Gabriel Vahanian

LES RELIGIONS DE L’EUROPE

Du pluralisme à la sécularité

La première journée d’étude organisée par le Centre de théologie éthique avait eu pour thème l'Eglise et la théologie; à Mulhouse, la deuxième s'était déroulée autour de la question de savoir quel sens pouvait avoir le salut aujourd'hui. Avec le thème de cette troisième journée, l'Europe à la croisée des religions : l'enjeu théologique, nous franchissons un nouveau pallier tout en poursuivant la même piste de réflexion.

En quoi cette piste consiste-t-elle?

Répondant brièvement à cette question, je dirai qu’elle s’origine dans l’idée selon laquelle le christianisme, religion de la parole bien plutôt que religion du livre, ne consiste pas tant à changer de monde qu’à changer le monde. Le salut y fait moins l’objet d’une mystique qu’il n’entraîne une éthique. Aussi le salut a-t-il dans l’Ancien Testament partie liée avec la Terre promise et, dans le Nouveau, avec le Corps du Christ (Galates 3,28), principe de novation sociale autant que de réconciliation de l’homme avec lui-même et son prochain comme avec Dieu. En Christ, parole faite chair, Dieu est à égale distance de tous, du croyant comme de l’incroyant. En Christ, il n’y a plus juif ni grec, homme ni femme, maître ni esclave; il n’y a même plus homme ni dieu si, d’une part, il faut par homme entendre l’être en manque de Dieu, un être dont le projet consisterait à ne voir en Dieu qu’une projection de l’homme idéal et donc, somme toute, un homme manqué; et si, d’autre part, il faut par dieu entendre quelque absolu, voire Dieu dans son aséité ou, pour le dire de façon plus imagée, Dieu sans le monde, un dieu qui n’aimerait pas le monde. Pour la tradition biblique, Dieu est au contraire un Dieu qui aime le monde et dont la passion pour l’homme est telle qu’il ne serait pas Dieu si l’homme pouvait et devait s’en faire un dieu — une idole.

Pour autant il ne s’agit pas de confondre Dieu avec le monde. Ou bien avec telle ou telle force de la nature. Pas davantage il ne s’agit de confondre l’Église avec la société. Cela équivaudrait à définir l’homme en fonction de son environnement, c’est-à-dire, en fonction de sa naissance comme font, en fin de compte, ceux qui croyaient que tout leur était acquis du moment qu’ils descendaient d’Abraham selon la chair.

Un aspect de la polémique de Jésus avec ses contemporains nous intéresse ici. Il concerne l’accusation de blasphème que ces derniers portent contre Jésus sous le prétexte qu’il veut démolir le Temple et en construire un autre que celui qu’ils ont hérité de leur tradition. En réalité, ils ne comprennent pas Jésus. Et s’ils ne le comprennent pas c’est tout simplement parce qu’ils n’ont pas appris ce qu’ils auraient dû avoir appris. A savoir: que ce n’est pas l’homme qui a été fait pour le sabbat, mais c’est le sabbat qui a été fait pour l’homme. Ils se comportent comme si, pour ainsi dire, Jésus voulait leur enlever le pain de la bouche, comme si le Temple ne servait qu’à la discrimination des hommes entre eux, alors que pour Jésus il n’est d’autre Temple que celui par où Dieu travaille le cœur de l’homme et de tout homme: son corps. Les adversaires de Jésus ne comprennent pas qu’ils ont fait du Temple l’emblème d’une mystique, quitte à bafouer toute éthique quand les marchands s’y installent. Or, pour Jésus, ce détournement du Temple a pour résultat de prendre Israèl en otage, si bien qu’on pourrait dire que, pour lui, Israèl ne s’identifie pas avec le Temple.

De même, aujourd’hui, le christianisme ne s’identifie pas avec l’Église, et l’Europe s’est émancipée de la tutelle exercée par celle-ci parfois au détriment même du christianisme. Mais — on aurait tort de l’appréhender autrement — cette émancipation n’en est pas moins le fruit de la mission culturelle exercée, au cours des siècles, par le christianisme, voire à travers l’Église tant au Moyen Age que par suite de la Réforme quand, les rapports de l’Église et de la société s’inversant, de centripètes, ils deviennent centrifuges et qu’alors ce n’est plus à la société de s’aligner sur l’Église, mais à l’Église de s’aligner sur la société s’il faut que celle-ci en soit transformée. D’une façon comme de l’autre, reste que, pour faire image tout en forçant la dose, on peut cependant aller jusqu’à dire que l’Église n’a su servir l’Europe qu’en la prenant sous sa tutelle et parfois, au pire, en l’asservissant. Tout pouvoir corrompt, et l’Église n’en est pas exempte, même si, à sa décharge, on doit évoquer toute une gamme de circonstances culturelles qui peuvent expliquer le glissement par où une religion — le christianisme qui, en son principe, récuse toute collusion de l’Église avec tel ou tel régime politique — transforme son statut initial de religion parmi d’autres et s’octroie celui de vecteur d’un universalisme monolithique et exclusif sous le prétexte, par exemple, qu’en dehors de l’Église il ne saurait y avoir de salut.

Or, sur le plan religieux, l’Europe n’a jamais autant qu’aujourd’hui ressemblé à ce qu’elle était lors de la naissance du christianisme. Avec cette différence qu’alors, par delà sa diversité culturelle, l’intégrité de l’Empire dépendait de son intégrité religieuse, tandis qu’aujourd’hui c’est l’intégrité culturelle de l’Europe qui, par delà leur intégrité respective, dépend de la diversité de ses religions. Car l’Europe jouit désormais du bénéfice culturel qu’entre temps lui a valu l’essor de la tradition chrétienne. Sa vision du monde ne se résume ni par un culte rendu à quelque Empereur, ni par un roi, une loi une foi ou quelque autre cujus regio ejus religio. Ce qui la caractérise est de l’ordre moins d’une religion sacrale que d’une religion séculière dont la trace aboutit à un certain nombre d’acquis. Il s’agit là d’acquis culturels, bien entendu; je pense à la dignité de la personne humaine, aux droits de l’Homme ou encore à l’ingérence humanitaire. Ils n’en sont pas moins porteurs d’une exigence religieuse qui fait fond sur une autre vision du monde, une autre conception de la réalité humaine, que celles auxquelles était confronté le christianisme à sa naissance. Et auxquelles, mutatis mutandis, est également confrontée toute autre religion qui veut se pratiquer en Europe.

Aussi convient-il, peut-être, de le répéter. C’est à cette différence qu’on fait allusion quand on parle de pluralisme religieux. Elle est d’un tout autre ordre que le pluralisme auquel l’Empire romain était affronté, et qu’il a cherché à résoudre en exigeant des religions pratiquées en son sein qu’elles rendent un culte à l’Empereur: on pouvait tout croire en privé du moment qu’en public on reconnaissait l’unité — religieuse? — de l’Empire. Aujourd’hui, c’est l’intégrité culturelle de l’Europe avec toutes ses ramifications sociales ou politiques et morales aussi bien qu’économiques qui sont en jeu. Et c’est dans le domaine séculier que se situe cet enjeu. Et, pour ce qui est du christianisme, se pose alors une seule question, à savoir: s’il peut encore servir et, surtout, s’il peut désormais servir l’Europe sans l’asservir et donc sans lui être asservi au point de s’y diluer et d’y perdre son identité.

Non que l'Europe ne soit plus empreinte de christianisme ou qu’elle doive en rougir, mais c'est justement à cause même de cette empreinte que l'Europe n'est désormais plus l'apanage du christianisme. Elle ne le serait plus même si le christianisme devait encore se prendre pour la seule religion. Il ne saurait a fortiori en être autrement lorsqu'à ses propres yeux le christianisme n’est plus qu’une religion parmi d'autres. L’intégrité culturelle de l’Europe, pour peu qu’elle résiste aux sirènes de l’intégrisme religieux, peut fort bien s’accommoder de la diversité de ses religions, au même titre que naguère, volens nolens, elle a enfin prôné la tolérance et pu s’accommoder de la diversité des Églises chrétiennes. Et si, comme on l’a dit plus haut, depuis la Réforme, sinon déjà avec la contestation monastique ou mystique du Moyen Age, le christianisme n’appartient pas à la seule Église, en Europe, c’est aujourd’hui la religion qui n’appartient pas au seul christianisme. Elle n’appartient pas même aux seules religions traditionnellement instituées. Et celles-ci se déliteront tout comme ces religions séculières dont parlait Raymond Aron; ou bien elles se fossiliseront, tranquillement, mais sûrement, à moins que dans un sursaut elles ne relèvent le défi lancé par la sécularisation de l’Europe et du nouveau paradigme religieux qu’elle entraîne.

La neutralisation religieuse de l'Europe découle moins de sa déchristianisation qu’elle n’est le fruit d’une religion qui consiste à se dépasser elle-même au lieu de s’engourdir et s’enliser dans sa propre caricature. Deux écueils la menacent et sont aussi néfastes l’un que l’autre: d’un côté l’absolutisme, de l’autre le relativisme; d’un côté, le monolithisme, de l’autre le syncrétisme. Se dépassant elle-même, la religion "pure et sans tache", n’évite ces deux écueils qu’à raison de son objectivation, c’est-à-dire de sa sécularisation — si le terme n’avait pas été détourné de sa véritable signification — ou de son acculturation, et cela dans les deux sens de ce terme : il faut certes qu’une religion passe dans les mœurs, mais une religion qui passe dans les mœurs et n’est guère plus qu’une affaire de mœurs est comme le sel qui a perdu sa saveur. Reste que c’est uniquement à l’aune de sa sécularité, de son ouverture au séculier, que peut aujourd’hui se mesurer la pertinence d’une religion. Pour ce qui est de l’Europe, le problème ne réside donc pas dans sa prétendue déchristianisation et moins encore dans sa neutralisation religieuse. Il n’est en tout cas pas instruit par la nostalgie de quelque monolithisme religieux ni par quelque tarte à la crème du pluralisme religieux. Il fait fond sur cette seule chose, à savoir: si les diverses religions qui s’exposent les unes aux autres, en Europe, et croient s’en trouver menacées ou si, tout simplement, elles sont mises en question, et le sont, d’ailleurs, moins de l’extérieur qu’à l’intérieur d’elles-mêmes, et donc si elles vont se redéfinir en fonction de la neutralisation religieuse de l’Europe et sa sécularité ou si elles vont se cacher derrière le masque de cette forme de racisme, toujours nouvelle mais aussi vieille que le monde puisqu’elle remonte à la nuit des temps: l’intégrisme religieux. Prenant la relève du monolithisme d’autrefois, il n'en diffère que dans la mesure où, aujourd’hui, il ne nie pas la réalité culturelle du pluralisme.

Car ce qui fait la force de l’intégrisme et prétend lui donner un semblant d’intégrité, puisqu’il se résigne à reconnaître votre droit à la différence ou bien fait appel à votre principe de tolérance, c’est précisément, et contrairement aux apparences, qu’il postule un pluralisme, tantôt religieux, tantôt culturel, et cela quelle que soit l’affiche sous laquelle il se présente. Ayant toutes les vertus du caméléon, il peut, selon les circonstances, être tolérant comme il peut être intolérant et reste fondamentalement exclusiviste: il y a nous et les autres comme il y a le sacré d’un côté et, de l’autre, le profane, et que le premier exclut toujours le second. Mais là nous avons affaire à l’une des caractéristiques traditionnelles propre à toute religion qui relève directement d’une conception sacrale du monde ou qui en subit la tentation et même y succombe quand bien même elle relève, en son principe, d’une vision eschatologique, voire utopique. Et il serait fort dommage que l’Europe, sécularisée, et donc post-sacralement-religieuse autant que post-monolithiquement-chrétienne fasse les frais d’un antagonisme ouvert ou couvert de religions incapables d’assumer leur avenir, tant elles sont prisonnières de leur passé.

Les religions ne sont pas des patries. Elles ne sont pas davantage liées au sol qu’elles ne le sont au sang, mais à l’aventure de l’homme. Une aventure où tout homme est tout l’homme, fût-il juif ou grec, comme dirait saint Paul.

Or, une religion ne change pas le monde sans procéder du même coup à sa propre subversion. Dans la Jérusalem céleste, subversion des subversions, il n' y a pas de Temple ni d'Église La religion n'a pas d'avenir, à moins qu’au lieu de s’enkyster, elle ne s’efface. Déjà même dans la Jérusalem terrestre, l'arche de l'Alliance ne contient aucune image de Dieu, rien si ce n'est les tablettes de la Loi : Dieu étant à égale distance tous, il n'est le monopole de personne.

Il n'y a pas si longtemps, on mourait pour des idées religieuses. Au nom du même Dieu, on s’entre-tuait. Il n' y a pas de conflits qui, s’ils ne sont armés par des motifs d'ordre religieux, ne soient peu ou prou hantés par la religion de l’autre, même et surtout là où le prosélytisme religieux des nantis a depuis longtemps, et non sans leur connivence, fait place à la soif d’équité, sinon d’uniformisation économique, chez les démunis.

Quand, en 1516, Thomas More publie son Utopie, il ne s’agit pas pour lui de retrouver un paradis perdu. Il s’agit d’exprimer une exigence fondamentale de la condition humaine, l’exigence d’une liberté et d’une justice dont l’apprentissage se fait en interprétant comme en assimilant l’ancien à partir du nouveau, et non l’inverse (Ernst Bloch). Ou le religieux à partir du séculier, et non l’inverse: l’institution religieuse qui devait par la suite le canoniser n’en est pas moins la grande absente de l’œuvre de saint Thomas More. Foisonnant d’ironie, l’histoire est bien plus subtile et rusée que ne le pourra imaginer même un Cioran quand il écrit: "Tant que le christianisme comblait les esprits, l’utopie ne pouvait les séduire; dès qu’il commença à les décevoir, elle chercha à les conquérir et à s’y installer." Il est vrai qu’on ne prête qu’aux riches — et qu’en l’occurrence Cioran le fait d’autant plus volontiers qu’il les croit désargentés. Tout dépend du sens qu’on donne à l’acculturation du christianisme. Aussi l’analyse qu’en fait Raymond Aron me semble-t-elle d’autant plus proche de la réalité qu’elle en cerne tout à la fois la naïveté et l’actualité: "les Occidentaux", Aron le répète, "ont communiqué aux autres peuples la foi en un avenir radieux."

L’Europe n’a jamais été un continent à part entière et aucune des religions qui s’y pratiquent aujourd’hui n’y est née. N’ayant pas de religion qui lui soit propre ou qui la rattache à un territoire, l’Europe est une utopie. Et la crise des utopies qu’on lui prête n’est qu’une crise des religions qui ne la comblent pas et reculent devant l’avenir.

Gabriel Vahanian