Gabriel Vahanian

Entreprise, Église et Société

Les autorités laïques font mieux leur devoir
que les autorités ecclésiastiques.
LUTHER

Notre époque privilégie trop la profession
au détriment de la vocation.
TOMI UNGERER

On raconte que Jean Monnet, le père de la Communauté européenne, voulait un jour, et vite, avoir l'avis du ministre des finances sur un point très précis. Il envoie un collaborateur qui, revenu presque aussitôt, doit avouer qu'il n'avait point vu de ministre et que, d'ailleurs, un peintre était en train d'en repeindre le bureau. "Eh bien, que dit le peintre ?" demande alors Jean Monnet . Et moi de pousser un soupir de soulagement, car l'entreprise je n'en connais que de l'extérieur: suffisamment pour qu'elle me concerne et que j'en sois concerné, puisque ce qui est bon pour General Motors, comme le prétendait son P.D.G. d'alors, est bon pour tout le monde.

Après l'anecdote en guise d'entrée en matière, une observation: on ne parle plus de vocation. Ou si rarement. Sans doute à cause essentiellement de sa connotation religieuse. Pourtant, tout en rapportant l'homme à Dieu tant dans ce qu'il fait que dans ce qu'il est, la vocation entraînait une conception du travail assez particulière pour qu'on le souligne. Elle associait le travail à la profession de foi - je ne dis pas qu'elle l'y assimilait - de telle sorte qu'à travers le travail, c'est la profession même de la foi qui exhibait une dimension sociale. En "couvrant" la notion de travail, la vocation chevillait l'activité humaine à la trame de l'œuvre de Dieu, en même temps qu'elle socialisait l'individu. Elle affectait, certes, l'homme à un ordre social au sein duquel lui était reconnu un emploi (comme on dit aujourd'hui dans une société qui semble en créer moins qu'elle n'en supprime). Reste que, servant de cadre à la vocation qu'en même temps elle concrétisait, c'est l'insertion sociale qui passait ou s'exprimait par l'emploi: elle n'en dépendait pas. Mieux encore, elle était à la fois le préalable et l'aboutissement d'un apprentissage, du moins pour autant que cet apprentissage se conçoit en fonction d'un ordre où l'économique n'a pas encore supplanté le social et où, à la profession de foi, on n'a pas encore substitué la profession tout court. Car si, par exemple, une vocational school est encore de nos jours, en Amérique, une école d'apprentissage, force est cependant de constater qu'en général, une fois démocratisée, puis sécularisée, la notion de vocation va, de fait, être soldée au profit d'une pure et simple professionnalisation de la société. On n'en retiendra qu'un seul aspect, l'insertion sociale. Insertion encore louable, mais qu'assombrit, déjà, une notion du travail qui, ayant, en raison sans doute des mêmes "impératifs" de nature industrielle que la vocation, perdu sa dimension spirituelle, est également en train de perdre sa dimension sociale. Le travail n'étant plus affaire de profession, mais d'occasions économiques, le rôle dévolu à l'individu ne répond plus d'une vocation et se trouve ravalé au simple rang d'une "occupation". On ne vous demande plus, en effet, ni quel est votre métier, ni moins encore votre état, mais quelle est votre occupation. Quel rôle jouez-vous? A quoi servez-vous ?

Paradoxale, la situation ne manque toutefois pas d'ironie. Une médaille a toujours deux faces. A ce jeu auquel nous sommes acculés - et où l'équité de la règle du jeu se mesure en fin de compte à sa capacité de cohésion sociale et d'équilibre économique - chacun sait également que l'interprétation est aussi importante que la mise en scène; ou, sur un autre plan, chacun sait que la création de richesses est au moins aussi importante sinon plus encore que l'acquisition ou (ce qui paradoxalement revient au même) que la distribution des richesses. Comme le savoir, la richesse ne s'accroît aujourd'hui que si elle est partagée. Même héritée, il faut la réinvestir, la recycler, la réinventer.

C'est que le tissu social lui-même se trame en fonction de coordonnées bien différentes de celles d'autrefois. Un métier se "passe" de père en fils. Correspondant pratiquement à une sorte de ministère social, il ne fait pas vraiment l'objet d'une "préoccupation". Il relève encore de la vocation au sens sacerdotal de ce terme. C'est avec l'instauration du sacerdoce universel ou, ce qui revient au même, la décléricalisation concomitante de l'organisation sociale, que le métier va peu à peu se transformer en occupation: ce n'est plus dans l'état où vous êtes, mais bien en dépit de votre état, à travers ce qui vous occupe - et qui, de surcroît, peut par conséquent changer - que Dieu vous appelle. Au même titre que l'Église, quand c'est elle qui se définit en fonction du monde, et non l'inverse, en devenant une occupation, le métier change de cap: ce n'est plus un sacerdoce avec son relent clérical; c'est un charisme.

On ne s'étonnera donc pas qu'à la différence du métier, rien ne soit plus préoccupant qu'une occupation. D'une part, l'ultime se confond avec l'éphémère ; ce qu'on a avec ce qu'on est ; et les questions dites matérielles - pour autant que l'homme ne vit pas de pain seulement - ne sont pas des questions seulement matérielles. D'autre part, on se rend à l'évidence, occultée par une tradition bien intentionnée, mais mal informée: les richesses que la tradition biblique condamne ne le sont pas tellement parce qu'elles sont matérielles, que parce qu'elles servent d'alibi à des prétentions spirituelles dont en fait elles ne sont que des caricatures. Faisant l'éloge du pauvre, le Nouveau Testament condamne le riche, mais c'est moins pour ses biens matériels que pour la façon dont il les gère tant sur le plan individuel que sur le plan social et dont, par conséquent, il est amené à confondre le péché avec l'échec économique, le marginal ou la victime du processus social avec le pécheur.

Venant au monde pour proclamer la Bonne Nouvelle, Jésus ne cherche pas à renverser les rôles. Il va plus loin. Après tout, élevé dans la tradition biblique, il a dû apprendre que la richesse est, non pas tellement aussi, mais avant tout, une bénédiction de Dieu. Il sait que la richesse, pas plus que la manne au désert, n'est destinée à être engrangée égoïstement. Il en souligne la portée sociale; mieux, il la socialise en démocratisant la vocation - si l'on m'accorde toutefois que, par exemple, à l'époque, le bercail est l'équivalent de l'entreprise. Ou qu'à tout le moins on concède que, pour Jésus, servir Dieu consiste aussi à ramener au bercail la brebis perdue, et avec elle, toutes ces victimes d'un développement social à deux vitesses, à cause duquel le bien-être n'est accordée qu'aux initiés du bien et l'abondance matérielle à ceux-là seuls qui, s'arrogeant le monopole des affaires de Dieu, en exercent le pouvoir au détriment de son peuple et de son intégration spirituelle et sociale.

J'admettrai en revanche qu'aucune intégration de quelque nature que ce soit ne peut avoir lieu sans remettre en cause certains acquis, sociaux ou autres. Elle n'aura pas plus d'effet qu'un vœu pieux si elle n'est pas articulée, chevillée, à la réccurente nécessité d'un ordre social qu'il faut changer sans cesse. Intégration et mobilité sociale vont obligatoirement de pair, de même que, à l'inverse, l'équité qu'on pourrait à la limite définir comme intéressement social - ne se résout pas à l'égalitarisme qui, voulant noyer le poisson, s'attaque moins à la dialectique du conflit par laquelle on prétend pouvoir gérer l'opposition entre oppresseurs et opprimés qu'il ne renverse les pôles de leurs rapports. Changer le cours d'un processus n'est pas l'enrayer, surtout quand il s'agit d'injustice sociale.

Même en plein régime féodal, comme au Moyen Age, quand la mise en question de l'ordre social s'opère encore à travers l'Église, on observe cette règle : malgré les apparences, une société, qu'on pourrait aisément considérer comme figée, a déjà entériné le principe ecclésial de la mobilité sociale, fût-ce par le seul biais de la vocation sacerdotale. L'Église n'est pas davantage le monopole des clercs, qu'elle n'est réservée aux justes. En témoignent jusqu'aux tympans de nos Églises avec leur allégorie du Jugement Dernier ou - moins souvent qu'on ne le souhaiterait, il est vrai - leur tableau de la scène sociale et ses divers acteurs, du plus humble au plus noble. On distingue encore le religieux et le séculier, mais s'il a pu en découler quelque mépris du monde, quelque aversion pour le monde, cette distinction va néanmoins également servir à la stratégie d'un projet social.inouï autant que novateur Celui d'une réalité terrestre ordonnée à une réalité céleste, supérieure, à quoi tout homme est appelé. Ce qui, tout en expliquant le caractère exclusivement spirituel de la vocation, n'en met pas moins l'accent sur la dimension spirituelle des tâches qui sont à accomplir en ce monde, comme en témoigne encore l'Angélus de Millet au dix-neuvième siècle. En sorte que depuis la Réforme, si l'on assiste effectivement à la "sécularisation" de la vocation, il convient de se garder d'en assimiler la signification ou la réduire à une "dé-spiritualisation" du travail, bien au contraire. Certes, la Réforme engendre un projet social d'une tout autre envergure, qui contribuera, directement ou indirectement, à la professionnalisation de la société. Professionnalisation qu'inévitablement l'industrialisation de l'économie va par la suite accentuer, quand elle ne l'exacerbe pas, déchirant le tissu social jusqu'à la rupture du projet qui le sous-tend - ou, plutôt, jusqu'à nous contraindre enfin à en redéfinir la nature. Car, de révolution industrielle en révolution technicienne, nous aurons tôt fini de basculer d'un monde rural dans celui de la technique, encore que de façon purement inchoative : à tout le moins, d'une société encore reflétée par l'Église, nous aurons basculé dans une société que l'Église ne reflète pas encore. Et, suprême ironie, que pas davantage ne reflète l'Université !

C'est qu'avec l'Université - et sans doute elle a connu bien des métamorphoses, sans parler de sa laïcisation - nous avons encore affaire à l'un des deux symboles de la progression culturelle du christianisme (l'autre, d'après Anton C. Pegis, étant le monastère) : la culture y est comme définie à partir de la nature ; elle fait toujours fond sur la nature. En revanche celle-ci porte encore l'empreinte du Créateur, du moins tant que Dieu est assimilé au potier , tandis qu'il ressemble à un architecte ou n'est plus qu'un horloger, et que la nature, telle une mécanique, fonctionne selon des lois qui lui sont propres. En sorte qu'à la différence de Dieu, l'ouvrier sera toujours nécessaire. Il suffira que l'horloger ne tarde pas à paraître superflu pour que l'ouvrier, lui, reste encore plus nécessaire, mais seulement au même titre qu'un rouage. Négligé par l'Église, il sera ignoré par l'Université : nous sommes encore tributaires d'une mentalité essentiellement agricole. L'industrialisation elle-même n'est guère plus qu'un faux nez sur le visage d'une société qui confond la richesse avec la propriété et celle-ci avec la possession d'une terre, et d'une autre, et puis encore d'une autre. La spéculation ne renvoie pas au seul domaine économique ; elle caractérise aussi celui de la philosophie, et le savoir se contentera alors d'interpréter le monde au lieu de le changer.

Mais apparaît un autre phénomène, dont la description semble de prime abord démentir le propos tenu jusqu'ici. En effet, et là ce n'est pas un paradoxe, au fur et à mesure qu'il est rationalisé, le travail est, à la différence de celui de l'artisan,.surévalué. D'autres diront qu'il est dé-spiritualisé. Quoi qu'il en soit, l'ouvrier en est aliéné. Telle est bien, en tout cas de prime abord, la rançon de l'industrialisation. Rançon d'autant plus choquante, sinon dirimante, que, "le christianisme a pénétré toute la civilisation occidentale, [qu']on le respire dans ce que cette civilisation apporte avec elle", et que, Bergson ajoute, l'industrialisme lui-même en dérive indirectement .

Mais qu'importe que l'industrialisation s'inscrive dans la logique d'une professionnalisation de la société ou (dans un autre sens qu'a le terme chez Bergson) qu'elle en soit une dérive? L'important est que l'industrialisation conforte, de façon néfaste, une emprise sans précédent de l'économique sur le social. Elle évacue le social au bénéfice de l'économique. Ce sera sa plus grande erreur. Et pas seulement au point de vue de la morale sociale et de l'injustice qu'elle entraîne tout en l'aggravant. Car elle privilégie l'ordre économique, mais elle continue d'adhérer - sans peut-être y souscrire - à un ordre moral où l'on considère encore l'argent de façon analogue à la richesse qu'autrefois on liait à la propriété. On n'a pas encore pris conscience ni sondé l'ampleur du défi auquel, avec l'essor de la technique, se trouve confrontée une société déjà plus ou moins envoûtée par la science. On est fasciné par la partie visible de l'iceberg: avec la primauté de l'économique sur le social - primauté toute relative et provisoire puisqu'à la limite il ne saurait y avoir d'autre technique que de l'humain -, la technique ne se contente pas de supplanter une révolution industrielle par une autre, plus efficace. Elle met en question nos mœurs autant que nos croyances. Elle entraîne une véritable révolution culturelle - à moins qu'elle n'en soit, elle-même, l'expression, s'il faut ici rappeler les racines religieuses, voire bibliques, de la technique.

En effet, l'argent n'est déjà plus ce qu'il était. "Il a cessé d'être une valeur économique" . Mais je ne dirai pas, comme EIlul, qu'il devient "une valeur morale et un critère éthique", mais qu'il confronte la morale sociale à de nouveaux enjeux (le profit lié à l'intéressement, par exemple) comme le pressent Calvin quand il tolère le prêt à intérêt, uniformément condamné jusque-là. L'argent, qu'il porte ou non l'effigie de César, n'est précieux qu'à la condition qu'il soit apprécié et, donc, qu'il circule. Comme en physique, l'équilibre est ici atteint, non par l'immobilité, mais par le mouvement. Il n'en va pas autrement pour l'équité sociale: on y accède par la mobilité. La parabole de Jésus est à cet égard plutôt claire : l'argent, ce n'est pas seulement un ou des talents ; c'est aussi du talent .

C'est sur ce front que, pour moi, occupé à repeindre le bureau du ministre, se situe le débat sur l'entreprise et qui s'est donné pour objet ce qu'avec la gravité d'un réformateur ou l'emphase d'un parvenu on appelle la culture d'entreprise. Il est vrai que ce n'est pas seulement dans le domaine économique qu'on doit lutter sinon composer avec l'inflation. Mais quand elle infeste le langage, c'est peut-être moins par provocation ou mystification que par souci d'un aveu. Aveu qui cherche encore à s'exprimer, d'autant qu'il ressortit au caractère foncièrement communicationnel de tout contrat, quelle qu'en soit la portée, c'est-à-dire au fait que, dans une société polyculturelle et donc émancipée de toute tutelle religieuse exclusive, il n'est d'éthique qu'autonome. et ce, d'autant plus qu'à la lumière même de la foi chrétienne l'éthique ne se résout pas à l'exécution d'un ordre. Mais alors, l'éthique, s'il faut qu'elle soit autonome, ne peut l'être qu'en vertu du langage qui la sous-tend. Qui la révèle. Et qui, de ce fait, est peut-être moins étrangère à la tradition morale du christianisme que celui-ci ne l'est aujourd'hui à la civilisation qu'il a engendré et dû finir par sevrer. En sorte qu'à la limite le christianisme n'a aucune raison de se sentir moins à l'aise dans le monde de la technique que dans celui du mythe, où l'éthique dépend toujours d'une autre source d'autorité. Bien au contraire.

Et raison de plus, faut-il alors ajouter, pour accepter la sévérité sans malice d'un jugement qu'on ne peut s'empêcher de porter sur une Église qui, "incontestablement, si elle a su comprendre la production agricole et artisanale, n'a pas encore compris complètement ce qu'est une entreprise" . C'est si vrai qu'il est inutile de s'attarder là-dessus. S'agissant, par exemple, de rédemption, notre langage est truffé de mots qui nous font parler de "rachat", tandis que l'économie du salut reste calquée sur celle du troc et finit même par éclipser ou refouler toute vision d'un pays où coulent le miel et le lait, où le riche n'a rien de trop et le pauvre ne manque de rien . Reste que, au long des siècles, l'Église n'en a pas moins continué à faire valoir sa vision biblique du monde. Pour cela, elle a d'abord dû s'adapter à un monde où l'économie, puisqu'il faut en parler, consistait à gérer la pénurie, tant matérielle que spirituelle, voire ontologique (quand, par exemple, "Dieu" cristallise tout ce que l'homme n'est pas et voudrait être). Sans vouloir confondre pays où coulent le miel et le lait et mythe de l'abondance technicienne, je ne vois pas pourquoi l'Église ne tirerait pas les conséquences de sa logique de la foi en s'adaptant aux structures d'un monde technicisé.et, donc, en osant confonter l'abondance comme elle a si bien su s'investir dans la pénurie, et la subvertir. D'autant qu'avec l'abondance technicienne,la production ne consiste pas à satisfaire quelques privilégiés, mais les masses Faute de quoi, la production d'un réfrigérateur ou quelque autre appareil ne serait pas rentable. Ni profitable. Aussi est-ce moi qui me demande, maintenant, si j'ai besoin de changer de lunettes lorsque je lis : "Autrefois, l'entreprise, c'était gagner de l'argent. En 1988, l'entreprise, c'est un véritable citoyen" . La question n'est pas là.

Avec l'entreprise, une civilisation technicienne, et donc post-industrielle autant que post-rurale, nous confronte à un phénomène qui mérite meilleure attention. Alors qu'EIlul lui-même n'y voit qu'un "réductionnisme … parfaitement intenable" , on peut licitement imaginer que "c'est un événement considérable" , et que l'Église, parce qu'elle lui est foncièrement étrangère, n'a pas encore compris. Non plus, d'ailleurs, que l'Université, s'il faut en juger par la politique du gouvernement sur la nécessité d'ouvrir l'université vers l'entreprise et d'élever l'apprentissage au même rang que la poursuite des études "comme en AIlemagne".

Certes, l'entreprise n'est pas comme l'Université un agent du savoir. EIle est l'agent d'un savoir-faire dont l'instrument n'est plus, comme à l'époque de l'artisanat, constitué par le couple formé par la main et l'outil. Tant que dure ce couple, l'instrument est individuel, et à l'action également individuelle qui l'accompagne correspond une pensée "manuelle" . Lorsqu'en revanche l'outil le cède à la cybernétique, s'ensuit une "action collective concertée" qui peut être appelée plus brièvement une "entreprise" , comme le suggère Spengler qui ajoute que le langage et l'entreprise sont alors dans le même rapport qu'autrefois le couple de la main et de l'outil.

Conscient du schématisme que je propose, je ne crois cependant pas faire preuve de hardiesse en suggérant que, dans la perspective d'une civilisation technicienne où le cerveau l'emporte sur le muscle, nous assistons - après celles du monastère et de l'université - à la confirmation de l'entreprise comme pièce-maîtresse d'un nouvel ordre symbolique qui charpente notre vie sociale.

"L'entreprise joue un grand rôle dans la société scientifique", écrit Jean Fourastié, qui poursuit : "De plus en plus nous voyons la science née de la curiosité aristocratique, puis entrée dans les universités, passer à l'entreprise elle-même". Nous voyons, dit-il encore sans ambages ni complexes - et je ne pense pas que le sol se dérobe sous la pensée - "nous voyons l'entreprise devenir l'agent essentiel de la science devant l'humanité, en la créant, en l'appliquant" . On a l'impression d'un moteur qui va s'emballer. Jacques Lesourne a pourtant les pieds sur terre quand il se contente d'affirmer que "l'entreprise est une collectivité humaine" Est-ce encore le cas quand Fourastié y voit "une cellule de production de l'humanité" ? et s'empresse d'ajouter qu'en conséquence, "ce n'est plus la production qui est fondamentale dans l'entreprise, mais l'équilibre humain, la satisfaction de l'homme dans son travail" . Car, "à partir d'un certain niveau de vie ... les problèmes de l'être l'emportent sur ceux de l'avoir" . Et ce n'est pas Louis Armand qui va s'inscrire en faux là contre : il voit dans l'entreprise les germes d'une humanisation de la société. Ni non plus Jacques Lesourne :annonçant en 1985 que "la prochaine décennie pourrait être marquée en France par l'essor d'une véritable idéologie de l'entreprise", il ne cache pas son sentiment. Non sans confiance, il écrit : "quelles que soient sa forme juridique, ses activités, sa taille … l'entreprise - cette réunion d'êtres humains qui collaborent sous une direction unique afin de produire et de vendre rentablement des biens et des services - constitue l'une des cellules essentielles des sociétés contemporaines. Au même titre que la famille, le parti politique, le syndicat, la commune ou l'État" .

Bref, l'entreprise ne relève pas seulement du domaine économique, elle ressortit également au domaine social. Elle a pour but de déverrouiller les rapports sociaux. Le rôle qu'elle joue dans la formation et l'insertion professionnelle, il faut non seulement le lui reconnaître , il faut aussi en reconnaître la portée révolutionnaire en lui concédant que, confronté au choix entre le profit et l'homme, elle se prononce pour l'homme, s'il est vrai que c'est à nouveau le social qui doit englober l'économique, et non l'inverse.

Des mots ? Ou bien faut-il plutôt se rendre à l'évidence? Si la dissuasion nucléaire a pu nous faire éviter une guerre, pourquoi une dissuasion économique ne pourrait-elle pas jouer un rôle semblable au niveau de l'entreprise ? Et si, de plus, c'est l'entreprise en tant que cellule sociale qui détermine l'efficacité - et non l'inverse -, c'est parce qu'alors l'efficacité de l'entreprise l'emporte sur celle de la production, qui se mesure par le seul profit. Mais, au service exclusif du profit, pareille efficacité peut même être contre-productive. Sous l'accumulation des privilèges, l'efficacité finit par étouffer. A l'inverse, une entreprise n'est profitable que si, non seulement elle est rentable, mais aussi, et surtout, comptable de sa gestion ; autrement dit, si par-delà l'économique elle répond à d'autres normes, comme la solidarité, grâce auxquelles l'intéressement des employés subvertit toute hiérarchie des valeurs qui n'accorde de valeur qu'aux privilèges par un accroissement des profits qu'en tirent les nantis.

Bultmann a dit de notre époque qu'elle surestimait le travail. Pour d'autres raisons, sinon tout à fait pour les mêmes, il aurait pu dire qu'elle le sous-estimait. De pénible, le travail tend à devenir rare. Voire périmé, comme on croyait naguère que l'était devenue la fameuse éthique du travail dérivée du christianisme et, particulièrement, du calvinisme, qui cependant jugeait ou, plutôt, jaugeait moins le travail en fonction du rang social de l'individu que l'individu en fonction de sa vocation au travail - et encore moins l'individu en fonction seulement de son travail. Aujourd'hui, il me semble qu'avec l'entreprise s'esquisse - et sur quoi se fonderait-on pour en récuser la plausibilité, d'un revers de la main ? - une nouvelle éthique du travail : une éthique axée, non sur la nécessité du travail ou sa fatalité, mais sur le fait que sa rareté, sa pénibilité, fait place à sa désirabilité, puisqu'il doit en même temps responsabiliser celui qui y est appelé.

Considérons la tradition biblique. Le travail peut y paraître comme une peine ou un châtiment. Mais, si pénible qu'il soit, il n'épuise pas l'homme, et moins encore - au figuré - n'épuise-t-il tout l'homme. En témoigne le jour du repos, qui transfigure le monde. A cette notion sabbatique du travail correspond une conception "eschatique" de l'homme : même le sabbat est fait pour l'homme, et le travail n'a de valeur ou de sens que par l'homme - et pour l'homme s'il faut encore que l'homme se rapporte à Dieu ou qu'il réponde de Dieu ou de son prochain (vocation).

Dans cette optique, si dans l'entreprise il se passe ou si l'on prétend qu'il s'y passe quelque chose comme une révolution, alors c'en est une qui n'est pas purement et simplement d'ordre industriel, ni même technologique ; elle est d'ordre éthique. Elle concerne la gestion ou, comme on préfère dire, le management - un concept qui renoue, fût-ce de loin, avec l'idée biblique selon laquelle l'homme a pour mission de gérer la terre, et cela, non pas afin de s'en approprier, mais afin de s'en désapproprier (sans quoi il ne saurait la "dominer"). De là ressort, par suite, qu'autre chose est la possession, autre chose est de même l'usage qui sanctionne le droit à la propriété : il y a des limites à l'exploitation de la terre, et il n'est pas nécessaire d'être un paysan pour le savoir. Un paysan les repousse, sans les ignorer pour autant. Or, avec l'industrialisation, s'opère entre la propriété et l'exploitation une scission telle que les ressources naturelles.commencent à ressortir moins à l'idée de propriété qu'à celle d'exploitation, tant elles paraissent "inépuisables". On glisse vers une situation qui, non seulement rompt l'équilibre du social et de l'économique, mais va le consacrer. Le déficit social, provoqué par l'importance accrue de l'économique, ne pourra en outre que s'aggraver sous l'effet conjugué, mais non moins trompeur, d'une erreur d'optique provoquée tant par la nationalisation du sol que, au-delà des frontières dites naturelles, par sa colonisation. La propriété n'a plus qu'à devenir une exploitation, à tous les sens que peut avoir ce terme. Est ce là-contre que veut réagir l'entreprise ?

En cherchant à rendre au travail sa dimension sociale. elle veut, semble-t-il, répondre à un autre besoin, un autre désir - voire à un droit, encore plus fondamental qu'un quelconque dispositif émanant d'une activité plus ou moins caritative et qu'on maquille en droit à l'assistance ou à la protection sociale: le droit à la Terre - quel que soit le travail qu'on accomplit ou, plus exactement, par lequel on s'accomplit en tant qu'homme. "Tu n'enmuselleras pas le bœuf qui foule le grain" . Ni ne faut-il confondre la professionnalisation de la société - autrement dit, sa cléricalisation - avec une quelconque mercantilisation de la vocation ou, en d'autres termes, sa sacerdotalisation, fût-ce une sacerdotalisation comme une cléricalisation au rabais comme on le constate, en Occident, tant avec la notion sélective d'emploi qu'avec l'écart qui se creuse entre riches et pauvres. Avec la sacerdoce universel on a décléricalisé l'Eglise. Il ne faudrait qu'avec la professionnalisation de la société on cléricalise l'emploi, à supposer qu'une société technicisée tolère une telle tendance, ce qui ne me paraît pas le moins du monde évident. Et si, après avoir décrit et, implicitement, décriée cette professionnalisation au profit d'une société placée sous le signe de l'exploitation, je ne rechigne pas à voir dans l'entreprise l'emblème d'un nouveau type de société, c'est parce qu'en définitive elle veut incarner une idée nouvelle. Idée qui, pourtant, renoue avec la tradition biblique. A savoir: c'est par son travail que l'homme se fait à l'image de Dieu. Car, en fin de compte, il n'est de travail que pour l'homme et par l'homme, dès lors qu'il s'y met en question, de même que se met en question Dieu quand il crée et qu'il sauve ou qu'il règne. Avec l'entreprise, s'ébauche une culture où le travail ne s'élimine pas en éliminant l'homme, mais s'accomplit en le socialisant. Qu'une entreprise doive, pour des raisons de nécessité interne, limiter le nombre de ses emplois, on peut aisément l'admettre, et même qu'en raison de la technique, elle doive le réduire. Il n'en reste pas moins évident qu'elle ne saurait être prospère ou profitable qu'à la condition de créer des emplois. Ailleurs qu'en son sein, bien entendu, et s'il faut en outre que le travail garde un sens et recouvre sa dimension spirituelle ou l'affirme à nouveau. C'est possible. Alors, pourquoi pas?

Pour l'Église - qui a boudé l'industrialisation et a été évincée de l'Université - il y aurait là une occasion qui ne devrait pas lui échapper: celle de dénoncer l'aversion pour le monde qu'elle hérite d'une époque révolue et de mettre un terme à sa propre désertification morale et spirituelle.

NB: version remaniée d'un article paru sous le même titre dans Foi & Vie (LXXXXI,1992, 3-4, pp. 62-72)