L’homme, condition de Dieu
S’il fallait désigner par paganisme tout ce qui n’est pas chrétien, je dirais que le propre du paganisme est de concevoir chacun de ses dieux comme une sorte d’idéal de l’homme. Encore qu’incombe alors à l’homme la tâche de se mesurer à ces dieux, ils en sont comme un prolongement. Aussi est-ce à leurs dieux que pour le paganisme on reconnaît les hommes. Et ceux-ci en sont conditionnés au même titre qu’ils le sont par la nature. Dieu et la nature sont d’ailleurs confondus l’un avec l’autre.
Dans la tradition biblique, Dieu n’est pas une personnification de la nature. Il en est le créateur. Il n’est pas même la condition de l’homme, puisqu’il le crée à son image: il en est le vis-à-vis, celui auquel seul il dit Tu, avec lequel seul il parle ("Adam, où es-tu?"). Créant l’homme à son image, il est, lui, sans image, sans personne ni quoi que ce soit à quoi on pourrait le comparer. C’est à l’homme qu’il se laisse reconnaître.
Ainsi qu’à Jésus qui, venu au monde comme vous et moi, est pourtant "né de la vierge Marie." Car ce n’est pas à la nature qu’il doit ce qu’il est, mais à la parole de Dieu. Il le doit à cette parole qu’est Dieu— et qu’incarne à l’instar de Jésus tout homme qui, en Christ, est la condition même de Dieu (Jn 12,45; 14,9).
Ce n’est pas l’homme qui cherche Dieu, ni la nature qui mène à Dieu, même si Dieu n’est jamais Dieu sans la nature; c’est Dieu qui cherche l’homme: il n’est pas Dieu sans l’homme. Aussi l’homme en est-il la condition, tout comme le tombeau vide est la condition, non de l’homme idéal qui se prendrait pour Dieu ou pour le petit Jésus, mais du Christ ressuscité — de l’homme tout court, l’autre par qui nous devons passer quand Dieu vient à nous.
Gabriel Vahanian
publié dans Renouveau