Gabriel Vahanian 

Petit lexique à l'usage de l'honnête homme…

  1. Dieu
  2. la bible
  3. la parole
  4. la trinité
  5. la foi
  6. l'Esprit
  7. la Vie future 
  8. le Sabbat
  9. L'homme
        1. Dieu

          S'il est une audace de la foi biblique, la voici: s'agissant même et surtout de Dieu, le langage en est à la fois la limite et la condition. Dieu ne s'identifie pas au buisson ardent par où il se révèle. Il est mon rocher, et cependant Dieu n'est pas un pseudonyme des forces de la nature. Il nous sort d'esclavage en Égypte, mais l'histoire n'est pas synonyme de Dieu. Dieu est parole: il ne s'identifie pas avec ce par quoi il se révèle. L'Éternel est celui qui est malgré ce qu'il est: Dieu malgré l'idole qu'on en fait. Il n'a pas de nom propre. Aussi pour Abraham, Isaac, Jacob est-il Dieu - un nom commun qui leur vaut leur nom propre, l'anonyme que j'appelle Dieu quand il m'appelle par mon nom et que je dis: me voici.

           Plutôt qu'être suprême, Dieu est parole. Dieu est à portée de l'humain qui parle et croit dès lors qu'il parle. Le Dieu qui s'adresse à nous n'est jamais autant Dieu que lorsqu'on s'adresse à lui dans la prière, ou qu'on l'adore en esprit et en vérité plutôt que sur telle ou telle montagne. Mais limité par le langage, on l'adore: on en fait une idole, un cliché, une formule. Du langage, dit Calvin, la moindre imagination fait une fabrique d'idoles. Paradoxe? Oui. Le langage est à la fois réfractaire et propice à l'idole. Il s'adresse aux siens et les siens ne l'entendent pas: Hoc est corpus meum, sitôt simulé, se fige en… hocuspocus

           Or cette parole qu'est Dieu prends corps en Christ: l'homme avec qui Dieu fait corps en est la condition. Dieu n'est pas Dieu en soi, mais pour nous, dit Luther qui ajoute: tout croyant est un Christ pour son prochain. En Christ, Dieu ne s'identifie pas avec un homme, mais s'y révèle. Jésus n'est pas davantage déifié que ne le sont la nature quand le croyant voit en Dieu son rocher, ou l'histoire quand le croyant est délivré de son passé. Jésus: le Christ de Dieu s'y fait homme; les hommes en font un Dieu. Et, dans un monde où, dit saint Paul, les Dieux pullulent, les croyants s'étonnent encore que l'église se dépeuple.

           

          La bible

          L'inspecteur brandit son Code de la Route et dit: ça, c'est notre bible! Que répondre? que la Bible ne saurait être dépassée par une bible? Aurait-il compris qu'avec la Bible ce n'est pas comme avec un Code qui prescrit ceci et interdit cela?

           La Bible n'est pas une bible. Même Nietzsche, constatant la nuance, dit que des siècles d'un christianisme avachi qu'il pourfend il ne reste que la Bible. Pas si mal? Mais pas grand chose si, exhibée telle une relique dans nos lieux de culte, elle fait de la figuration.

          On sacralise la Bible. Jésus la désacralise: "On vous dit que…, moi je vous dis." La foi de Jésus est pourtant celle de Moïse: Dieu est Dieu pour tous tandis qu'en souffrance dans l'homme, l'homme relève de l'homme.

           La Bible est un tombeau vide de la Parole. Elle ne la contient pas plus que le tombeau ne contient le Ressuscité. Comme les cieux, elle raconte Dieu: Dieu n'est pas Dieu sans le monde mais le monde n'est pas Dieu. Un tombeau vide montre ce qu'il n'a pas: il ne contient pas le Ressuscité. Faisant de ce verre un verre d'eau, l'eau "contient" le verre. La Parole "contient" la Bible, malgré Luther pour qui l'enfant emmailloté dans la crèche suggère que les Écritures contiennent la Parole. Or la Parole ne dort pas dans l'écriture, elle s'y éclate. Aussi Calvin la compare-t-il à des lunettes qu'on porte pour y voir, non pour en être vu. La Bible est faite pour lire, non pour être lue. Elle est inspirée: c'est pour souligner, non un état, mais une pro-duction, en sorte que pour Paul toute écriture est inspirée de Dieu. La Bible même est un canon dans le canon. Elle ne se replie pas dans une pensée unique mais se diversifie. Ou se multiplie comme des pains: la Parole s'adresse à tous. Sacrement de la Parole, voilà l'écriture. Ou miracle. Et si ces miracles "on les écrivait en détail, dit Jean, je ne pense pas que le monde même pût contenir les livres qu'on en écrirait".

           La religion biblique n'est pas une religion du livre. C'est une religion de la Parole.

           

          La parole

          C'est sous l'aspect d'une parole humaine, et Barth n'est certes pas le seul à l'affirmer, que nous parvient la Parole de Dieu. Mais ce qui est vrai des Écritures l'est plus encore de l'incarnation.

           Tout homme est tout l'homme. Avec le second Adam comme avec le premier, Dieu se rapporte à l'homme. Fils de Dieu, Jésus l'est comme tout homme: moins parce qu'il est fils d'Adam que malgré Adam. Fils de Dieu, il est le Christ par qui, dit Tillich, ce n'est pas Dieu en soi qui devient homme, mais sa Parole qui prend corps, s'y oublie, tel un père dans son fils. Dieu reste Dieu, l'Autre. D'où l'audace de Jésus quand il dit: voit Dieu quiconque le voit lui, l'homme tout court, auquel on reconnaît Dieu. Jésus ne veut ni passer pour Dieu ni en être le ventriloque.

           Il est temps de revoir les définitions classiques du Christ. Et cesser d'en considérer les formules comme autant de mausolées de la foi: plus qu'elle ne défie le monde, la foi défie la religion comme la Bible défie un Testament avec l'autre. Dieu est iconoclasme de l'homme et l'homme iconoclasme de Dieu: Dieu et l'homme, vie et mort, sont au pouvoir du langage. Du logos. De la Parole faite chair.

           Là est l'enjeu. Des conciles ont affiné la doctrine et plutôt qu'un mode d'être ont fait du Christ un objet de dogme ou de mystique, voire un Dieu. Mais jamais ils n'en nient l'humanité. L'échelle des êtres régit la pensée classique, Dieu et l'homme sont à l'opposé l'un de l'autre. Dieu est tout, l'homme rien. Au mieux ils sont complémentaires l'un de l'autre.

           À l'aune du langage, Dieu et l'homme sont compatibles l'un avec l'autre. Tout proches, ils sont tout autres. La différence fait place à l'altérité. Nul besoin d'évacuer l'humain pour que Dieu soit le Tout Autre, ni faire de Dieu une idole si tout homme est tout l'homme: Il n'y a plus juif ni grec: le Christ est tout en tous. Dieu ni l'homme, mais le Christ (ni Dieu ni homme mais logos), voilà qui mesure tout.

           En Christ se pose la question: Qui dites-vous que je suis?

           

          La trinité

          Doctrine chrétienne par excellence, la Trinité pourtant sollicite le texte biblique à l'extrême, et s'en affranchit par un dogme. Si infrangible qu'à Genève il conduit Servet au bûcher.

           S'y reflète néanmoins une image de Dieu qui, dessinée par un caricaturiste, est encore parlante. La Trinité y ressemble à Dieu comme à son sujet la caricature - qui n'est réussie que si elle dit vrai. Et qu'est respecté l'écart entre la caricature et sa vérité. Sinon, la caricature fait écran à la vérité qu'elle est censée montrer. Et, de mystère divin, la Trinité devient un oxymore.

          Qu'il faut éviter. De même qu'au départ on a su éviter une double dérive: celle du monisme de l'Un où Dieu, confiné dans son absoluité, prend l'allure d'un Dieu tefal, et celle du pluralisme du Multiple, qui permet à chacun d'avoir un Dieu à sa manière, un Dieu mon pote.

           Avec la Trinité, on affirme comme fait la Bible que la ligne de partage ne passe pas entre monisme et pluralisme. Non plus qu'entre le monothéisme d'une déité se résorbant en soi et le polythéisme d'une divinité dispersée, trompant l'homme comme on trompe sa faim, sans l'assouvir. Ni même, dirait-on aujourd'hui, entre théisme et athéisme. Mais entre Dieu et l'idole: entre Dieu et l'homme d'une part et, de l'autre, l'idole.

          Or la différence entre Dieu et l'idole découle en partie de l'évangile selon lequel prend corps la parole et que, en Jésus, le Christ de Dieu se fait homme. Dès lors l'homme - jadis instance du multiple, faisant le mal qu'il ne veut pas et non le bien qu'il veut - l'homme n'a besoin ni de se mesurer à Dieu, à l'Un, ni, par addition de ses qualités ou par soustraction de ses défauts, de se hisser vers Dieu. Dieu vient à nous, se révèle et nous révèle à nous-mêmes. Ne se justifiant ni ne se suffisant à lui-même, il s'oublie dans l'homme. L'homme, que Dieu crée à son image et qui, libéré de Dieu, en est maintenant comblé. Père, Dieu est Dieu pour moi. Fils, il est Dieu par moi. Aussi reste-t-il Esprit, Dieu malgré moi.

           

          La foi

          Foi: mot-culte des protestants comme église l'est pour les catholiques, il a fait fortune dans le protestantisme bien plus qu'il n'en a fait la fortune. Après avoir servi à la sécularisation de l'église avec les Réformateurs, voici qu'à son tour il a besoin d'être sécularisé s'il faut que la foi chrétienne cesse de se penser en termes de propositions qui, sous le couvert du sola fide, la ramènent à un processus de ségrégation spirituelle entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas et la réduisent à une somme de connaissances privatives.

           Luther doit s'en retourner dans sa tombe. S'il tient la foi pour une opération de Dieu en nous, il affirme aussi qu'elle est créatrix divinitatis, créatrice [du sens] de Dieu en nous. Et il en jubile comme sait le faire quiconque est convaincu de n'être pécheur que devant Dieu et sait que là tout homme est à la fois pécheur et justifié; et qu'alors la foi consiste à subvertir l'incroyance dans ce que celle-ci a de plus intime, le langage. Parler c'est faire foi, et plus qu'un acte, c'est un pacte de foi. D'amour entre Dieu et l'homme.

           On s'y attend moins de la part de Calvin. Il définit pourtant la foi comme une jouissance. Et pas seulement comme une invitation à se réjouir en Dieu, mais à jouir de Dieu ici et maintenant comme il faut en jouir dans un monde destiné en Christ à nous donner accès à notre "vrai pays", à la "vie future", à l'espérance d'un monde meilleur. Plus qu'un défi au monde, à la raison, au doute, à l'absurde, la foi est un défi à toute religion qui prend Dieu en otage: une foi qui ne peut que mener à Dieu est-elle encore la foi? Ou son détournement? Jésus rend la foi à tous ceux que marginalise la religion du Temple ou dont on dit qu'ils ne l'ont pas: aveugles, sourds, ou boiteux. Il la rend au monde. Au lieu de la sécuriser, il la sécularise. Aussi la foi est-elle moins une mystique qu'une éthique, une morale sans autre prétention que d'être récusée par sa propre pratique comme la mort par un tombeau vide.

           

          L'Esprit

          Dieu est langage. Dieu est esprit. Là sont des mots qui par eux-mêmes ne veulent rien dire. Un mot est à lui seul comme un poisson hors de l'eau. Il n'acquiert de sens, ou plutôt n'en est révélateur que par rapport à d'autres mots, qu'à raison d'une phrase… et encore! Une phrase peut aussi comme la parole ou l'esprit être un glaive à deux tranchants. Par exemple, je suis le Christ: quitte à faire preuve de mauvais esprit et sauf le respect qu'on doit à la différence entre le disciple qui suit le Christ et l'illuminé qui se prend pour lui, c'est une phrase qui n'en reste pas moins un jeu de mots. Et qu'est-ce qu'un jeu de mots sinon la possibilité qu'offre tout langage de discerner les esprits?

           Esprit est dans la Bible aussi un mot qui, d'un extrême à l'autre et de l'animisme à la plus subtile spiritualité en passant par la désacralisation du monde et sa sanctification, réfère tant au mana qu'à l'Esprit Saint. Bien qu'il soit symbolisé par le feu ou par un pigeon - pardon, une colombe - sa personnification au sein de la trinité ne lui a pas rendu que des services. On ne saurait s'en étonner. On rend par esprit des mots qui en hébreu ou en grec renvoient au souffle, à l'air, au vent - à ce qui, comme entre systole et diastole, nous écarte de nous-mêmes s'il faut pour autant que nous collions à la peau de notre personnage. Aussi l'Esprit est-il ce qui fait que Dieu est Dieu et non une idole et, l'homme, un homme qui ne vit pas de pain seulement, mais par la foi. Sans filet. Tel Abraham, l'homme sans racines. Tel Jésus, l'homme au prix de Dieu, voire sans Dieu du moins au regard des juifs et de tous ceux qui de même oublient qu'un arbre ne peut s'enraciner que dans ce qu'il n'est pas, ce qui ne lui manque pas et que comme tout homme Jésus s'enracine en Dieu.

          Que Dieu n'est pas Dieu en soi, l'effusion de l'Esprit en témoigne. Agrégeant l'homme au Ressuscité, cette effusion signifie que le Christ, parole faite chair, ne consiste pas davantage à faire l'économie de Jésus que l'Esprit ne consiste à faire l'économie de l'homme. Révélateur de Dieu comme de l'homme, l'Esprit n'annule pas davantage la lettre qui tue, qu'il n'abroge l'Écriture - le langage, pour peu que ce soit, non celui des anges ou des dogmes, mais celui de l'amour, de l'espérance, de la foi. Ou qu'il ne délaisse la chair. La Pentecôte est une reprise de l'incarnation: l'Esprit qui descend sur les disciples habite l'homme, de même qu'à son baptême Jésus reçoit l'onction de l'Esprit. Mais l'Esprit n'est pas à l'œuvre seulement dans l'individu, mais aussi dans le monde et la communauté humaine. Bien plutôt que Marie, l'Esprit est la matrice de l'église. Du monde que Dieu fait avec du neuf. C'est un principe d'éthique.

           Esprit ou langage, tels sont les deux ordres selon lesquels le monde fonctionne comme théâtre de la gloire de Dieu. Selon lesquels est en jeu dans la transfiguration du monde et son humanisation l'avenir de l'homme sinon le Dieu qui vient.

           

          La Vie future

          Correspondant chez Calvin à la vision béatifique de Dieu de Thomas d'Aquin, la notion de vie future sert à ramener la foi de la mystique à l'éthique. l'engagement du croyant envers Dieu s'accomplit par un engagement concomitant dans le monde. L'éphémère devient alors enblème de l'éternel. La vie future ne consiste pas à survivre au temps, mais à vivre par la foi - une fois pour toutes in saecula saecularum, autrement dit dans le meilleur des mondes possible.
           

          Le Sabbat

          SOUVIENS-TOI DU JOUR DU REPOS
          Souviens-toi du jour du repos. Observe-le afin de le sanctifier. Et souviens-toi, écoute: je suis l’Éternel ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte. Du tohu-bohu de la servitude.
          Le Dieu qui sauve est aussi le Dieu qui crée. Il dit, et la chose arrive. Pendant six jours il dit les cieux et la terre, il dit tout ce qu’ils contiennent. Et quand arrive le septième jour, le sabbat, c’est fini... tout est accompli. Dieu se repose: il est aussi le Dieu qui règne. Le sabbat relève du règne de Dieu, non du règne de la nature et ses cycles.
          La nature n’épuise pas Dieu et le travail qu’il fait, moins encore: l’œuvre qu’il accomplit n’épuise pas la parole qui en est l’instrument. Dieu reste Dieu. Il prend même ses distances. Mais où qu’il aille, il m’est plus proche que je ne le suis de moi-même. Il est Dieu, non la personnification d’une force de la nature: il se repose, et le sabbat rompt avec la nature comme avec le rituel des six jours qui le précèdent.
          Symbole du règne de Dieu, le sabbat ne renvoie pas davantage à la nature que le repos au travail, mais il en est la condition. Il en brise le rituel, cyclique ou non, comme il brise la routine du travail. Aussi Dieu, quand il travaille, fait-il tout avec du neuf. Il crée. Avant il n’y avait rien. C’est la création qui fait basculer la nature dans l’histoire, la servitude dans la liberté, le labeur dans la vocation à accomplir une œuvre. Avec la création, l’homme bascule du tohu-bohu (symbole par excellence du sacré) dans le sabbat (symbole du règne de Dieu); de l’emprise sacrale et sacrificielle du tohu-bohu dans l’utopie du royaume, un sabbat pour l’homme et pour Dieu.
          Souviens-toi. Prends le temps d’avoir du temps devant toi. Déjà, le temps qui se mesure fait place au temps qui dure, fût-ce un instant — l’instant d’une éternité où tout ce qui est n’a de cesse qu’il n’ait trouvé son repos. Où, au jour du Seigneur, l’homme, réconcilié avec Dieu, l’est aussi avec lui-même comme avec la nature. Où le loup et l’agneau habitent ensemble. Où tout homme — fils ou fille, serviteur ou servante — tout bétail ainsi que tout étranger ont droit à cette bénédiction de Dieu, qu’est le sabbat, tous ont droit à la terre s’il faut qu’y soit sanctifié le nom de Dieu. Où il n’y a plus Juif ni Grec, circoncis ni incirconcis, esclave ni libre, mais où dans la paix du Christ règne le Dieu qui est Dieu, non des morts, mais des vivants, de tous ceux pour qui la vie ne vient pas après la mort, mais avant — d’autant que le sabbat est fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat.
           

          L'Homme

          L’homme, condition de Dieu

          S’il fallait désigner par paganisme tout ce qui n’est pas chrétien, je dirais que le propre du paganisme est de concevoir chacun de ses dieux comme une sorte d’idéal de l’homme. Encore qu’incombe alors à l’homme la tâche de se mesurer à ces dieux, ils en sont comme un prolongement. Aussi est-ce à leurs dieux que pour le paganisme on reconnaît les hommes. Et ceux-ci en sont conditionnés au même titre qu’ils le sont par la nature. Dieu et la nature sont d’ailleurs confondus l’un avec l’autre.

          Dans la tradition biblique, Dieu n’est pas une personnification de la nature. Il en est le créateur. Il n’est pas même la condition de l’homme, puisqu’il le crée à son image: il en est le vis-à-vis, celui auquel seul il dit Tu, avec lequel seul il parle (“Adam, où es-tu?”). Créant l’homme à son image, il est, lui, sans image, sans personne ni quoi que ce soit à quoi on pourrait le comparer. C’est à l’homme qu’il se laisse reconnaître.

          Ainsi qu’à Jésus qui, venu au monde comme vous et moi, est pourtant “né de la vierge Marie.” Car ce n’est pas à la nature qu’il doit ce qu’il est, mais à la parole de Dieu. Il le doit à cette parole qu’est Dieu— et qu’incarne à l’instar de Jésus tout homme qui, en Christ, est la condition même de Dieu (Jn 12,45; 14,9).

          Ce n’est pas l’homme qui cherche Dieu, ni la nature qui mène à Dieu, même si Dieu n’est jamais Dieu sans la nature; c’est Dieu qui cherche l’homme: il n’est pas Dieu sans l’homme. Aussi l’homme en est-il la condition, tout comme le tombeau vide est la condition, non de l’homme idéal qui se prendrait pour Dieu ou pour le petit Jésus, mais du Christ ressuscité — de l’homme tout court, l’autre par qui nous devons passer quand Dieu vient à nous.
          Gabriel Vahanian
          publié dans Renouveau