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l'anthologie de Paul Tillich
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de Mulhouse
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Or il y
avait à Jérusalem un homme du nom de Siméon. Cet homme
était juste et pieux ; il attendait la consolation d’Israël,
et l’Esprit saint était sur lui. Il avait été divinement
averti par l’Esprit saint qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le
Christ du Seigneur. Il vint au temple, poussé par l’Esprit. Et comme
les parents apportaient l’enfant Jésus pour accomplir à son
égard ce qui était en usage d’après la loi, il le prit
dans ses bras, bénit Dieu et dit :
Maintenant, Maître, tu laisses ton esclave
s’en aller en paix selon ta parole,
car les yeux ont vu ton salut,
celui que tu as préparé devant tous les peuples,
lumière pour la révélation des nations
et gloire de ton peuple Israël.
Luc 2, 25-32
Se tournant vers ses disciples, il leur dit en privé :
Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! Car je vous dis que beaucoup
de prophètes et de rois ont voulu voir ce que, vous, vous regardez,
et ils ne l’ont pas vu ; ils ont voulu entendre ce que vous entendez, et
ils ne l’ont pas entendu.
Luc 10, 23-24.
Il y a quelques jours, j'ai eu une conversation avec un ami juif sur l’idée
de Messie dans le Judaïsme et dans le Christianisme. Finalement, nous
avons formulé la différence d’une manière très
semblable au choix devant lequel les disciples de Jean-Baptiste placèrent
Jésus : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre
un autre ? » Nous étions d’avis que les juifs cherchent
quelqu’un d’autre, alors que les chrétiens affirment que « Celui
qui doit venir » est déjà venu. Les chrétiens
disent avec Siméon : « Nos yeux ont vu son salut
». Les Juifs répliquent : « Nous n’avons pas vu
son salut, nous l’attendons. » Les chrétiens
se sentent bénis – selon les mots de Jésus - parce qu’ils ont
vu la puissance salvatrice dans le monde et dans l’histoire. Les Juifs considèrent
un tel sentiment comme un blasphème, parce que, selon
leur foi, rien de ce qu’ils s’attendent à voir arriver l’âge
messianique ne s’est effectivement produit. Et, quand nous défendons
notre foi chrétienne, ils font valoir que le monde ne s’est
pas amélioré depuis les jours d’Osée et de Jérémie,
que les Juifs, et avec eux la plus grande partie de l’humanité, ne
souffrent pas moins qu’il y a deux mille ans ; que les visions de jugement
des prophètes s’avèrent plus réalistes qu’elles l’étaient
de leur temps. Il est difficile de répondre à cela, mais nous
devons répondre, car non seulement les Juifs
mais d’innombrables chrétiens et de non chrétiens, nos amis
et nos enfants, et nous-même, posons souvent ces questions.
Il est difficile de leur donner une réponse. Que pouvons-nous répondre
à nos enfants, quand ils nous demandent, au sujet de l’enfant de la
crèche, par exemple, pourquoi, dans certaines parties du monde, «
tous les enfants de deux ans et au dessous » sont morts, ou sur
le point de mourir, non sur ordre d’Hérode, mais à cause de
la cruauté grandissante de la guerre et du manque croissant d’initiative
du peuple chrétien? Ou, que pouvons-nous répondre aux juifs,
quand les rescapés de camps de concentration, pires que n’importe
quoi à Babylone, ne peuvent trouver un lieu de paix sur terre, et
certainement pas dans les grands pays chrétiens?
Que répondre aux chrétiens, ou aux non chrétiens, réalisant
que le fruit de siècles de civilisation technicienne et chrétienne
est la menace imminente d’une autodestruction totale et universelle de l’humanité
? Et quelle réponse pouvons-nous nous donner quand nous voyons l’état
inguérissable et la déchéance de nos vies après
que le message de guérison et de salut ait été écouté
chaque Noël, depuis près de deux mille ans?
Devons-nous dire : le monde, bien sûr, n’est pas sauvé,
mais en chaque génération des hommes et des femmes sont sauvés
du monde ? Mais, ce n’est pas le message de Noël
! Dans la légende de Noël, tous ceux, qui attendent le Christ
et accueillent le divin, recherchent le salut d’Israël, celui des païens
et celui du monde. Pour eux tous, comme pour Jésus lui-même
et pour les apôtres, le Royaume de Dieu, le salut universel, est à
portée de la main. Mais si telle a été l’attente, n’a
t-elle pas été complètement réfutée dans
la réalité ?
La question est aussi vieille que le message chrétien lui-même
et la réponse également aussi vieille, comme le montre notre
texte. Jésus prend ses disciples à part pour leur parler et
c’est en privé qu’il les loue d’avoir vu ce qu’ils voient. La présence
du Messie est un mystère, elle ne peut être visible de tout
le monde, mais seulement de ceux qui, comme Siméon, sont dirigés
par l’Esprit. L’apparition du salut a quelque chose de surprenant et d’inattendu.
Le mystère du salut est le mystère
d’un enfant. Ainsi Esaïe le préfigurait, ainsi la Sibille
le voyait en extase, Virgile en poète ; ainsi les religions à
mystères le célébraient dans la naissance du nouvel
éon leurs rites. Tous, comme les premiers chrétiens, sentaient
que l’événement du salut, est la naissance d’un enfant. Un
enfant est réel et ne l’est pas encore. Il est dans l’histoire, sans
être déjà historique. Sa nature est visible et invisible.
Il est là et ne l’est pas encore. C’est exactement la caractéristique
du salut. Le salut a la nature d’un enfant.
Comme les chrétiens s’en souviennent chaque année, en fêtant
avec solennité à Noël la naissance de l’enfant Jésus
: si visible qu’il puisse être, le salut reste invisible. Celui qui
veut un salut seulement visible ne peut voir l’enfant divin
dans la crèche, ni la divinité de l’homme en croix, ni le cheminement
paradoxal de l’action de Dieu. Le salut est un enfant ; quand il grandit,
il est crucifié. Celui qui voit la puissance sous la faiblesse, la
partie dans le tout, la victoire sous la défaite, la gloire sous la
souffrance, l’innocence sous la faute, la sainteté sous le péché,
la vie sous la mort, celui-là seul peut dire : « Mes yeux
ont vu ton salut »
Il est difficile de dire cela de nos jours. Mais il en a toujours été
ainsi. Ce fut, c’est et ce sera un mystère, le mystère d’un
enfant. Aussi profond que le monde puisse tomber, même dans l’autodestruction
le plus complète, tant qu’il y aura des hommes, ils feront l’expérience
de ce mystère et diront : « Heureux les yeux qui voient
ce que vous voyez ! ».
Paul Tillich.
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