Mais c'est avec des mots dérisoires aux lèvres, et dans une autre langue, qu'Il parlera à ce peuple-ci. Ésaïe XXVIII,11C'est par des hommes d'une autre langue et par les lèvres d'étrangers que je parlerai à ce peuple, et ils ne m'écouteront pas même ainsi, dit le Seigneur. I Corinthiens 14,21
Quand vous êtes réunis, chacun de vous peut chanter un cantique, apporter un enseignement ou une révélation, parler en langues ou bien interpréter: que tout se fasse pour l'édification. I Corinthiens 14,26
On sait que "église" vient d'un mot grec qui désigne le corps social dans son action politique. De même, "liturgie" dérive de deux mots grecs qui, soudés ensemble, signifient "œuvre publique", renforçant ainsi la dimension civique de l'espace éthique constituée par l'église (Phil 3,20) . Anticipant la cité de Dieu, l'église (comme la pâte ou le vin) "travaille", et se travaille en fonction du monde. Quant au liturge, qu'il soit fonctionnaire public ou bien encore - et sans déroger à l'ambivalence qui de la sorte accable quiconque en est à la fois réduit et amené à jouer un rôle -, qu'il soit, par l'église, "fonctionnaire du Christ" , il remplit une tâche qui pourrait l'être par n'importe qui: c'est un "laïc" (comme, d'ailleurs, l'indique l'une des deux racines du mot).
La liturgie concerne ainsi la mise en scène de la foi, sa mise en œuvre, ici et maintenant. Ce n'est nullement un rituel qui aurait survécu au temps, déclinant quelque intemporelle spiritualité ou même s'érigeant telle une ligne de démarcation entre clercs et laïcs comme entre sacré et profane. Elle ne saurait pas davantage être assimilée à une sorte d'iconostase , de paravent, entre l'église et le monde. L'église n'est pas un fossile, mais l'avent du règne de Dieu. Aussi n'est-ce pas à son ancienneté qu'on reconnaît la liturgie, mais à sa contemporanéité avec le monde et à la pertinence de la parole qu'elle est chargée de lui transmettre. Au lieu de nous toiser du haut de son passé, si empreint de spiritualité qu'il soit, la liturgie doit faire charnière entre l'église et le monde, entre la foi et la culture, entre l'homme et Dieu: l'homme aux prises avec Dieu, Dieu aux prises avec le monde, un monde qu'il aime tant qu'il en fait son utopie. Barrage contre le sacré, la liturgie consiste à subvertir toute langue de bois, même et surtout "religieuse" ou cléricale. Elle est une tête de pont de ce sacerdoce universel par où l'église "travaille" le monde.
Liturgie et sacerdoce universel vont de pair. Cela veut dire que Dieu est à égale distance de tous, et que la transformation du monde passe par une transformation de l'église - une révolution ecclésiale. Il ne sert à rien de changer de vie si n'en est pas changée la vie autour de soi, ou de monde si le monde n'en est pas changé. Tel est le sens du grand œuvre de Dieu, un Dieu qui crée et qui sauve et qui est tout en tous. En sorte que nous y sommes indispensables, encore que nous n'en soyons que des serviteurs, qui plus est inutiles. Il n'y a pas de temple dans la nouvelle Jérusalem.
C'est que la foi ne se joue pas dans le chœur de l'église, mais au cœur du monde. Aussi le service divin est-il d'abord un service public. Pas plus qu'on n'allume une lampe pour la mettre sous le boisseau, on ne peut accomplir la volonté de Dieu en s'abritant du monde. La vérité qui nous affranchit n'est pas à choyer mais à pratiquer. Pour peu que nous en soyons détenteurs, alors nous nous devons de la proclamer dans le langage du monde, s'il faut de plus que s'accomplisse, non pas notre volonté, mais celle de Dieu.
Dans cette perspective, l'ordonnancement liturgique du culte réformé est axé sur le sacerdoce universel, sur la conception prophétique (eschatologique) de l'église, sur la proclamation de cette parole qu'on accomplit chacun par son métier ou son ministère (ces deux mots ont la même origine), par sa vocation. Et parce que le christianisme (comme le judaïsme) est une religion de la parole (bien plutôt que du livre ) le culte s'enclenche par la lecture d'un psaume, faite par un membre de la paroisse (précédée d'un jeu d'orgue). Tant sur le plan littéraire que religieux, les psaumes ont, entre autres, cet avantage de montrer que, même s'il arrive qu'on fasse le bien, on a pourtant l'impression qu'on ne l'a pas bien fait. Croyant ou incroyant, n'importe qui peut comprendre cela. Et l'ayant compris, on peut en être assuré, mais non sans apprendre et constater du même coup qu'on a d'autant plus besoin d'en être mis en question. Car tout le monde ne pense pas comme nous. Ce que pense l'incroyant ou celui qui ne croit pas comme nous ne saurait nous être indifférent. Et l'est d'autant moins que, comme l'écrivait déjà l'apôtre Paul, "toute écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner, pour convaincre, pour redressser, pour éduquer pour la justice, afin que l'homme de Dieu soit adapté et préparé à toute œuvre bonne" (2 Tim 3,16). Les lectures d'un texte religieux ou non et d'un texte biblique correspondent à ce souci. Elles veulent montrer que la parole qu'on proclame s'adresse aux incroyants que nous aussi nous sommes lorsqu'en dépit de nous-mêmes notre foi se résout à une habitude de comportement, à des idées reçues. Car c'est une parole qui s'adresse également aux pécheurs que nous sommes et restons devant Dieu. Qui, lui et lui seul, nous pardonne. Suivent alors l'offrande et la prière d'intercession, signes de notre solidarité avec tous, proches et lointains, avec l'autre: nous ne sommes pas seuls. Puis, confortés par la prédication - axe de la liturgie - et ressourcés par la prière, nous confessons notre foi, avec des mots neufs , tandis que la loi, nous interdisant de nous justifier nous-mêmes , va nous rappeler que c'est dans le monde que se joue l'avenir de la foi et que, la foi n'étant pas une mystique mais une éthique, nous ne pouvons pratiquer cette foi qu'en la partageant. Aussi, nous faisant passer du chœur de l'église dans le cœur du monde, la cène, tout comme un ordinaire repas, n'est-elle pas un rite initiatique - désormais aboli -, mais le scénario d'une vie communautaire, l'anticipation d'un nouveau ciel et d'une terre nouvelle: o Notre Seigneur a mangé la pâque o avec ses disciples o mais par le Pain qu'il a rompu o l'azyme a été aboli… Gabriel Vahanian, s.f.t.