, seul l’accomplissement de ce que nous sommes réellement
peut nous procurer la joie. La joie n’est rien d’autre que la conscience
de l’accomplissement de notre être véritable, dans le centre
de notre personne. Cet accomplissement n’est possible que si nous-nous unissons
à ce que sont les autres réellement. C’est la réalité
qui donne la joie, et elle seulement. La Bible parle souvent de la joie,
parce qu’elle est le plus réaliste de tous les livres. Réjouissez-vous
! Cela signifie. « Passez de ce qui vous semble réel, à
ce qui est réellement réel ! » Le pur plaisir, en nous
et chez les autres, reste dans le domaine des illusions sur la réalité.
La joie naît de l’union avec la réalité elle-même.
L’une des racines du
besoin de plaisir est le sentiment de la vacuité et la souffrance
de l’ennui qui en découle. La « vacuité » est un
manque de relation avec les choses, les personnes et les significations:
c’est même un manque de relation avec soi-même. C’est pourquoi,
nous essayons de nous fuir et de fuir notre solitude, mais, nous n’atteignons
pas ainsi, dans une relation authentique, les autres et leur monde. Aussi,
nous-nous servons d’eux, pour ce genre de plaisir qu’on appelle « l’amusement.
». Mais, ce n’est pas l’amusement inventif souvent lié au jeu,
mais une façon frivole, avide, folle, de « s’amuser».
Ce n’est pas hasard, que ce genre d’amusement peut être facilement
commercialisé ; il repose sur des réactions prévisibles,
sans passion, sans risque, sans amour. C’est le plus dangereux, de tous les
dangers qui menacent notre civilisation. Le désir d’échapper
à la vacuité en s’ « amusant » rend la joie impossible.
Réjouissez-vous
! Cette exhortation biblique est plus utile à ceux qui s’ «
amusent » beaucoup et y trouve beaucoup de « plaisir »,
qu’à ceux qui éprouvent peu de plaisir et beaucoup de souffrance.
Car il est souvent plus aisé d’unir la souffrance avec la joie, que
d’unir l’« amusement » avec la joie.
Le commandement biblique
de se réjouir interdit-il le plaisir ? La joie et le plaisir s’excluent-ils
mutuellement ? D’aucune manière ! L’accomplissement du centre de notre
être n’exclut aucunement accomplissements partiels, à la périphérie.
Nous devons l’affirmer avec autant d’insistance que lorsque nous avons opposé
la joie et le plaisir. Non seulement, nous devons combattre ceux qui recherchent
le plaisir pour le plaisir, mais aussi ceux qui rejettent le plaisir parce
c’est du plaisir. L’homme se réjouit de manger et de boire au-delà
de ses besoins physiologiques. C’est la manifestation partielle et répétée
de son désir de vivre ; c’est pourquoi, c’est un plaisir, et il peut
donner la joie de vivre. L’homme se réjouit de la danse du jeu et
du jeu, de la beauté de la nature et des transports amoureux ; ils
réalisent certains des désirs les plus forts de la vie ; c’est
pourquoi ce sont des plaisirs, qui donnent la joie de vivre. L’homme se réjouit
de son pouvoir de connaître et de son attirance pour l’art ; ils réalisent
certaines des plus hautes aspirations de la vie ; c’est pourquoi ce sont
des plaisirs qui donnent la joie de vivre. L’homme se réjouit de la
communauté humaine, de la famille, de l’amitié, de son milieu
social ; ils réalisent certaines des aspirations fondamentales de
la vie ; c’est pourquoi, ce sont des plaisirs, qui donnent la joie de vivre.
Cependant toutes ces
relations soulèvent la question : Notre façon d’éprouver
ces plaisirs est-elle juste ou fausse ? Les recherchons-nous pour le plaisir
qu’elles nous donnent, ou parce que nous désirons que l’amour nous
unisse à tout ce auquel nous appartenons ? Nous ne le savons jamais
avec certitude. Comme ceux qui au cours de l’histoire du Christianisme en
ont éprouvé de l’angoisse, beaucoup préfèrent
renoncer aux plaisirs, en dépit du fait que Dieu les a créé
bons. Ils cachent leur angoisse sous des interdits parentaux, sociaux, ou
ecclésiastiques, et ils disent que ces interdits sont des commandements
de Dieu. Ils justifient leur peur d’affirmer la joie de vivre, en en appelant
à leur conscience, qu’ils estiment être la voix de Dieu, ou
à leur besoin de discipline, de maîtrise de soi et de désintéressement,
qu’ils appellent une « imitation du Christ ». Pourtant, à
la différence de Jean-Baptiste, Jésus a été
traité de glouton et de buveur par ses détracteurs
(5) . Malgré tout, dans ces mises en garde
contre les plaisirs, il y a un mélange de vérité et
de non-vérité. Dans la mesure où elles renforcent notre
responsabilité, elles sont vraies ; dans la mesure où
elles minent notre joie, elles sont fausses. Permettez-moi d’indiquer un
autre critère d’acception, ou de rejet, des plaisirs : celui que donne
notre texte. Sont bons, les plaisirs qui vont de pair avec la joie ; sont
mauvais, ceux qui interdisent la joie. À la lumière de cette
norme, nous devrions oser prendre le risque d’assumer les plaisirs, même
s’il est prouvé que ce risque a été une erreur. Il n’est
pas plus Chrétien de rejeter les plaisirs, que de les accepter. N’oublions
pas que leur rejet implique un rejet de la création, ou, comme le
nommaient les Pères de l’Église : un blasphème contre
le Dieu créateur. Chaque Chrétien devrait savoir ce que dont
beaucoup de non-chrétiens sont vivement conscients : la répression
de la joie de vivre engendre une haine de la vie, dissimulée ou effective
qui peut mener à l’autodestruction, comme le montrent beaucoup de
maladies physiques et mentales.
La joie est plus que
le plaisir, et elle est plus que le bonheur. Le bonheur est un état
d’esprit, qui dure plus ou moins longtemps, et qui dépend de beaucoup
de conditions extérieures et intérieures. Les Anciens estimaient
que c’est un don que les dieux accordent et reprenent. La « poursuite
du bonheur » est un droit humain fondamental dans la Constitution
américaine. Le plus grand bonheur du plus grand nombre est le but
de l’activité humaine, selon l’Économie. Les contes de fées
disent : Ils vécurent heureux et longtemps. Le bonheur peut
supporter beaucoup de souffrances et le manque de plaisir. Mais le bonheur
ne peut supporter le manque de joie. Car la joie est l’expression de notre
accomplissement central essentiel. Aucun accomplissement périphérique,
ni aucune condition favorable, ne peuvent remplacer l’accomplissement central.
Une grande joie peut transformer le malheur en bonheur, même dans
une situation misérable. Qu’est-ce, alors, que la joie ?
Demandons-nous, d’abord,
à quoi elle s’oppose. C’est à la tristesse. La tristesse est
le sentiment d’être dépossédé de notre accomplissement
central, parce que nous sommes privés de quelque chose qui nous appartient,
et qui est nécessaire à notre accomplissement. Nous pouvons
être privés de parents et d’amis proches, d’un travail créateur,
du soutien d’une communauté enrichissante pour notre vie, d’un foyer,
de l’honneur, de l’amour, de la santé mentale ou physique, de l’unité
personnelle, ou de bonne conscience. Tout cela provoque de la tristesse,
sous toutes ses formes : la tristesse du chagrin, la tristesse de la dépression,
la tristesse du dénigrement de soi. Mais, c’est précisément
dans ce genre de situation, que Jésus dit à ses disciples,
que leur joie est en eux et qu’elle sera parfaite. Paul rappelle, que si
la tristesse peut être la tristesse du monde, qui produit
la mort (6) et l’extrême désespoir
; elle peut être aussi la tristesse selon Dieu, qui conduit à
une transformation et la joie. La joie a quelque chose au-delà de
la joie et de la tristesse ; c’est ce qu’on appelle : félicité
(7).
La félicité
est dans la joie l’élément éternel, qui
lui permet d’intégrer, quand elle surgit, la tristesse et de la prendre
sur soi. Dans les Béatitudes, Jésus déclare
« heureux » : les pauvres, ceux qui pleurent, ceux qui ont faim
et soif, ceux qui sont persécutés. Il leur dit : Réjouissez-vous
et soyez transportés d’allégresse ! (8) La joie dans la tristesse est possible
à ceux qui sont « heureux (9)
», à ceux dont la joie à la dimension de l’éternel.
Il faut répondre
encore à ceux qui critiquent le Christianisme parce qu’il détruirait
la joie de vivre. Considérant les Béatitudes, ils disent
que le Christianisme mine la joie de la vie présente, en annonçant
et en préparant une autre vie. Ils dénoncent la promesse de
la félicité, comme une forme subtile de report de la
recherche du plaisir dans une vie future. À nouveau, reconnaissons,
que de nombreux Chrétiens repoussent la joie à après
la mort, et que, certains versets de la Bible apportent cette réponse.
Néanmoins, c’est faux ! Jésus a donné maintenant
sa joie à ses disciples. Ceux-ci la trouvent après
son départ, ce qui signifie, dans cette vie. Paul demande aux Philippiens
d’être joyeux maintenant. Comment pourrait-il en être
autrement, puisque la félicité est l’expression de l’accomplissement
éternel de Dieu. Heureux ceux qui participent, ici et maintenant,
à cet accomplissement. Certes, cet accomplissement éternel
ne doit pas être considéré seulement comme la présence
de l’éternité mais aussi comme le futur de l’éternité.
Si on ne voit pas cela dans le présent, on ne le voit pas du tout.
La joie, qui en elle
a la profondeur de la félicité, est prescrite et promise dans
la Bible. Elle maintient en elle la tristesse, son opposé. Elle donne
un fondement au bonheur et au plaisir. Elle est présente à
tous les niveaux du désir d’accomplissement de l’homme. Elle les sanctifie
et elle les oriente. Elle ne les diminue pas, et elle ne les affaiblit pas.
Elle n’écarte pas de la joie de vivre les risques et les dangers.
Elle rend possible la joie de vivre dans le plaisir et la souffrance, dans
le bonheur et le malheur, dans l’enthousiasme et la douleur. Là où
est la joie. La finalité de la vie, le sens de la création,
et le but du salut, se réalisent dans l’accomplissement et dans la
joie.
Paul Tillich
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Notes pour remerciez
1. Luc 17, 11-19.
2. Psaume 50, versets 14 et 23.
3. Thanksgiving.
4. Romains 1, 21.
5. Chapitre 4, 4.
6. Psaume 130, 1.
7. Luc 18, 10-14.
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Remerciez…
Réjouissez-vous
toujours,
Priez continuellement,
Rendez grâces
en toute circonstance…
1 Thessaloniciens
5, 16-18.
I
En toute circonstance,
rendez grâce. Nous désirons placer ces mots au centre de
notre méditation. Cette exhortation est-elle nécessaire? Le
mot « merci », n’est-il pas l’un des mots les plus fréquemment
employé de notre langue ? Nous l’utilisons constamment à l’occasion
du moindre service rendu : pour un mot amical, pour des paroles nous félicitant
ou faisant l’éloge de nos actions. Nous l’employons en éprouvant
ou non un sentiment. Dire merci est devenu une simple formule. C’est pourquoi,
il faut beaucoup insister, et user de paroles fortes, quand il faut remercier
réellement. Quiconque connaît le comportement des milieux religieux
– des pasteurs et des laïcs – est habitué à leur tendance
à remercier Dieu, presque aussi souvent que leur prochain. En conséquence,
il semble important de s’interroger sur les raisons de ce comportement vis-à-vis
de nos semblables et de Dieu. Pourquoi remercions-nous ? Qu’est-ce signifie
remercier, ou recevoir des remerciements ? Ce fait de la vie quotidienne
- et de la vie religieuse quotidienne - doit-il être compris comme un
fait profond et élevé, ou comme un automatisme superficiel
? Si on prouve qu’il est profond, on pourra découvrir, que ce mot
dont on use et abuse peut révéler les niveaux les plus profonds
de notre être.
Dire merci n’est
pas simplement une forme de la relation sociale. Nous sommes souvent poussés
par une émotion réelle ; nous-nous sentons presque obligés
de remercier quelqu’un, qu’il s’y attende ou non. Quelquefois l’émotion
nous empoigne tellement, que nous remercions en des termes trop forts pour
le don que nous avons reçu. Ce n’est pas malhonnête. C’est
honnêtement ressenti sur le moment. Mais, peu après, nous-nous
sentons un peu vide, un peu honteux, non pas trop, mais tout de même
un peu ! Il peut arriver, occasionnellement, que nous nous éprouvions
un moment un sentiment de gratitude très fort. Mais, si pour des raisons
extérieures, nous n’avons pas l’occasion immédiate de l’exprimer,
nous l’oublions, et il n’atteint jamais celui que nous voulions remercier.
Aucun des dix lépreux, guéris par Jésus, ne manquait
de gratitude à son égard, mais, un seul est revenu le remercier
après s’être présenté aux prêtres. Et Jésus
s’en est étonné et en a été déçu
(1).
Non seulement
une émotion profonde peut nous pousser à remercier, mais nous
avons un profond besoin de recevoir des remerciements, quand nous-nous sommes
beaucoup, ou peu donnés, aux autres. Quand les remerciements ne viennent
pas, nous ressentons en nous une sorte de vide, une vacuité dans
notre être intérieur, que des paroles ou des actes de remerciements
auraient pu remplir. De même que, précisément, que nous-nous
sentons honteux d’exprimer trop fortement notre gratitude, nous-nous sentons
également mal à l’aise, quand on nous adresse des remerciements
exagérés. Il n’y a pas en nous de place où les recevoir
; que nous l’admettions ou non. Il est toujours difficile de recevoir des
remerciements sans éprouver de résistance.Les Américains
disent : Vous êtes bienvenus et les Allemands répondent,
s’il vous plait ! pour exprimer leur refus d’accepter des
remerciements sans manifester d’hésitation. N’en parlons
plus, est façon la plus simple d’exprimer cette résistance
à accepter les remerciements… qu’on accepte!
Ces incertitudes
concernant l’acte tout simple de donner ou de recevoir des remerciements
nous renseignent sur nos relations avec les autres, et sur notre situation.
Chaque fois que nous remercions, ou que nous recevons des remerciements,
nous acceptons, ou nous rejetons, quelqu’un, et nous sommes acceptés
et rejetés par quelqu’un. Ni nous, ni les autres, n’en sommes toujours
conscients. Si nous sommes sensibles, nous le sentons souvent, et nous réagissons
avec joie ou avec tristesse, avec honte ou orgueil, le plus souvent avec
un mélange de ces sentiments. Un simple merci peut être
une attaque ou un repli. Il peut exprimer le fait que nous faisons place à
l’autre, ou que nous réussissons à nous protéger de
celui qui cherche à trouver une place en nous. Un mot de remerciement
peut exprimer un rejet complet de celui que nous remercions, ou, au contraire,
que notre cœur lui est ouvert. Bien souvent, c’est, probablement, une façon
polie de dire que celui que nous remercions ne nous concerne réellement
pas beaucoup.
Le Psaume cinquante
dit : En sacrifice à Dieu offre la reconnaissance, et : Celui
qui en sacrifice offre la reconnaissance me glorifie… (2) Ici le sens originel du remerciement est clair.
Remercier est un sacrifice. C’est le sens littéral de « remercier
» (3). Le remerciement s’exprime par un acte
sacrificiel. Des objets précieux prélevés de leur usage
ordinaire sont offerts aux dieux. L’homme reconnaît ainsi qu’il ne s’est
pas créé lui-même ; que rien ne lui appartient ; que
nu, il est venu au monde, et que, nu il en sera retiré. Il possède
ce qui lui a été donné. L’acte sacrificiel exprime
sa conscience de ce destin. Il donne une partie de ce qui lui a été
donné, mais quelque chose d’ultime ne lui appartient pas. En sacrifiant
avec action de grâce, il est le témoin de sa finitude de sa
vie éphémère. L’homme capable de remercier avec sérieux
accepte d’être une créature, et en l’acceptant, il, montre qu’il
est religieux, même s’il nie la religion. L’homme, capable d’accepter
honnêtement et sans embarras les remerciements fait preuve de maturité.
Il connaît sa finitude autant que celle des autres ; il sait que les
sacrifices d’action de grâce mutuels confirment qu’il est, comme l’autre,
une créature.
II
L’objet de notre
gratitude est ordinairement apparent chaque fois que nous exprimons nos
remerciements aux autres. Nous savons, au moins, qui nous remercions
et pourquoi, bien que nous ne sachions pas souvent comment remercier.
Mais, il existe aussi une gratitude sans objet défini à proprement
parler. Non pas, parce que nous nous ne connaissons pas son objet, mais parce
qu’il n’y a pas d’objet. Nous sommes simplement reconnaissants. La reconnaissance
nous a saisi, non en raison de ce qui nous est arrivé quelque chose,
mais, simplement, parce que nous le sommes, parce que nous participons
à la gloire et à la puissance de l’être. C’est une disposition
à la joie, et plus qu’une disposition, plus qu’une émotion éphémère.
C’est un état de l’être. Et c’est plus que de la joie. C’est
une joie qui inclut le sentiment que quelque chose est donné, que
nous ne pouvons accepter sans offrir un sacrifice, autrement dit, sans
remercier. Mais, il n’y a personne à qui le présenter. Il
demeure en nous, à l’état de gratitude silencieuse.
Vous pouvez demander
: Pourquoi Dieu n’est-il pas l’objet de cette gratitude ? Cela n’explique
pas ce qui se produit chez beaucoup d’hommes- Chrétiens ou non, croyants
ou non. Ils éprouvent de la gratitude. Mais ils ne s’adressent pas
directement à Dieu, avec les paroles d’une prière.
Ils sont juste remplis par une pure gratitude. Si on leur dit de d’adresser
à Dieu avec une prière de remerciement, ils sentent qu’un
tel commandement pourrait détruire leur expérience spontanée
de la gratitude. Comment juger un état d’esprit, qu’à un moment
ou à un autre, beaucoup d’entre ont éprouvé? Dirons-nous,
qu’il s’agit d’une action de grâce sans Dieu, et, par conséquent,
qu’il ne s’agit pas d’un remerciement véritable? Dirons-nous, que
dans cet état d’esprit, nous ressemblons à ces païens,
dont Paul dit qu’ayant connu Dieu, ils ne l’ont pas glorifié comme
Dieu et ne lui ont pas rendu grâce? (4) Certes, non! L’abondance d’un cœur reconnaissant
fait honneur à Dieu, même quand elle ne s’adresse pas à
lui en paroles. L’incroyant plein de reconnaissance pour son être,
cesse d’être un incroyant. Son allégresse obéit spontanément
à l’exhortation de notre texte : Réjouissez-vous toujours
!
Il est alors possible
de comprendre pourquoi notre texte dit: Réjouissez-vous toujours,
Priez continuellement, Rendez grâces en toute circonstance
! Cela ne veut pas certainement dire: Ne soyez jamais tristes, prononcez
jours et nuits des prières et des actions de grâce ! Jésus
caractérise cette façon de s’imposer à Dieu, comme une
perversion de la religion. Que signifient donc ces exhortations ? Elles désignent
précisément, ce que nous appelons un état de gratitude
silencieuse, lequel peut, ou non, s’exprimer par des prières. Nous
n’avons pas à raconter à Dieu sans arrêt ce que nous désirons,
ou ce qu’il a fait pour nous. Il nous est demandé de nous élever
sans cesse vers Dieu, et en toute circonstance. Il ne sera jamais absent
de notre conscience. En vérité, il est présent de façon
créatrice en chacun, à tout moment, que nous en soyons, ou
non, conscients. Mais, quand nous sommes dans l’état de gratitude
silencieuse, nous sommes conscients de sa présence. Nous faisons
l’expérience d’une élévation de la vie, qu’il ne s’atteint
pas par une profusion de paroles de remerciements, mais qui peut advenir
en nous, si nous lui sommes ouverts. Un jour, qu’on demandait à un
homme s’il priait, celui-ci répondit : Toujours et jamais !
Il voulait dire qu’il était conscient de la présence divine,
mais qu’il formulait rarement des prières et des actions de grâce
pour exprimer cette conscience. Il n’était pas du nombre de ceux qui
ne remercient pas, parce qu’ils ne sont jamais conscients de la présence
divine, mais au nombre de ceux qui croient connaître Dieu et qui s’adressent
à lui constamment. Il pensait que les paroles adressées à
Dieu viennent avec l’élévation de l’esprit, de la gratitude
silencieuse. On a demandé à un autre homme, s’il croyait en
Dieu ; ce dernier répondit : Je ne sais pas, mais s’il m’arrive
quelque chose de bien, j’ai besoin de remercier. Cet homme, comme le
précédent, avait fait l’expérience de l’élévation
dans la gratitude, mais il était poussé à exprimer
directement son sentiment avec des paroles de remerciement. Il avait besoin
d’un autre à qui sacrifier. Ces deux hommes représentent le
fait, que remercier Dieu, c’est à la fois s’élever vers lui
sans parole et désirer sacrifier avec des paroles adressées
à Dieu.
Ces deux manières
de remercier rendent manifestes deux types de relation avec Dieu. Dans l’une,
Dieu est l’autre, auquel nous-nous adressons avec des paroles de remerciements,
et dans la seconde, il est l’autre au-dessus de moi et de tout autre ; celui
auquel je ne peux parler, mais qui peut se manifester à moi dans l’état
de gratitude silencieuse.
L’une des expériences
les plus grandes et les plus libératrices des Réformateurs
Protestants fut de réaliser que notre relation avec Dieu ne repose
pas sur la répétition continuelle de prières et d’actions
de grâce, de sacrifices et d’autres rites, mais sur la sérénité
et la joie qui répondent à la bonne nouvelle que Dieu nous
cherche et qu’il nous a accepté, sans tenir compte de ce que nous
disons, ou faisons, dans l’Église et hors de l’Église.
III
Pourquoi remercier?
remercier aurait-il des limites ? Notre texte dit : en toute circonstance,
remerciez … Cela ne signifie pas, remercier pour tout, mais, remercier en
toute situation ! Les occasions sont sans limites, par contre, les choses
pour lesquelles remercier sont, elles, limitées. La réponse
à cette nouvelle question peut nous conduire à comprendre
d’une manière renouvelée notre condition d’homme.
Nous lisons dans
la première lettre à Timothée: que tout ce que Dieu
a créé est bon, et rien n’est à rejeter, pourvu qu’on
le prenne avec actions de grâce, car tout est consacré par
la parole de Dieu et la prière. (5)
Remercier reçoit avec ces paroles une nouvelle fonction. C’est consacrer
tout ce qui a été créé par Dieu. Le remerciement
est une consécration ; elle transfère quelque chose du monde
appartenant au monde séculier dans la sphère du sacré.
Cette chose n’est pas transformée, comme le voudrait la superstition,
dans et hors de la foi chrétienne, mais elle est élevée
en représentant du divin. Elle devient porteur de la grâce. C’est
pourquoi, nous disons merci, quand nous sommes reconnaissant pour notre nourriture
et, ainsi, nous la consacrons. Toute ce qui est créé peut-être
porteur de sainteté, objet d’action de grâce, objet de consécration.
À cet égard, il n’y a pas de limite au remerciement. Nous
pouvons remercier pour nos forces corporelles ou mentales, pour l’obscurité
de notre inconscient et pour la lumière de notre conscience, pour
l’abondance de la nature, pour les créations de l’histoire, pour tout
ce qui est et qui manifeste son pouvoir d’être. Nous pouvons remercier
pour tout cela, en dépit de son rejet par tous ceux qui haïssent
le monde par ascétisme, ou par puritanisme fanatique, et qui blasphèment
contre le Dieu de la création. Tout ce pourquoi nous remercions avec
bonne conscience est consacré par nos remerciements. Ce n’est pas
simplement une vision théologique profonde ; c’est aussi un principe
pratique pour les situations, où nous sommes incertains quant à
leur acceptation ou à leur rejet. Si après les avoirs acceptés,
nous pouvons remercier à leur sujet, nous sommes les témoins
de la bonté des créatures. En remerciant avec sérieux,
nous les consacrons à la source sacrée de l’être dont
elles proviennent. Nous prenons le risque, que les Chrétiens protestants
doivent prendre : le risque que leur conscience se trompe et consacre quelque
chose qui devrait être rejeté.
Il n’y a pas de
limite à l’action de grâce dans la création. Mais notre
vie n’a t-elle pas des limites ? Pouvons-nous honnêtement rendre grâce
pour les frustrations, les accidents et les maladies qui nous frappent ?
Nous ne le pouvons pas au moment où elles nous saisissent. C’est l’une
des nombreuses situations, où la piété peut dégénérer
en malhonnêteté. Car nous résistons justement contre
ces maux. Nous voulons les éliminer ; nous éprouvons de la
colère à l’égard de notre destin et du fondement
divin. Il existe des souffrances, corporelles ou mentales profondes,
pour lesquelles la question de remercier, ou non, ne se pose pas. Le psalmiste
crie à Dieu : Depuis les profondeurs, je t’invoque, SEIGNEUR
(6) ; il ne le remercie pas. C’est honnête,
réaliste ; c’est d’un réalisme issu de la présence divine.
Je crois que nous tous, à un moment ou à un autre,
nous avons fait l’expérience que ce qui nous arrivait n’était
rien que du mal, mais que cela devenait plus tard du bien et l’objet de remerciements
honnêtes.
Et nous ne pouvons
pas rendre grâce pour les actes, qui nous ont rendu coupables, ou
pour ceux qui nous ont rendus meilleurs. Nous ne pouvons pas rendre grâce
pour ce qui nous rend coupable ; Il arrive que ce pourquoi nous avons rendu
grâce est devenu mauvais par notre propre faute. De même, nous
ne devons pas remercier pour les choses, qui nous ont rendus meilleurs.
Les remerciements du pharisien pour ses bonnes œuvres sont un exemple éminent
de remerciement à ne pas faire (7).
En fait, il ne remercie pas Dieu, par reconnaissance de sa bonté,
mais il se remercie lui-même. Combien d’entre nous se remercient en
remerciant Dieu ! On ne peut pas se remercier soi-même, parce qu’un
sacrifice d’action de grâce, s’il s’adresse à soi-même,
cesse d’être un sacrifice. Se remercier soi-même, ce n’est pas
remercier, même quand des prières de remerciement à Dieu
se dissimulent dans les remerciements qu’on s’adresse à soi-même.
Par exemple, après avoir réussi un travail, ou après
un succès durement remporté.
Lire la Bible
avec ces questions à l’esprit nous ménage des surprises –la
troisième partie du livre des Psaumes, en particulier. On découvre,
que la louange de Dieu remplit maintes pages décrivant en même
temps de façon très dramatique, la misère des hommes
– y compris, de ses auteurs. Nous avons l’impression de pénétrer,
en les lisant, dans un autre domaine. Nous ne pouvons pas reproduire en
nous ce qui est arrivé à ces hommes. (Nous voyons notre situation
et nous n’y trouvons que peux de raisons de louer et de remercier. Et si
nous pensons que c’est un devoir de rendre grâce Dieu, ou si nous
prenons part dans une église à un culte de louange et d’action
de grâce, nous n’avons pas vraiment le sentiment d’exprimer notre
état d’esprit. Bien que cette expérience ne soit pas invariable,
elle est un trait dominant dans la situation religieuse aujourd’hui. Le
message des meilleurs prédicateurs, et des meilleurs théologiens
contemporains l’exprime. C’est un thème dominant, chez nos grands
poètes et chez nos grands philosophes. Nous ne sommes pas appelés
à juger ces hommes. Nous-nous reconnaissons en eux. Ils nous expriment
autant qu’ils s’expriment. Nous devrions remercier ceux qui le font avec
sérieux et souvent au prix d’une profonde souffrance.
La différence
entre notre situation et celle des périodes précédentes
devient visible quand nous considérons la passion, et la force avec
lesquelles les membres de l’Église primitive ont rendu grâce
pour le don du Message chrétien, dans le monde des gloires païennes
destructives et désespérantes. Avons-nous la même passion
et la même force quand nous remercions Dieu pour le don qu’il nous
a fait en Christ et dans son Église ? Qui peut, honnêtement,
répondre « oui » ?
Ne sentons-nous
pas le sentiment d’une même différence, quand nous lisons comment
les protagonistes de la Réformation remerciaient Dieu pour la redécouverte
de la bonne nouvelle de l’acceptation divine des pêcheurs ? Avons-nous
la même préoccupation infinie? Qui peut répondre, honnêtement,
« oui » ? Par conséquent, nous devons être reconnaissant,
à l’égard de ceux qui expriment notre situation présente
avec honnêteté.
Il existe une
consolation : nous ne sommes pas séparés de la présence
toujours active de Dieu, et nous pouvons en devenir conscients à
chaque instant. Nos cœurs peuvent se remplir de louanges et de remerciements,
sans les exprimer avec des mots ; quelquefois, nous pouvons trouver des
mots pour l’exprimer. Mais ce n’est pas le premier pas, ni même souvent
le dernier. Ne suivons pas ceux qui utilisent le soi-disant « renouveau
religieux » pour nous forcer à revenir à des formes de
prière et d’actions de grâce, que nous ne pouvons honnêtement
accepter, ou qui crée la joie et la gratitude par autosuggestion.
Mais restons ouverts à la puissance, qui soutient notre vie ici et
maintenant et à tout moment, et qui vient à nous dans la nature
et avec le message de Jésus-le Christ. Puissions-nous lui rester ouverts,
remplis de gratitude silencieuse pour le pouvoir d’être présent
en nous.Alors, les paroles de remerciement, les paroles du sacrifice et de
la consécration, pourront, peut-être, venir sur nos lèvres,
afin qu’à nouveau nous puissions rendre grâce avec vérité,
et honnêteté.
PRIÈRE
Dieu tout-puissant
! Nous élevons nos cœurs à toi pour te louer et te remercier.
Nous ne nous sommes
pas faits nous-mêmes, et nous n’avons rien, sauf ce que tu nous as
donné. Nous sommes dans la finitude ; nous n’avons rien apporté
dans notre monde ; nous n’emporterons rien de notre monde. Tu nous as donné
la vie que nous avons tant que c’est ta volonté. Nous te remercions
d’être et de partager, dans les petites et les grandes choses,
les richesses inépuisables de la vie,. Nous te louons, quand nous
éprouvons de la force dans notre corps et dans notre âme. Nous
te remercions quand la joie emplit nos cœurs. Nous sommes conscients de ta
présence avec gratitude, silencieusement, ou en paroles.
Éveille
cette conscience, quand notre vie journalière nous cache ta présence,
et que nous oublions combien tu es, toujours et partout, proche de nous,
plus proche de nous que tout ce qui est auprès de nous, plus proche
de nous, que nous le sommes de nous-mêmes. Ne nous laisse pas nous
détourner de ta présence donatrice et créatrice, pour
les choses que les dons que tu nous as faits. N’oublions pas le créateur
derrière la création. Rends-nous toujours prêts au sacrifice
d’action de grâce.
Tout ce que nous
sommes et tout ce que nous avons est à toi. Nous te le consacrons.
Reçois nos remerciements quand nous te disons « Merci mon Dieu
», pour notre nourriture et avec elle, pour tout ce que nous recevons
chaque jour. Garde-nous de la routine et des pures conventions, quand nous
osons te parler.
Nous te remercions
en revoyant tout ce que notre vie, longue ou brève, nous a permis
de rencontrer. Nous te remercions, non seulement pour ce que nous avons aimé
et qui nous a donné du plaisir, mais aussi pour ce qui nous a déçu,
peiné, et fait souffrir, parce que nous savons maintenant, que cela
nous a aidé à réaliser pourquoi nous étions
nés. Et si de nouvelles déceptions et de nouvelles souffrances
s’emparent de nous, et que les paroles de remerciement meurent sur nos lèvres,
rappelle-nous, qu’un jour, nous serons prêts à te remercier
pour la route obscure où tu nous as conduit.
Nos paroles de
remerciement sont pauvres ; souvent nous ne trouvons pas les mots pour les
exprimer. Pendant des jours des mois et des années, nous avons été
incapable de te parler, et cela continue. Donnes-nous la force, à ces
moments-là, de maintenir nos cœurs ouverts à la surabondance
de la vie, et de faire l’expérience ta présence éternelle
et immuable dans la gratitude silencieuse. Reçois le sacrifice silencieux
de nos cœurs, quand les paroles de reconnaissance se font rares en nous. Accepte
notre gratitude silencieuse et garde nos cœurs et nos esprits toujours ouverts
pour toi !
Nous te remercions
pour tout ce que tu as accordé à cette nation, plus qu’à
tout autre! Restons-en reconnaissants afin de surmonter les dangers d’une
vie superficielle et d’un cœur vide, qui menacent notre peuple. Préserve-nous
de transformer tes dons en cause de préjudices et d’autodestruction.
Que la gratitude nous protège de la désagrégation de
nos personnes et de notre nation. Tourne-nous vers toi, Dieu éternel,
source de notre être ! Amen.
Paul Tillich.
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