Gabriel Vahanian

L'utopie et/ou le royaume

Utopies humaines et royaume de Dieu : au mieux on hésite à les comparer tant ces deux grandeurs paraissent incommensurables quand dès l’enfance on a appris à prier Dieu en disant comme Jésus «que ton règne vienne!» Et pourtant c’est ce même Jésus qui «prêche la bonne nouvelle du royaume» (Mc 1,14) et qui, dans ses paraboles souligne qu’«il en va de ce royaume comme quand un homme jette de la semence…», ou comme d’un grain de sénevé… (Mc 4,26; 4,31), ou encore d’un trésor… (Mt 13,44), voire de l’embauche d’ouvriers (Mt 20,1). Autrement dit, il ne faut pas chercher le royaume de Dieu là où il n’est pas, ni même ailleurs que dans ce monde et les gestes quotidiens par lesquels nous en sommes comptables. De sorte qu’entre ces deux grandeurs il faut voir un rapport semblable à celui que la tradition biblique établit soit entre Dieu et le monde, soit entre Canaan et la Terre promise: Dieu n’est pas Dieu sans le monde, mais le monde n’est pas Dieu, et de même Canaan, ce pays où coulent le miel et le lait, est et reste l’emblème de la Terre promise. Mais ce qu’ainsi Canaan est à la Terre promise ou que le monde est à Dieu, l’utopie — ce qui peut avoir lieu partout et nulle part — l’est au règne de Dieu ou, dira Calvin, à la souveraineté de Dieu, un Dieu qui n’est pas plus ceci ou cela qu’il ne réside ici ou là.

Or si Dieu n’est pas Dieu sans le monde, ce monde en est un qu’il fait avec du neuf en vue d’un nouveau ciel et d’une terre nouvelle. Il n’est question que de cela dans toute la Bible, du jardin d’Éden à la nouvelle Jérusalem sans oublier les visions du loup et de l’agneau qui habitent ensemble ou des épées qui sont transformées en socs de charrue. À tel point qu’on peut même attribuer à l’influence de la Bible le besoin d’un mot nouveau, celui d’utopie, qui n’est d’ailleurs pas le seul y à faire défaut. Religion  ne s’y trouve pas non plus. Mais notons-le aussi: c’est avec Jésus qu’à la différence de l’Ancien Testament l’expression de royaume de Dieu acquiert une place centrale dans le Nouveau. D’autant plus centrale, certes, que Jésus l’emprunte au judaïsme, et que déjà pour l’Ancien Testament Dieu n’est pas seulement le Dieu qui sauve (Israèl), il est aussi le Dieu qui crée (tous les hommes) et qui règne (sur tout le monde), bien que ce règne ne soit pas encore manifeste et visible et qu’il le sera seulement avec l’accomplissement de la Loi à la fin des temps.

Aussi, en bon juif qu’il est, Jésus n’a-t-il pas de peine à déclarer que «le royaume de Dieu est entre vos mains» (Lc 17,21). Pour lui, c’est déjà une réalité présente même si par ailleurs il en parle comme d’une réalité future (Lc 22,16; 22,18).Cette idée d’une réalité soit à la fois présente et future, soit tantôt présente et tantôt future, Paul ne manque pas de s’en faire l’écho; et l’Apocalypse nous en fournit une version en tout point conforme tant à l’attente messianique si typique du judaïsme qu’à la réalisation christique de cette même attente, et qu’elle nous décrit tandis que du ciel, d’auprès de Dieu descend la nouvelle Jérusalem et que Dieu habite les hommes et que la mort n’est plus et deuil non plus que cri (Ap 21,4). Mais, réalité présente ou réalité future, une chose est sûre: le royaume est réalisable. Il ne consiste pas davantage à fuir le monde qu’à le mépriser. C’est pourquoi il a même été assimilé par la tradition chrétienne à l’église, au corps du Christ où désormais il n’y a plus juif ni grec, homme ni femme, maître ni esclave (Ga 3,28).

Mais c’est aussi cette assimilation — trop souvent usurpée par une église plus soucieuse de l’ordre établi que de justice et d’équité — qui en cette fin des temps modernes finit par faire dire à Alfred Loisy (1857-1940) que Jésus vient au monde pour proclamer la venue du royaume Dieu, et c’est l’église qui nous est arrivée. Une église qui, ayant cessé d’être le sel de la terre, le levain dans la pâte, ne sert plus que de sas vers un autre monde; elle ne consiste plus à changer le monde, mais à changer de monde. Au fil des siècles, en dépit de sa propre mission, elle est devenue le modèle par excellence de ce qui est irréalisable sur terre, en sorte que, dira Cioran, avec la marginalisation progressive du christianisme, le royaume de Dieu cesse de séduire les esprits avant d’être remplacé dans ce rôle par un fantasme, celui d’une utopie irréalisable, et dont la signification péjorative ira en se renforçant en dépit si ce n’est à cause du caratère utopique qu’avant la lettre ont néanmoins exhibé certains projets de société — d’une société en marge de la société ou encore en conflit avec le reste du monde et allant des ordres monastiques ou des communautés chrétiennes du seizième siiècle comme les mennonites et leurs descendants amish des USA à la société sans classes du communisme, pour ne citer que des points de repères. Il n’empêche, de même que le royaume de Dieu est au fondement de l’église, de même l’utopie d’un monde meilleur est plus encore que la technique au fondement de l’Occident et sa tradition religieuse. Mais alors que la technique est en soi neutre, l’utopie entraîne ou fait fond sur une morale. Et, bien sûr, tout le problème est aujourd’hui de savoir laquelle. Pas de morale, pas d’utopie. À nous de savoir, diraient les Prophètes, si nous sommes devenus comme un peuple dont les fils n’ont plus de visions.

C’est en 1516, un an avant que Luther ne publie ses 95 thèses, que Thomas More affuble du titre d’Utopie qu’il invente un récit où il procède à une critique cinglante, iconoclaste, de la société anglaise de son temps. Récit qu’on pourrait résumer ainsi: voici comment les choses se passent chez nous. Or il pourrait en être autrement. Pas possible? Pourquoi pas? et même raison de plus pour que ce qui paraît impossible soit la seule issue possible. Double ironie de l’histoire: alors que son utopie n’est pas très “catholique” du tout, Thomas More est canonisé; alors que pour lui la morale est au principe de l’utopie, elle est rétrogradée et n’est plus qu’au service des utopies de rechange dont s’abreuvent les totalitarismes de notre époque ou contre la dérive desquelles nous mettent en garde des romans tels queLe meilleurs des mondes d’Aldous Huxley ou 1984 de George Orwell. Mise en garde qu’il faut éviter de sous-estimer: avec la technique, Berdiaeff le soulignait , toutes les utopies sont désormais réalisables, et la technobiologie nous en donne déjà quelque idée. Non que l’utopie technicienne assimile Dieu ou qu’elle élimine l’homme. Elle nous confronte à des choix. À des décisions. De celles que seuls les hommes peuvent prendre et qui, en l’occurrence, se rapportent à Dieu, un Dieu qui aime tant le monde qu’il nous fait don de son Fils, un Dieu qui aime tant ce monde qu’en Christ il en fait l’utopie de son règne.

Gabriel Vahanian