Gabriel VAHANIAN
Au seuil de 2000 ans
de christianisme, qu'avons-nous de Dieu?
Entretien, pour un bilan
de foi, avec Gabriel VAHANIAN, théologien décapant.
Article publié
dans la revue
Construire, hebdomadaire
de Migros en Suisse
Encore une fois Noël.
Mais où est l'événement? 2000 ans après la naissance
de Jésus, quel sens donner encore à cette fête? Sous
quel signe placer l'engagement? pour mener la réflexion, Construire
a choisi de rencontrer Gabriel VAHANIAN. Parce que ce théologien français,
protestant, est l'auteur d'un ouvrage détonnant: La mort de Dieu.
Un livre qui, dans les années soixante, a donné naissance à
un véritable courant de pensée, essentiellement aux Etats.Unis.
Mais quoi, exhumer un
titre assassin en cette période de Noël, est.ce bien raisonnable?
Oui, car cet essai provocateur abrite souvent un questionnement fécond
et stimulant. Voilà un homme à la foi audacieuse qui donne des
coups de poings dans le dogme, manie des phrases renversantes, piétine
commémorations et cultes creux. Pourquoi? Parce qu'on ne peut plus
dire Dieu comme avant.
Bien sûr, cette
attitude iconoclaste n'a pas manqué de hérisser les milieux
protestants francophones: «Ils ne me l'ont pas pardonné. D'ailleurs,
mon éditeur m'avait demandé, en voyant le titre, si je comptais
rester longtemps dans le métier.» Paradoxe: ce sont finalement
des éditeurs catholiques qui ont publié la plupart de ses livres.
À la retraite
depuis peu, Gabriel VAHANIAN continue de donner des conférences, de
São Paulo à Séoul, en passant par Nashville, tout en
préparant un nouvel ouvrage, Éloge du séculier. Entretien
dans son appartement strasbourgeois, entre volumes de dogmatiques, collection
de pipes, portraits de Calvin et va-et-vient du chat.
- Nous voilà au tournant de 2000 ans de christianisme…Qu’est-ce que cela vous inspire?
- Mais le christianisme, comment se porte-t-il?
- Justement, d'après un sondage de "Construire", 86% des 15-25 ans ne se rendent à l'église qu'une fois par année, voire jamais. La faute à qui?
- Mais comment l'Église pourrait-elle reprendre place dans notre société?
- Mais comment l'Église doit-elle s'adresser aux hommes pour les interpeller vraiment?
- Vous aimez les paradoxes. Ainsi dites-vous: "La Bible n'est pas une Bible"...
- Que voulez-vous dire, qu'il n'est plus besoin de la lire?
- À vous entendre, le christianisme n'est pas une religion de l'apaisement...
- Mais qu'en est-il du salut?
- Et que faites-vous de l'épisode de Lazare, revenu d'entre les morts?
- Mais comment accepter de perdre sans retour ceux qu'on aime, accepter sa propre fin? C'est dur.
- Mais à quel cela sert-il d'être là, de mener à bien une vie, si tout doit disparaître?
- Admettons que le christianisme ne soit ni une religion du livre ni une religion du salut. Alors, quel est-il?
- C'est d'une religion des hommes que vous parlez. Mais où est Dieu?
- Alors, Dieu ne serait qu'un mot de vocabulaire?
- Dès lors, quel sens donner à la fête de Noël?
Que ce n'est pas la fin du religieux, contrairement à ce qu'on a pu penser. On passe seulement d'un type de religiosité à un autre. Parce que la science est désacralisante et qu'elle a changé notre approche de Dieu. Tant mieux: elle nous oblige à nous poser les bonnes questions théologiques. Par exemple quand le cœur d'un autre vous sert de pile qui êtes-vous? La technique nous a rendus beaucoup plus responsables de nous-mêmes et des autres que nous ne l'étions auparavant.
Mais le christianisme, comment se porte-t-il?
Je dirais que son problème n'est pas d'avoir échoué, mais trop bien réussi. Et de n'avoir pas su consacrer cette réussite en s'adaptant aux nouvelles circonstances, en changeant de peau. La pensée de la réforme s'est cristallisée et la tradition s'est sclérosée. Le grand danger qui guette l'Église ne vient ni de l'athéisme, ni de l'islam, ni d'aucune autre religion, mais de l'Église elle-même, aussi bien celle de Rome que celle de Genève: le christianisme se mine de l'intérieur en devenant intégriste.
Justement, d'après un sondage
de "Construire", 86% des 15-25 ans ne se rendent à l'église
qu'une fois par année, voire jamais. La faute à qui?
À l'Église! Contrairement à ce que disent les sociologues, ce n'est pas le monde qui est désenchanté. Seulement voilà: pourquoi aller à l'église, si c'est pour entendre un discours verbeux, qui s'effiloche sans rien de significatif, de plus en plus bref et insipide dans le culte protestant? Autant tourner le bouton de la radio ou de la TV!
Le problème est que l'on recrute aujourd'hui les pasteurs parmi les personnes les moins ambitieuses de l'univers académique. L'Église protestante se désintellectualise au profit d'une recherche identitaire basée sur une position doctrinaire et fondamentaliste.
Il ne peut y avoir de christianisme aujourd'hui qui ne soit diversifié. Le malheur est que chacune des confessions chrétiennes se prend pour le Vatican.…Or l'Église devrait être un principe de novation sociale, plutôt qu'une institution du salut. De même, il est une dimension économique qu'on ne peut ignorer. Il n'y a pas d'Église s'il n'y a pas création d'emplois et remise en question d'un ordre social rigide reçu de la tradition. Un rôle qu'elle ne tient plus, mais qu'elle jouait encore au Moyen Âge: la vocation monastique permettait alors à n'importe qui d'accéder à la mobilité sociale.
Mais comment l'Église doit-elle
s'adresser aux hommes pour les interpeller vraiment?
Dire à un incroyant que Jésus est mort pour lui va-t-il le toucher? Non. D'autant qu'on ne meurt jamais pour quelqu'un d'autre. Le langage de la foi ne peut être que celui de l'incroyance. Jésus ne prêche pas: il proclame le règne de Dieu, c'est-à-dire l'utopie du royaume, la venue d'un monde autre et non d'un autre monde.
Vous aimez les paradoxes. Ainsi dites-vous:
"La Bible n'est pas une Bible"...
Pour moi, la Bible, ce n'est pas ce qui me met un corset, mais ce qui, au contraire, me libère. Ce n'est pas un texte qui m'incarcère, qui me donne des recettes, mais un texte où s'éclate la parole de Dieu. D'ailleurs, le christianisme n'est pas une religion du livre, mais de la parole. Autrement dit, la Bible est un tombeau vide.
Que voulez-vous dire, qu'il n'est plus
besoin de la lire?
La Bible n'est pas faite pour être lue, mais pour lire le monde. Pour Luther, elle est un berceau où se trouverait l'enfant, la parole. Calvin l'assimile à une paire de lunettes, dont on se sert pour mieux voir. C'est une image, mais ça veut dire qu'il n'y a pas de Bible en dehors de sa propre interprétation. Et que ceux qui la mettent en pratique en sont accablés. Parce que se remettre constamment en question est lourd: c'est à la fois libérateur et responsabilisant. On ne s'accorde pas de satisfecit.
À vous entendre, le christianisme
n'est pas une religion de l'apaisement...
Pourquoi dites-vous cela? Au lieu de changer de monde, changeons le monde, à l'issue de quoi le loup et l'agneau cohabitent, les épées sont transformées en socle de charrue.…n'est-ce pas une consolation?
Cette notion est à remettre en question. Dans l'opinion courante, le salut a trait à la vie après la mort. Dans l'Ancien Testament, le salut n'est rien d'autre que la terre promise, ici-bas. Dans toute la tradition biblique, la résurrection n'est pas une vie après la mort, mais elle consiste à mettre en valeur cette vie en dépit de la mort. Le salut, pour Luther, consiste justement à se libérer de l'obsession du salut.
Et que faites-vous de l'épisode
de Lazare, revenu d'entre les morts?
La résurrection consiste-t-elle en un cadavre qui revient à la vie? Y a-t-il un mot qui puisse avoir sens sans que ce sens soit symbolique? Il n'y a aucune description pure dans les textes bibliques. Qu'est-ce que ça veut dire «il est ressuscité»? L'étymologie grecque du mot signifie «relever de». Autrement dit: l'homme relève de l'homme. C'est au moment où il prend conscience de sa réalité humaine, charnelle, qu'il en relève et qu'il la dépasse.
Vous savez, les miracles, c'est ce qui arrive tous les jours. L'acte de penser n'est-il pas incroyable? Il n'y a pas de pensée sans cerveau, mais on ne saurait réduire la pensée au cerveau. Ça, c'est le miracle des miracles! À partir du moment où l'on a affaire à la vie, au vivre, et que l'on perçoit ce vécu comme une chance unique, on est ressuscité.
Mais comment accepter de perdre sans
retour ceux qu'on aime, accepter sa propre fin? C'est dur.
Mais est-ce qu'une vie après la mort donne une réponse? La mort est un phénomène naturel qu'il faut accepter comme tel, tout en sachant, et c'est là qu'est la consolation, que c'est seulement quand on l'accepte qu'elle ne détient plus le dernier mot. Jésus répondait à qui voulait savoir ce qui arriverait après la mort: «Cela ne te regarde pas, toi pour l'instant tu me suis.»
Mais à quel cela sert-il d'être
là, de mener à bien une vie, si tout doit disparaître?
Et si c'était gratuit? La pratique de la foi n'est-elle pas une pratique de la grâce? Cela me paraît plus apaisant que n'importe quel discours fantomatique sur l'au-delà, à propos duquel on ignore tout. Si on a œuvré à pratiquer la foi chrétienne de telle sorte que les rapports entre les hommes aient été changés, cela me suffit.Admettons que le christianisme ne soit ni une religion du livre ni une religion du salut. Alors, quel est-il?
Une religion de la parole, qui guérit, qui apporte sa consolation. Les gens ne se parlent pas. Or, il suffit de se parler pour que les difficultés et autres sources de conflit s'atténuent et disparaissent. La parole ne peut avoir lieu qu'entre deux êtres qui ne s'asservissent pas l'un l'autre, qui se regardent comme des égaux. On n'a jamais appris quoi que ce soit à quelqu'un si l'on n'a pas, en retour, appris quelque chose de ce quelqu'un.C'est d'une religion des hommes que vous parlez. Mais où est Dieu?
La parole, c'est aussi ce qui manifeste l'amour. N'est-ce pas à partir du moment où l'on se parle que l'on tombe amoureux? L'amour, c'est quand deux êtres s'entendent et qu'ils ne sont pas faits l'un pour l'autre. Et quand bien même ils seraient faits l'un pour l'autre, ils ont encore besoin de s'aimer. Dès que l'on se parle, tout est possible. Surtout l'impossible.
Où n'est-il pas? Il est partout et nulle part. C'est un mot qui n'a de sens qu'à travers d'autres mots. Dieu est un mot qu'il faut inventer à chaque tour de phrase. Dieu est un verbe. On est loin du dieu absolu qui trône sur un nuage.…La tradition en a fait une sorte de principe, au-dessus de tout, d'Être suprême. Mais qu'est-ce que l'incarnation? La parole faite chair. On ne saurait parler de Dieu, de l'homme, de la vie, de la mort qu'au travers du langage. Si l'homme ne parlait pas il n'y aurait pas de Dieu.
C'est un mot que l'on trouve dans le dictionnaire.…Dieu est au langage ce qu'un poème est aux mots ordinaires. C'est un langage qui s'éclate, c'est l'homme qui revient, qui naît à nouveau.Dès lors, quel sens donner à la fête de Noël?
Il faut se souvenir que la fête de Noël ne remonte pas aux origines du christianisme. Ne pas fêter Noël n'aurait donc rien de désarmant. En même temps, pourquoi enlever aux hommes ce qui leur apporte un plaisir, fût-il passager? Rien de ce qui est humain, trop humain, n'est étranger à Dieu...Signes particuliers
Pour moi, le 25 décembre devrait s'inscrire dans le cadre d'une vision du monde qui serait celle-ci: que rien n'est plus souhaitable que l'impossible. Noël, c'est quand les hommes se parlent entre eux. C'est une façon de dire que la nouveauté du monde reste possible. Noël, c'est l'ultime chance qui vous est offerte à chaque fois que vous ouvrez les yeux.Propos recueillis par Patricia BRAMBILLA
Nom: Gabriel Vahanian
né: le 24 janvier 1927 à Marseille
Un livre: En attendant Godot… de Beckett
Un défaut: celui de les cacher
Une qualité: celles que l'on m'attribue
Une fleur: la rose rouge
Un plat: le homard
À lire
Gabriel Vahanian a déjà publié, entre autres: Dieu anonyme. (Ed. Desclée de Brouwer) et La foi, une fois pour toutes. (Ed. Labor et Fides).
À paraître: Éloge du séculier, en version anglaise aux Ed. The Davis Group Publishers.