Gabriel Vahanian

ENVIRONNEMENT ET DÉVELOPPEMENT

Le binôme qui sert de titre aux quelques réflexions qui vont suivre en cache un autre, c'est évident. Mais si je n'ai pas retenu celui d'écologie et technologie, c'est pour des raisons encore plus simples. Il attise la confusion. J'irai plus loin: de nos jours, il tend même à cautionner les relents d'atavisme manichéen qu'exhale l'effroi causé par l'effondrement de traditions séculaires qui, par leur sens des valeurs, ont jusqu'ici façonné l'humanité. Pis encore, écologie et technologie est un binôme dont chaque élément, empêtré dans un discours qui l'a pourtant médiatisé, est victime d'idéologies hâtives auxquelles, à droite comme à gauche, des spécialistes l'ont offert en pâture. Avec la résultat qu'à défaut d'un discours qui tienne, on tient des discours d'autant plus spécialisés que leur incohérence n'est dépassée que par l'amoncellement de statistiques aussi subtiles qu'invérifiables. Qu'il s'agisse d'oikos ou de technè, ce sont des discours qui, ayant perdu le sens de leur commune mesure - le logos - , ont également perdu tout sens de la mesure, autrement dit de ce qui doit, à la limite, les rendre commensurables l'un par rapport à l'autre. La vérité n'est-elle pas indivisible? Parce qu'elle l'est, on ne peut parler vrai dans quelque discipline scientifique qu'à la condition d'être en mesure d'entendre, le cas échéant, le discours tenu dans une autre discipline. Malgré les apparences, rien n'est davantage aux antipodes de la technique que la spécialisation, et la cohorte d'apprentis sorciers qui répond à l'appel de celle-ci n'a rien à voir avec la question que celle-là, constamment, renvoie dans le camp de l'homme.

D'aucuns penseront sans doute ici que j'aurais dû, tout compte fait, opter ni pour l'un ni pour l'autre de ces binômes et, appelant chat un chat, me contenter de nature et technique. Il fait en tout cas moins prétentieux que le précédent, et cela aurait été un avantage. Sans aller pourtant jusqu'à dire qu'il fait moins scientifique, on peut sans crainte affirmer qu'il fait "scientiste" - encore qu'en règle générale le scientisme soit aujourd'hui passablement dépassé. Cependant, à la différence du précédent, qui, pour ainsi dire, mise sur l'aspect physiologique des êtres et des choses et leur objectivité, sur les mœurs, ce dernier binôme de nature et technique semble davantage miser sur la dimension psychique de l'aventure humaine et sa subjectivité, voire sa morale, son sens de la morale en tant que quête d'une obligation et, qui plus est, d'une obligation moins à l'égard de ses semblables que des autres, que d'autrui, que de l'Autre. Quête, autrement dit, moins centrée sur l'homme dans son rapport à soi-même que dans son rapport à l'Autre-que-soi-même, moins centrée sur l'hominisation que sur l'humanisation - moins centrée sur l'hominisation de la nature que sur l'humanisation du système de la nature, c'est-à-dire de la technique avec laquelle la nature procède à sa propre hominisation.

Tout se passe aujourd'hui comme si l'on avait oublié tout cela. La quête d'une telle obligation inscrite au principe même de toute réalité humaine s'est délitée. Elle s'est délitée par son propre grossissement, sous l'effet d'une incursion subite et débridée de la technique dans un domaine bien précis: celui de la nature, où, jusqu'ici, sa maîtrise n'avait été exercée que de façon indirecte. La nature n'en continuait pas moins de s'imposer à l'homme. Maîtrisée par la technique, elle ne s'impose plus. Du moins, pas comme autrefois. L'homme s'en est émancipé, grâce à la technique. Mais c'est aussi grâce à cette même technique qu'il se trouve aujourd'hui et de plus en plus exposé à la nature. Il fait corps avec elle plus encore qu'avec les machines auxquelles il sert de cerveau dans l'imaginaire de la science-fiction. Si bien que cette émancipation se traduit par une sorte de renversement du rapport de l'homme à la technique. Alors que celle-ci pouvait être prise en gros pour un instrument entre les mains de l'homme, c'est aujourd'hui l'homme qui passe pour l'ultime instrument de la technique. Et là se trouve au reste, et nulle part ailleurs, la raison pour laquelle, à défaut de mieux comprendre l'enjeu d'une pareille mutation - à savoir: qu'est-ce que l'homme? - on continue d'opposer nature et technique, accusant celle-ci de dévaster celle-là avant de finir par déshumaniser la société ou de dépersonnaliser l'homme.

Alors qu'avec la technique, autrefois, on composait avec la nature, aujourd'hui on s'oppose à la nature. C'est du moins ce qu'on voudrait nous faire croire. Au lieu d'aborder la question, celle de l'homme, et de l'affronter directement on la surcharge. On la surcharge, mais, il faut le reconnaître, on ne l'évacue pas. Pas plus qu'on ne l'évacuait quand on opposait la nature, non pas à la technique, mais à la culture, ou à la société, voire à l'esprit si ce n'est à la grâce sans parler de la religion où, on ne saurait l'avoir oublié, l'homme naturel (identifié au pécheur) est opposé à l'homme racheté. Mais qu'est-ce que l'homme?

La question se pose avec d'autant plus d'acuité que nous n'en sommes plus à l'époque où il y avait, d'un côté, l'action menée par l'homme qui en déterminait la finalité et, de l'autre, la nature qui, elle, en procurait les moyens. Nous n'en sommes plus, autrement dit, à l'époque où notre vie sur terre était censée nous préparer à la vie dans un autre monde. Dans ce but, il fallait alors tourner le dos au monde, flageller notre nature sinon mâter la nature. A vouloir ainsi jouer les anges, nous en étions arrivés à oublier que nous faisions partie intégrante de cette même nature.

En nous exposant à la nature, c'est précisément cet oubli que, grâce à la technique, nous sommes désormais appelés à réparer: plus ou moins gommée par des considérations d'ordre sotériologiques, la réinscription de l'homme dans l'ordre de la nature est aujourd'hui inéluctable. Nous y sommes contraints tant par la technique que par la nécessaire redéfinition à la fois d'une dimension religieuse propre à toute expérience de la réalité humaine et d'un ordre cosmique qui tolère un jeu de correspondances entre nature et société comme entre nature et individu ou bien encore entre environnement et développement. Mieux encore: entre environnement humain et développement humain, toute autre définition de l'environnement comme du développement n'étant qu'une vue de l'esprit.

Certes, l'anthropocentrisme n'est plus à la mode, et cela n'est que justice. Il n'est pas question d'extirper l'homme hors de son contexte naturel. Mais pas non plus d'en freiner le développement que poursuit la nature elle-même en s'épanouissant quand, justement, elle arbore un visage humain. Il est possible, comme nous le rappelle Lévi-Strauss, que la nature, qui a commencé sans l'homme, finisse également sans l'homme. Mais il ne s'ensuit pas que l'homme doive cesser, comme le soulignait Elisée Reclus, d'en représenter la conscience qu'elle prend d'elle-même. Bref, que l'anthropocentrisme soit éculé, sinon périmé, on doit l'admettre, et même que les droits de l'homme ne devraient pas non plus lui servir d'alibi. Mais au nom de quoi? C'est la question.

Une chose est sûre: pas au nom d'un système de la nature où - l'espèce humaine n'en étant qu'une parmi d'autres - à l'homme serait en conséquence déniée toute particularité comme toute originalité ainsi que toute centralité, à l'exception, sans doute, de cette faculté qui, justement, en lui permettant de faire valoir ce déni, lui ferait néanmoins tenir un rôle et le chargerait d'une mission. D'un mandat. D'un ministère. C'est-à-dire, du métier d'homme, puisque ces deux mots ont la même racine étymologique. Et quel métier!

J'ose l'affirmer: un dur métier, et qui ne se résout pas à un simple emploi, mais à une vocation, à une occupation qui, en même temps, nous tient lieu d'ultime préoccupation. Un métier à l'appel duquel nous répondrions encore si nous voulions nous en tenir à cette conception judéo-chrétienne de l'homme créé à l'image de Dieu et qu'on bafoue entièrement lorsqu'on la réduit à un pur et simple anthropocentrisme, voué à la seule dévalorisation de la nature, au point de l'assimiler à quelque inépuisable caisse à outils, ou de la dévaster sans merci. Un peu trop vite, on feint de ne pas comprendre que la Bible ne parle pas de la nature (de quoi les choses sont faites), mais de la création (pourquoi il y a quelque chose et non rien) et qu'en parlant de création, loin d'évacuer la nature, elle la place sous la responsabilité de l'homme (non de la science et sa tendance à la spécialisation), pour peu que ce dernier se souvienne que, tiré de la poussière de la terre, il a cependant moins le pouvoir que le devoir de nommer tout ce qui est, en puisant dans un trésor - le langage - auquel il appartient bien plus qu'il ne lui appartient; et dont il est l'instrument. Aussi le christianisme non plus que le judaïsme ne sont-ils des religions de la nature. Précisément, ils sont axées moins sur la conservation de la nature que sur sa préservation et donc moins sur la conservation de l'environnement que sur sa préservation et son développement. développement qui ne pourrait s'avérer qu'illusoire si, dans une perspective sotériologique nous ne cherchions qu'à changer de monde au lieu de changer le monde, comme nous y sommes contraints aussi bien par la technique que par la tradition biblique elle-même.

L'environnement ne se réduit pas à la nature. Il requiert le développement sur le plan social aussi bien que sur le plan individuel. Et ce développement passe autant par la communion des hommes avec la nature que par la communication des hommes entre eux comme entre l'Est et l'Ouest, le Nord et le Sud. On ne peut avoir l'un sans l'autre, s'il faut que la Terre soit notre héritage à tous et non le monopole de quelques-uns.

Créé à l'image de Dieu, tout homme a droit à la Terre dès lors qu'il vient au monde. A la différence de Lynn White qui, s'il fut le premier à faire remonter notre crise écologique à ses origines religieuses, sut également lier la montée d'une conception à la fois utilitariste et mécaniste de la nature moins à la tradition judéo-chrétienne qu'à son usure voire à son détournement, il faut donc, aujourd'hui, faire preuve d'un esprit passablement tordu pour ne pas voir que création aussi bien que Rédemption ou règne de Dieu perdent toute signification dès lors que leur est soustraite toute concomitance avec la nature. Adam, on peut l'assimiler à tout ce qu'on veut, sauf au prédateur de la nature; c'est après la chute que l'homme se révèle comme prédateur. De même, la grâce n'abolit pas la nature; c'est le péché qui pervertit celle-ci. Créé à l'image de Dieu, Adam, c'est l'homme qui n'abdique pas. Pas devant la nature, si ce n'est devant Dieu. Et qui peut aussi bien se détourner de Dieu que détourner la nature.

Bref, à l'heure où l'une après l'autre, s'effondrent toutes les fausses dichotomies de la nature et de la culture et leurs variantes respectives, y compris celle de l'environnement et du développement, on ne peut que se réjouir de voir s'estomper et disparaître l'opposition, non moins controuvée, entre le mythe de l'homme en symbiose avec la nature et la non moins mythologique caricature de prédatrices de la nature dont, à tout bout de champ, on affuble les sociétés d'inspiration judéo-chrétienne; entre, par exemple, l'Afrique ou la Chine d'un côté et, de l'autre, l'Europe ou l'Amérique. Dans Les sentiments de le nature, les divers spécialistes réunis par Dominique Bourg nous le montrent à l'envi: la déprédation de la nature, aucun type d'homme n'en est exempt, et peu importe si cet homme s'inscrit dans une religion dite du Livre ou, comme le veut encore le même préjugé à la mode, s'il ressortit à une religion de la nature. La dévastation de la nature n'est l'apanage d'aucune religion ni d'aucune culture. Des plus archaïques aux plus évoluées, elle obère toutes les formes de civilisation, y compris celle des aborigènes d'Australie ou celle des Dagara, cette ethnie à cheval sur le Burkina-Faso et le Ghana. Ce qui ne veut pas dire que la crise écologique soit une fable. Loin s'en faut.

Reste qu'aujourd'hui, rien ne nous permet autant que la technique d'en prendre conscience en nous confrontant moins au mythe égalitaire de la nature qu'à la fragilité de celle-ci dès lors qu'on ne peut lui échapper, et qu'on le sait. Grâce à la technique on peut tout faire, mais - faut-il le préciser - pas n'importe quoi. Moins encore emboîter le pas dans celui de cet écologiste qui tient les tronçonneuses pour "une invention plus malfaisante que la bombe à hydrogène", ou cet autre qui déclare, sans broncher, non seulement "qu'une mortalité humaine massive ... serait une bonne chose, mais encore qu'il est de notre devoir de la provoquer."

De toute manière, l'évidence est là. Elle s'amoncelle. A moins de conjuguer environnement et développement, c'est la Terre qui sera soustraite à notre héritage commun. Et, alors, de celui-ci il ne restera peut-être qu'une nature morte. Comme le langage, la technique fait de nous tous des êtres à part entière et solidaires les uns des autres. Elle nous appelle à changer le monde. Et, à cette fin, elle nous appelle à prendre conscience du fait que, si le respect de la vie passe par l'équilibre de la nature, en revanche l'équilibre de la nature ne serait qu'un euphémisme pour la fatalité s'il n'était ordonné à ce respect de la vie qu'est l'homme qui devance l'homme. Les temps sont révolus d'une science sans conscience et qui refuserait d'être à nouveau éduquée par la religion. Le sont aussi ceux d'une conscience qui, par atavisme idéologique ou religieux, refuserait d'être éduquée par la science.

Gabriel Vahanian Université des Sciences Humaines, Strasbourg